Anthropocosmos. Le retour du bon sens en physique
Résumé : L’astronomie, peut-être la plus ancienne des sciences, a toujours joué un rôle primordial dans la vision du monde des civilisations qui se sont succédé dans l’Histoire. Après Copernic, l’homme, devenu un banal habitant de la petite planète « Terre », parut perdre son statut privilégié d’image du Fils unique de Dieu. Les généreuses chronologies de la géologie actualiste renforcèrent, quant au temps, cette insignifiance que l’héliocenrisme avait posée, quant à l’espace. Mais la roche Tarpéienne est proche du Capitole… C’est peut-être par l’astronomie et par l’astrophysique que s’annonce l’écroulement de la vision scientiste du monde, fondée sur l’évolution et le Big bang. Tel est du moins le message que présente aux lecteurs l’ouvrage tout récent de Francis Sanchez : Anthropocosmos. Le retour du bon sens en physique.
En imaginant un univers centré sur le soleil, Copernic allait provoquer une profonde remise en cause, non pas tant de l’astronomie – en pratique les astronomes continuèrent d’utiliser les tables et les éphémérides inspirées de Ptolémée1 – que de notre vision du monde : la symétrie de dignité posée par le premier verset de la Genèse semblait disparaître, reléguant la terre au rang d’une quelconque planète ; et l’humanité voyait surgir autant de compétiteurs pour la pensée et l’affection divine qu’il existait d’astres habités. Quid, alors, du Fils unique de Dieu ? Détrônée de sa place centrale, la terre se faisait d’autant plus insignifiante que la voûte céleste devenait immense, voire infinie. À la suite de beaucoup d’autres, Pascal vit cet univers comme « une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Ce fut d’ailleurs cette grande taille de l’univers qui le convainquit de suivre Copernic. Il semblait plus simple et plus économe de faire tourner chaque jour la terre sur son axe polaire que d’imaginer la rotation diurne d’une immense voûte étoilée. Sous le nom de « principe cosmologique », les astrophysiciens posèrent alors qu’il n’existe aucun lieu privilégié dans l’univers, si bien que les mêmes lois physiques établies ici-bas devraient valoir en tout lieu : tel est le principe fondateur de l’astrophysique, étendu désormais à tous les corps célestes, de la plus modeste étoile aux plus massives galaxies.
C’était aussi nier le principe dualiste d’Aristote, qui opposait à notre monde sublunaire – soumis au changement et au vieillissement – le monde supralunaire aux mouvements parfaitement réguliers et imperturbables. Une variante du principe cosmologique se nomme « principe de banalité » : non seulement notre terre n’occupe aucune place privilégiée, mais elle est régie par des lois universelles qui s’appliquent indifféremment en tout point de l’espace. De là encore le « cosmicisme » romancé par Lovecraft pour lequel l’homme est insignifiant dans l’infini intergalactique.
On croit souvent que la rotation de la terre, si contraire aux apparences sensibles, fut le trait décisif qui fit abandonner l’antique « cosmos » ordonné pour adopter la vision moderne du monde. Mais le vrai basculement revient à Galilée, avec sa découverte des satellites de Jupiter. Une pierre jetée en l’air poursuit son mouvement dans la direction donnée par l’impulsion avant de retomber suivant une courbe régulière ; la pierre simplement lâchée de notre main, elle, se précipite vers le sol. De là cette formule classique : le lieu des graves est le bas. Les corps lourds (gravis en latin veut dire « lourd, pesant ») tombent, tandis que le ballon gonflé par l’enfant ou la montgolfière à l’air intérieur suffisamment chauffé s’élèvent vers le ciel. La terre était jadis reconnue comme le centre universel de « gravitation ». Avec les satellites de Jupiter, apparaissait un autre centre de gravitation, et la terre perdait son statut unique non plus seulement astronomique mais « physique » : ce fut là le point de basculement de la modernité, associé au rapt de l’autorité intellectuelle par la classe des mathématiciens. Galilée, qui était le « mathematicus » du grand-duc de Florence, comme Kepler l’avait été de l’empereur, se permet d’écrire dans sa Lettre à la grande-duchesse Christine de Lorraine : « Je voudrais prier ces Pères très prudents [les théologiens] de bien vouloir considérer avec diligence la différence qui existe entre les doctrines opinables et les doctrines démonstratives ; pour cela, se représentant bien avec quelle force nous pressent les déductions nécessaires, ils se trouveraient plus à même de reconnaître pourquoi il n’est pas au pouvoir des professeurs de science démonstrative de changer les opinions à leur gré, présentant tantôt l’une tantôt l’autre ; il faut bien apercevoir toute la différence qui existe entre commander à un mathématicien ou à un philosophe, et donner des instructions à un marchand ou à un légiste. On ne peut changer les conclusions démontrées, concernant les choses de la nature et du ciel, avec la même facilité que les opinions relatives à ce qui est permis ou non dans un contrat, dans l’évaluation fiscale de la valeur d’un bien ou dans une opération de change2. »
En clair : que les théologiens s’occupent de poser les sages règles dont la société a besoin pour fonctionner, mais qu’ils veuillent bien nous abandonner, à nous les savants, les lois du monde physique : l’observation et le calcul y suffisent. Le mathematicus Galilée n’avait pas deviné que les sciences de la nature, même mathématisées, ne jouiraient jamais de la même qualité de certitude que les mathématiques, discipline dans laquelle l’objet, être de pensée, est entièrement contenu dans la définition qu’on lui forge. Tandis que dans les autres sciences, le réel déborde mille fois le connu et il est quasi impossible de savoir si une interprétation des faits est bien la bonne. La déclaration d’indépendance de la science par rapport à la philosophie et à la théologie reposait donc sur une confusion gravissime dont nous ne sommes pas encore sortis. Près de quatre siècles plus tard, en effet, en 1997, on retrouve la même prétention à une autorité intellectuelle sans partage sur le monde physique ; par exemple chez Stephen Jay Gould, avec sa théorie faussement humble du « double magistère » avec laquelle ce célèbre paléontologiste américain prétendit, lui aussi, apaiser définitivement le conflit toujours vif entre la science et la foi avec son principe baptisé NOMA (non overlapping magisteria, « non-recouvrement des magistères ») : « L’emprise de la science, son magistère, concerne le domaine empirique : en quoi consiste l’Univers (les faits) et pourquoi il fonctionne ainsi (la théorie). Le magistère de la religion s’attache, lui, aux significations ultimes et aux valeurs morales3. » À la science seule le domaine du monde tangible, ainsi tout conflit sera évité.
Gould retrouvait ainsi la doctrine énoncée par Galilée : « l’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel et non comment va le ciel4. » Mais cet élégant mot d’esprit pointait sur une fausse solution, sur une séparation artificielle de domaines qui ne laissent pourtant pas d’être reliés. L’homme fait partie de l’univers, mais si tout s’y opérait par la rencontre de particules lancées au hasard, comme l’imaginait Démocrite et comme le répète la physique moderne, alors notre vie mentale serait une illusion psychique. Pour faire droit à une vision non-matérialiste du monde, il ne suffit pas d’imaginer autant de donjons inexpugnables d’où chaque esprit contemplerait un spectacle conçu et régi sans lui, il faut aussi « com-prendre » (c’est-à-dire prendre ensemble) dans un seul et unique univers les corps matériels et les esprits, les lois physico-chimiques et les volontés, la force et la beauté.
La vision biblique du monde y parvenait aisément, présentant à nos yeux le monde créé comme un habitacle conçu pour l’homme. La présence et la finalité de tous les êtres – les inertes comme les vivants – s’achevaient dans la prière ou la louange de la seule créature corporelle consciente : l’homme, intermédiaire voulu entre le macrocosme et le microcosme, entre matière et esprit. En faisant de la Terre une planète parmi tant d’autres, puis du Soleil une étoile comme les autres, et enfin de la Voie lactée une galaxie parmi des milliers d’autres, l’astronomie des siècles passés a donné un poids irrésistible au « principe d’insignifiance » qu’elle avait introduit. La théorie du Big bang allait clouer définitivement le cercueil de cette unicité humaine que Darwin venait de poignarder. Cependant, en sciences, les déductions théoriques ne valent que par la réalité des faits dont elles se réclament.
Le 23 novembre 1859, Erasmus Alvey Darwin, frère aîné inséparable et confident de Darwin, en remerciant son frère de lui avoir envoyé son livre De l’Origine des espèces (où il retrouvait aussi les idées de leur grand-père Eramus Robert Darwin5), lui écrivait :
« Cher Charles,
[…] Quant à moi, je pense que ce livre est le plus intéressant que j’aie jamais lu. […] En résumé, le raisonnement a priori [souligné dans le texte] me paraît tellement satisfaisant que si les faits ne cadrent pas avec celui-ci, tant pis pour les faits [souligné par nous] ; voilà mon sentiment6. »
Les lecteurs du Cep savent déjà quoi penser de la solidité factuelle de cette théorie darwinienne que Pie IX, dans un « bref » adressé au Dr Constantin James le 17 mai 1877, qualifiait de « tissu de fables »7. Mais son pendant astrophysique, la théorie du Big bang, produite par une science « dure », jouit d’une telle autorité que les manuels scolaires et même les catéchismes lui font la part belle. De plus, son redoutable appareil mathématique la met à l’abri de toute réfutation théorique : à chaque alerte passée – et il y en eut plusieurs – , il a suffi d’ajouter un terme dans les équations ou de modifier un paramètre pour surmonter l’objection. Mais les faits, eux, ne se démontrent pas : ils se constatent.
Dans Le Cep n° 97 (décembre 2021), Francis Sanchez avait énoncé deux prédictions relatives aux futures découvertes du télescope spatial James-Webb lancé par la fusée Ariane 5 le 25 décembre de la même année : l’absence de « bébé-galaxies » à l’horizon lointain, comme l’absence d’expansion de l’univers observable8. Il vient d’en ajouter une troisième : l’homogénéité du fond diffus cosmologique à 2,7 ° Kelvin.
Avec ses 7,5 m de diamètre une fois déployé, le télescope embarqué nous a envoyé des photos magnifiques. Ces photos sont de l’ordre des faits, non de celui des démonstrations. Il nous revient déjà, avec les commentaires un peu gênés des « officiels », que les galaxies les plus lointaines sont des galaxies volumineuses parfaitement formées, ce qui est rigoureusement incompatible avec la doxa big-banguiste. Pourquoi ? Dans un tel monde évolutif en expansion, le temps de parcours de la lumière depuis les confins de l’espace est égal à l’âge de l’univers. En effet, si la galaxie se trouve à 13 milliards d’années-lumière, sa lumière a dû mettre 13 milliards d’années pour nous parvenir. Ce que nous percevons n’est donc pas la galaxie telle qu’elle est aujourd’hui, mais telle qu’elle était il y a 13 milliards d’années, donc une « bébé-galaxie »9, une sorte d’embryon galactique, témoin attendrissant des tout premiers temps après le Big bang, n’ayant pu encore condenser qu’une petite quantité des grains de matière dispersés par l’explosion initiale. Le fait observé est donc incompatible avec la théorie et, comme il s’agit d’images concrètes, ce fait nous met en face de constats empiriques et non de calculs théoriques ; nous sommes donc devant ce que Gaston Bachelard appelait un « fait polémique » : un simple fait, mais qui – quand bien même serait-il unique ! – suffit à récuser la théorie explicative en nous contraignant d’admettre qu’elle est fausse. Bref, désormais il ne suffira plus de corriger une nouvelle fois les calculs. Comme de bien entendu, la presse de vulgarisation évoque seulement la nécessité de revoir certains aspects du modèle. On ne peut guère en demander plus à des revues dont la mission semble être d’imbiber les esprits avec la vision scientiste du monde qui, depuis trois siècles, tente de se substituer à l’idée insurpassable d’une Intelligence créatrice à l’origine de l’univers.
Mais les faits sont têtus, et la prédiction réalisée annonce l’intérêt d’un ouvrage aujourd’hui sous presse, dans lequel Francis Sanchez développe en détail une complète remise à plat, non seulement de la théorie big-banguiste, mais de toute la physique moderne. On objectera : comment serait-ce possible ? Comment de grands esprits vénérés sur les cinq continents, tels que Newton, Planck ou Einstein, pourraient-ils propager des erreurs ? La réponse apportée tient en un mot : Pythagore.
On a les défauts de ses qualités, dit le proverbe. Avec l’invention du calcul intégral et l’introduction de l’infini en mathématiques, on a su mettre en équation un grand nombre de phénomènes dans lesquels est créée comme l’illusion d’une continuité, là où nous savons aujourd’hui que la réalité est discontinue, composée de quanta – quanta dont le grand nombre et l’extrême petitesse nous empêchent de les apercevoir directement10.
Or une somme de quanta n’est pas une grandeur mesurable, avec une approximation d’autant meilleure que le nombre de décimales serait plus grand, mais est un nombre entier. Dans le chapitre intitulé « bêtisier des savants célèbres », l’auteur montre comment Newton par exemple, s’il avait su tirer des lois de Kepler tout ce qu’elles contenaient en puissance, aurait pu entrevoir la découverte de la théorie quantique. Or un grand nombre de paramètres physiques peuvent être approchés11 par un nombre entier ; et les nombres entiers tissent entre eux des correspondances, forgent des harmonies que l’arithmétique, depuis toujours, a mises en valeur : nombres premiers, nombres parfaits, nombre de Mersenne, nombre d’Or, etc. La constante électrique vaut 137,0359991… Or 137 comme 153 sont des nombres remarquables qui se répondent mutuellement. 137 est le 33e nombre premier ; c’est aussi la somme des 5 grands diviseurs de 60, les nombres universellement associés à la mesure du temps : 137 = 60 + 30 + 20 + 15 + 12.
En lui ajoutant 16, le tétracarré, on obtient 153, le nombre triangulaire de 17, qui est aussi la somme des cubes des trois premiers nombres impairs : 13 + 33 + 53 = 153. Or 1, 5, et 3 sont les chiffres qui forment 153 en base 10. Loin de voir dans ces correspondances de simples jeux arithmétiques, force est de constater que ces mêmes nombres remarquables sont des repères majeurs pour la science physique. Le livre Anthropocosmos, comporte d’ailleurs, parmi ses passionnantes annexes, un « index scientifico-numérique » où sont détaillées les propriétés de multiples nombres lourds de significations, depuis 212 jusqu’à l’énorme 137137 (137 à la puissance 137 : nombre caractérisant l’immensité volumique du Cosmos).
Mais 137 et 15313 sont aussi des nombres bibliques14. Comment ne pas y voir le signe qu’une mystérieuse harmonie relie l’univers créé et le message que nous adresse le Créateur : comme Sa signature ? Livre de la nature et Livre de la Révélation…
Avec Anthropocosmos, nous voyons désormais la physique pythagoricienne nous « parler », non plus avec de redoutables équations, mais avec des nombres familiers : nous ne sommes plus des étrangers dans un monde irrationnel aux décimales insaisissables ; l’intuition, que des formalistes comme Hilbert ou Bourbaki avaient bannie, reprend pied sur l’estrade de la science avouable. Et surtout, l’homme, avec ses propres mensurations, se révèle bien comme un moyen terme entre le microcosme des particules et le macrocosme d’un univers immense, mais où des signaux voyagent à des vitesses beaucoup plus grandes que la vitesse de la lumière, ce qui permet d’assurer la cohésion de l’ensemble.
Le livre de F. Sanchez est préfacé par Christian Marchal, sorti major de l’École polytechnique, où il a enseigné la mécanique, puis conseiller scientifique de l’ONERA. Ce dernier est bien connu des membres du CEP grâce à ses conférences et articles donnés à la revue Le Cep. Après la révolution copernicienne, certains – à la suite de Schiller et Max Weber – avaient parlé d’un « désenchantement du monde », y voyant l’homme comme insignifiant, perdu dans un cosmos désacralisé qui lui est devenu étranger. Même le récent principe dit « anthropique » – l’idée que nous sommes dans un univers très particulier car il est adapté à la vie – ne rompt pas ce désenchantement. Car cet univers unique serait lui-même perdu au milieu du Multivers, d’un ensemble infiniment grand d’univers dont les paramètres physiques seraient différents, donc sans biomolécules. Ainsi le Multivers n’est qu’une façon de laisser entendre que notre monde, si unique, pourrait encore résulter du Hasard.
Anthropocosmos15 nous annonce que cet épisode pénible16 n’aura eu qu’un temps, que le moment est maintenant venu non seulement de remettre l’homme au centre du cosmos, mais de reprendre, de corriger une par une, tant de fictions théoriques qui ont déconstruit la riche vision du monde issue de la synthèse médiévale et provoqué tant de régressions en notre penser et dans la vie de nos sociétés.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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