Anthropocosmos. Le retour du bon sens en physique

Par Dominique TassotRevue n°106Physique
Anthropocosmos. Le retour du bon sens en physique

Résumé : L'astronomie, peut-être la plus ancienne des sciences, a toujours joué un rôle primordial dans la vision du monde des civilisations qui se sont succédé dans l'Histoire. Après Copernic, l'homme, devenu un banal habitant de la petite planète « Terre », parut perdre son statut privilégié d'image du Fils unique de Dieu. Les généreuses chronologies de la géologie actualiste renforcèrent, quant au temps, cette insignifiance que l'héliocentrisme avait posée, quant à l'espace. Mais la roche Tarpéienne est proche du Capitole... C'est peut-être par l'astronomie et par l'astrophysique que s'annonce l'écroulement de la vision scientiste du monde, fondée sur l'évolution et le Big Bang. Tel est du moins le message que présente aux lecteurs l'ouvrage tout récent de Francis Sanchez : Anthropocosmos. Le retour du bon sens en physique.

En imaginant un univers centré sur le soleil, Copernic allait provoquer une profonde remise en cause, non pas tant de l'astronomie — en pratique les astronomes continuèrent d'utiliser les tables et les éphémérides inspirées de Ptolémée1 — que de notre vision du monde. La symétrie de dignité posée par le premier verset de la Genèse semblait disparaître, reléguant la terre au rang d'une quelconque planète ; et l'humanité voyait surgir autant de compétiteurs pour la pensée et l'affection divine qu'il existait d'astres habités.

Quid, alors, du Fils unique de Dieu ? Détrônée de sa place centrale, la terre se faisait d'autant plus insignifiante que la voûte céleste devenait immense, voire infinie. À la suite de beaucoup d'autres, Pascal vit cet univers comme « une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Ce fut d'ailleurs cette grande taille de l'univers qui le convainquit de suivre Copernic. Il semblait plus simple et plus économe de faire tourner chaque jour la terre sur son axe polaire que d'imaginer la rotation diurne d'une immense voûte étoilée.

Sous le nom de « principe cosmologique », les astrophysiciens posèrent alors qu'il n'existe aucun lieu privilégié dans l'univers, si bien que les mêmes lois physiques établies ici-bas devraient valoir en tout lieu : tel est le principe fondateur de l'astrophysique, étendu désormais à tous les corps célestes, de la plus modeste étoile aux plus massives galaxies.

C'était aussi nier le principe dualiste d'Aristote, qui opposait à notre monde sublunaire soumis au changement et au vieillissement le monde supralunaire aux mouvements parfaitement réguliers et imperturbables. Une variante du principe cosmologique se nomme « principe de banalité » : non seulement notre terre n'occupe aucune place privilégiée, mais elle est régie par des lois universelles qui s'appliquent indifféremment en tout point de l'espace. De là encore le « cosmicisme » romancé par Lovecraft pour lequel l'homme est insignifiant dans l'infini intergalactique.

Le basculement de la modernité

On croit souvent que la rotation de la terre, si contraire aux apparences sensibles, fut le trait décisif qui fit abandonner l'antique cosmos ordonné pour adopter la vision moderne du monde. Mais le vrai basculement revient à Galilée, avec sa découverte des satellites de Jupiter.

Une pierre jetée en l'air poursuit son mouvement dans la direction donnée par l'impulsion avant de retomber suivant une courbe régulière ; la pierre simplement lâchée de notre main, elle, se précipite vers le sol. De là cette formule classique : le lieu des graves est le bas. Les corps lourds (gravis en latin veut dire « lourd, pesant ») tombent, tandis que le ballon gonflé par l'enfant ou la montgolfière à l'air intérieur suffisamment chauffé s'élèvent vers le ciel.

La terre était jadis reconnue comme le centre universel de « gravitation ». Avec les satellites de Jupiter, apparaissait un autre centre de gravitation, et la terre perdait son statut unique non plus seulement astronomique mais « physique » : ce fut là le point de basculement de la modernité, associé au rapt de l'autorité intellectuelle par la classe des mathématiciens.

Galilée, qui était le mathematicus du grand-duc de Florence, comme Kepler l'avait été de l'empereur, se permet d'écrire dans sa Lettre à la grande-duchesse Christine de Lorraine :

« Je voudrais prier ces Pères très prudents [les théologiens] de bien vouloir considérer avec diligence la différence qui existe entre les doctrines opinables et les doctrines démonstratives ; pour cela, se représentant bien avec quelle force nous pressent les déductions nécessaires, ils se trouveraient plus à même de reconnaître pourquoi il n'est pas au pouvoir des professeurs de science démonstrative de changer les opinions à leur gré, présentant tantôt l'une tantôt l'autre ;

Il faut bien apercevoir toute la différence qui existe entre commander à un mathématicien ou à un philosophe, et donner des instructions à un marchand ou à un légiste. On ne peut changer les conclusions démontrées, concernant les choses de la nature et du ciel, avec la même facilité que les opinions relatives à ce qui est permis ou non dans un contrat, dans l'évaluation fiscale de la valeur d'un bien ou dans une opération de change. » 2

En clair : que les théologiens s'occupent de poser les sages règles dont la société a besoin pour fonctionner, mais qu'ils veuillent bien nous abandonner, à nous les savants, les lois du monde physique : l'observation et le calcul y suffisent.

Le mathematicus Galilée n'avait pas deviné que les sciences de la nature, même mathématisées, ne jouiraient jamais de la même qualité de certitude que les mathématiques, discipline dans laquelle l'objet, être de pensée, est entièrement contenu dans la définition qu'on lui forge. Tandis que dans les autres sciences, le réel déborde mille fois le connu et il est quasi impossible de savoir si une interprétation des faits est bien la bonne.

Magistères et fausse indépendance

La déclaration d'indépendance de la science par rapport à la philosophie et à la théologie reposait donc sur une confusion gravissime dont nous ne sommes pas encore sortis. Près de quatre siècles plus tard, en effet, en 1997, on retrouve la même prétention à une autorité intellectuelle sans partage sur le monde physique ; par exemple chez Stephen Jay Gould, avec sa théorie faussement humble du « double magistère ».

Ce célèbre paléontologiste américain prétendit, lui aussi, apaiser définitivement le conflit toujours vif entre la science et la foi avec son principe baptisé NOMA (non overlapping magisteria, « non-recouvrement des magistères ») :

« L'emprise de la science, son magistère, concerne le domaine empirique : en quoi consiste l'Univers (les faits) et pourquoi il fonctionne ainsi (la théorie). Le magistère de la religion s'attache, lui, aux significations ultimes et aux valeurs morales. » 3

À la science seule le domaine du monde tangible, ainsi tout conflit sera évité. Gould retrouvait ainsi la doctrine énoncée par Galilée : « l'intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel et non comment va le ciel » 4. Mais cet élégant mot d'esprit pointait sur une fausse solution, sur une séparation artificielle de domaines qui ne laissent pourtant pas d'être reliés.

L'homme fait partie de l'univers, mais si tout s'y opérait par la rencontre de particules lancées au hasard, comme l'imaginait Démocrite et comme le répète la physique moderne, alors notre vie mentale serait une illusion psychique. Pour faire droit à une vision non-matérialiste du monde, il ne suffit pas d'imaginer autant de donjons inexpugnables d'où chaque esprit contemplerait un spectacle conçu et régi sans lui, il faut aussi « com-prendre » (c'est-à-dire prendre ensemble) dans un seul et unique univers les corps matériels et les esprits, les lois physico-chimiques et les volontés, la force et la beauté.

La confrontation avec les faits

Le 23 novembre 1859, Erasmus Alvey Darwin, frère aîné inséparable et confident de Darwin, en remerciant son frère de lui avoir envoyé son livre De l'Origine des espèces (où il retrouvait aussi les idées de leur grand-père Eramus Robert Darwin5), lui écrivait :

« Cher Charles, [...] Quant à moi, je pense que ce livre est le plus intéressant que j'aie jamais lu. [...] En résumé, le raisonnement a priori me paraît tellement satisfaisant que si les faits ne cadrent pas avec celui-ci, tant pis pour les faits ; voilà mon sentiment. » 6

Les lecteurs du Cep savent déjà quoi penser de la solidité factuelle de cette théorie darwinienne que Pie IX, dans un « bref » adressé au Dr Constantin James le 17 mai 1877, qualifiait de « tissu de fables » 7. Mais son pendant astrophysique, la théorie du Big Bang, produite par une science « dure », jouit d'une telle autorité que les manuels scolaires et même les catéchismes lui font la part belle.

Dans Le Cep n° 97 (décembre 2021), Francis Sanchez avait énoncé deux prédictions relatives aux futures découvertes du télescope spatial James-Webb : l'absence de « bébé-galaxies » à l'horizon lointain, comme l'absence d'expansion de l'univers observable8. Il vient d'en ajouter une troisième : l'homogénéité du fond diffus cosmologique à 2,7° Kelvin.

Les photos magnifiques du télescope James-Webb sont de l'ordre des faits. Il nous revient déjà que les galaxies les plus lointaines sont des galaxies volumineuses parfaitement formées, ce qui est rigoureusement incompatible avec la doxa big-banguiste. Pourquoi ? Parce que ce que nous percevons à 13 milliards d'années-lumière devrait être une « bébé-galaxie »9, un embryon galactique témoin des premiers temps.

Le fait observé est donc incompatible avec la théorie. Nous sommes devant ce que Gaston Bachelard appelait un « fait polémique » : un simple fait, mais qui suffit à récuser la théorie explicative en nous contraignant d'admettre qu'elle est fausse.

Le retour de l'harmonie et des nombres

Le livre Anthropocosmos de Francis Sanchez développe une complète remise à plat, non seulement de la théorie big-banguiste, mais de toute la physique moderne. Comment est-ce possible ? La réponse tient en un mot : Pythagore.

Avec l'invention du calcul intégral et l'introduction de l'infini en mathématiques, on a su mettre en équation un grand nombre de phénomènes dans lesquels est créée comme l'illusion d'une continuité, là où nous savons aujourd'hui que la réalité est discontinue, composée de quanta10. Or une somme de quanta n'est pas une grandeur mesurable avec des décimales, mais est un nombre entier.

Francis Sanchez montre que les nombres entiers tissent entre eux des correspondances et forgent des harmonies. Par exemple :

Mais 137 et 15313 sont aussi des nombres bibliques14. Comment ne pas y voir le signe qu'une mystérieuse harmonie relie l'univers créé et le message que nous adresse le Créateur ?

Avec Anthropocosmos15, nous voyons désormais la physique pythagoricienne nous « parler » avec des nombres familiers. L'homme, avec ses propres mensurations, se révèle bien comme un moyen terme entre le microcosme des particules et le macrocosme.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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