Autoportrait d'un éléphant d'Afrique
Résumé : L'éléphant présente de nombreuses particularités, parfois uniques dans tout le règne animal. Une des plus remarquables est, bien sûr, sa trompe animée par plus de 100 000 muscles (nous n'en avons que 639 dans tout le corps !) et aussi sensible et innervée à son extrémité que le sont les doigts humains. Mais il en est bien d'autres qui sont exceptionnelles : sa basse température interne, son absence de plèvre, son crâne allégé par du tissu spongieux compris entre deux lames osseuses pleines, etc. L'on voit ici l'absurdité qu'il y a à vouloir, à toute force, inventer des ancêtres communs aux êtres vivants, alors que ce sont leurs différences — constitutives des espèces en tant que telles — qu'il faudrait commencer par tenter d'expliquer.
« Car, depuis la création du monde, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil nu quand on Le considère dans ses ouvrages » (Rm 1, 20).Bonjour ! Je me présente : Je m'appelle Proboskis, du terme grec προβοσκίς signifiant « trompe (d'éléphant) ». Mes parents ont choisi ce prénom en raison de l'appendice que nous avons au bout du nez et qui a donné son nom à notre Ordre : les Proboscidiens.
[IMAGE Fig. 1. Éléphant d'Afrique]
Nous sommes les survivants — mais pour combien de temps ? — d'un ordre de Mammifères qui comportait jadis d'autres formes, tels les mammouths dont les cadavres ont été retrouvés et conservés intacts dans les glaces de la Sibérie, signe d'une glaciation cataclysmique rapide et puissante. Couverts d'une épaisse toison laineuse, ils possédaient d'immenses défenses recourbées et mesuraient 3,50 m de haut.
[IMAGE Fig. 2. Mammouth]
J'appartiens à la famille des Éléphantidés et au genre Loxodonta qui habite l'Afrique (le genre Elephas vit, lui, en Asie). Nous, les Éléphant des savanes, Loxodonta africana, sommes les plus grands et les plus lourds de tous les animaux terrestres ; le Loxodonta cyclotis, Éléphant des forêts d'Afrique, est plus petit. Le genre Loxodonta est facile à caractériser par la structure « loxodonte » — du grec λοξός loxos « oblique, incliné » — des dents jugales (l'usure des crêtes y dessine un losange), par la forme brachycéphale du crâne, par la grande dimension des pavillons auditifs et, enfin, par la structure de l'extrémité de la trompe.
Vous manifestez beaucoup d'imagination artistique pour me constituer une phylogénie, mais elle s'avère invérifiable et bien oublieuse de notre complexe et ingénieuse physiologie. Il ne serait pas saugrenu d'émettre l'hypothèse qu'il y aurait eu à l'origine quatre genres d'éléphants, dont deux auraient disparu : le Mammuthus primogenitus en Europe du Nord et le Mammut americanum en Amérique ; ou alors d'envisager, avec Arthur Demongeot 3, une dévolution à partir d'un type primitif possédant un génome plus riche : chaque genre aurait alors développé certaines potentialités au sein d'un écosystème donné.
Quoique les éléphants, africains ou asiatiques, aient été domestiqués depuis l'Antiquité, nous avons bien failli disparaître en raison d'un attribut singulier : nos longues défenses. Leur ivoire a excité, et excite toujours, la convoitise des chasseurs et autres braconniers. Les dimensions de ces défenses chez de vieux mâles peuvent être considérables, mais il semble qu'une longueur de 3,48 mètres et un poids de 117 kilos représentent les records absolus chez l'éléphant d'Afrique.
Actuellement, notre survie dépend aussi de la préservation de notre écosystème : des plantations, de l'industrie, de l'agriculture, des mines et des infrastructures linéaires. Routes, voies ferrées, canaux d'irrigation, lignes électriques, oléoducs, etc., ont fragmenté notre habitat et bloqué nos couloirs migratoires traditionnels.
Monté sur colonnes
J'ai maintenant 20 ans. Je mesure 3 m à l'épaule pour 7 mètres de longueur et pèse 5 tonnes. Quand je serai plus grand, j'atteindrai facilement la masse de 7 tonnes : autant que 6 voitures [en 2019, le poids moyen des voitures neuves vendues en France était de 1,24 t].
[IMAGE Fig. 3. Mes pattes : de vraies colonnes ! (anatomie du squelette et du système digestif)]
Comme je continue de grandir lentement après ma puberté, j'espère, si j'atteins 65 ans — les éléphants les plus âgés étant les plus grands — battre le record de poids détenu par un éléphant mâle angolais : 12 tonnes pour 4,20 mètres de haut !
Pour porter une telle masse, vous vous doutez bien que le Créateur m'a doté d'une structure osseuse très particulière. Le squelette de mes membres est de type graviportal : les membres sont verticaux, dits « en colonne », se positionnent sous le corps et sont adaptés pour un déplacement lent et une masse corporelle élevée. Il est aussi taxéopode : l'arrangement des os du carpe et du tarse, vis-à-vis du métacarpe et du métatarse, est de type sérié, avec des os empilés et non alternés. L'allongement remarquable des humérus et des fémurs permet de dégager nettement du corps les coudes et les genoux ainsi que leurs articulations.
[IMAGE Fig. 4. Squelette du pied. Plus compact et massif que le pied humain, il est fait pour transmettre un énorme effort vertical.]
La structure des os longs est adaptée afin de supporter ma masse importante. En effet, chez eux, le canal médullaire n'est pas vide, mais rempli d'un réseau osseux dense et troué permettant l'hématopoïèse.
Je ne suis pataud qu'en apparence ; en réalité, je suis très agile.
[IMAGE Fig. 5. Je suis très agile !]
Habituellement, j'avance d'un pas tranquille, sénatorial et régulier, à une vitesse de 4 à 6 km à l'heure, mais cette allure placide peut s'accélérer ; il m'arrive alors de parcourir 15 à 20 km à une vitesse double ou de charger un adversaire à 25 km/h : ce n'est pas une course, mais cela reste bien plus rapide que votre vitesse de marche à 5 km/h de moyenne.
[IMAGE Fig. 6. Je vais l'amble.]
Comme la Girafe et le Chameau, je vais l'amble, c'est-à-dire que je marche en soulevant à la fois les 2 membres situés du même côté, en déplaçant alternativement mon centre de gravité d'un côté et de l'autre. Mais il ne faut pas me demander de trotter, encore moins de galoper. Contrairement à la plupart des mammifères, il m'est impossible de sauter : pour des raisons d'ordre biomécanique, il me faut toujours un pied sur le sol. Par contre, je peux nager ou grimper !
Je prouve mes qualités de grimpeur en escaladant les pentes les plus raides et les plus escarpées. Tant qu'il s'agit de monter, tout va bien, mais, dans la descente, mon poids énorme complique les choses. Si je voulais conserver mon allure ordinaire, je perdrais sûrement l'équilibre et basculerais en avant. Aussi, humblement, je m'agenouille et descends les pentes raides en me traînant prudemment sur le ventre.
[IMAGE Fig. 7. Je sais nager.]
Je suis aussi très bon nageur et adore me plonger dans l'eau en cas de besoin, je suis capable de traverser les fleuves les plus larges et les plus rapides, et de rester immergé en ne laissant dépasser que le bout de ma trompe. Si vous vouliez respirer sous l'eau avec un tuba de la longueur de ma trompe, vous ne le pourriez pas à cause de la haute pression. Ce qui me permet de plonger en profondeur est l'absence d'espace pleural. Je suis le seul mammifère capable de respirer sans cavité pleurale, espace comblé, chez moi, par du tissu conjonctif.
[IMAGE Fig. 8. Éléphanteau.]
Dans l'eau, les mères soutiennent les petits avec leur trompe et, lorsque ceux-ci sont plus grands, ils grimpent sur le dos de leur mère qui les transporte d'une rive à l'autre.
Sur la pointe des pieds
Je vais vous étonner, car pour déplacer ma lourde masse, je ne suis pas monté sur chenilles comme une pelle hydraulique, mais je marche sur la pointe des pieds !
[IMAGE Fig. 9. Schéma du pied.]
Contrairement aux apparences, je ne suis pas réellement plantigrade, puisque l'effort du sustentation porte sur les phalanges, les métacarpes et les métatarses. Je ne suis pas non plus franchement digitigrade, à cause de la présence d'un confortable coussinet élastique sous-cutané dans la zone située sous le pied, qui joue un rôle important dans la répartition des forces lors de l'appui et dans l'absorption des efforts mécaniques.
[IMAGE Fig. 10. Pied d'éléphant.]
Ce coussinet est fait de feuilles ou de brins de tissu conjonctif fibreux (collagène, réticuline et fibres élastiques), qui forment des compartiments dont certains sont remplis de tissu adipeux.
[IMAGE Fig. 11. Le pied d'éléphant et son coussin graisseux.]
De nombreux nerfs parcourent l'ensemble. Les 5 doigts de mes pieds sont orientés vers l'avant et reposent, avec le talon, sur ce coussin graisseux donnant l'impression que le pied est plat. C'est à l'intérieur de cette structure, jouant le rôle d'un amortisseur, que se trouve un élément osseux comparable à un sixième doigt. Ce « sixième doigt », de 5 à 10 cm de long, orienté vers l'arrière et situé à l'intérieur du coussin graisseux, est le développement important (comme chez le panda) de l'os sésamoïde, un os du carpe. Il permet de mieux soutenir la partie arrière des pattes et d'éviter un écrasement trop important du coussin. Sa croissance survient lorsque je grandis et prend du poids, tandis que les autres doigts apparaissent dès le début du développement.
[IMAGE Fig. 12. Éléphant : aperçu du squelette et de sa musculature.]
Dans tous les cas, cette solution marche (!) très bien puisque nous arrivons à des pressions au sol très faibles : 500 grammes au centimètre carré ! Je suis ainsi très à l'aise sur beaucoup de terrains différents et cela grâce à mes pieds et à mes genoux. Si notre squelette ne représente que 16,5% de notre masse totale, c'est aussi grâce à quelques petits aménagements. Le crâne offre une grande surface d'implantation pour les nombreux muscles du cou, chargés de supporter le poids considérable de l'ensemble de la tête (celle d'un éléphant africain pouvant atteindre 300 kg).
Pneumatisation des os du crâne
[IMAGE Fig. 13. Pneumatisation des os du crâne.]
Notre vaste crâne voit sa densité considérablement réduite par un réseau complexe de sinus parcourant le diploé [un os spongieux compris entre deux lames d'os compact et en relation avec la cavité nasale].
[IMAGE Fig. 14. Diploé : un os spongieux entre deux couches d'os compact.]
Cette pneumatisation n'atteint une telle importance chez aucun autre mammifère, et c'est d'elle que le crâne des Proboscidiens tire sa plus grande originalité. L'alvéolisation se produit alors que l'éléphanteau est âgé de 3 ou 4 ans. Ces nombreux compartiments remplis d'air allègent la boîte crânienne sans altérer sa solidité.
Une mémoire d'éléphant
Si j'ai un crâne aussi volumineux, ce n'est pas pour y loger un pois chiche, mais 4,5 à 5,5 kg de matière cérébrale ! Vous n'auriez pas tort de penser que je suis doté grâce à elle de multiples capacités, bien que je n'aie pas votre conscience d'homme, ainsi que la raison qui vous distingue de la brute, et qui vous a été donnée par Dieu pour que vous puissiez connaître, réfléchir, choisir et vouloir ce qui est bien.
[IMAGE Fig. 15. Cerveau d'éléphant : plus volumineux que celui de l'homme (en particulier le cervelet).]
[IMAGE Fig. 16. Taille du cerveau chez différentes espèces.]
« Il n'existe, en effet, aucune thèse scientifique sérieuse affirmant que l'intelligence humaine soit proportionnée à la taille du cerveau, à son volume ou même à la dimension d'une de ses zones » écrit Marylène Patou-Mathis dans son livre intitulé Néanderthal. Une autre humanité (2006).
Cela vaut mieux pour vous car, en valeur absolue, mon volume cérébral est supérieur au vôtre, de même que j'ai un cœur, un foie et des poumons bien plus gros. Si vous me dites qu'il faut considérer la taille cérébrale relative (rapport de la masse du cerveau à celle du corps), nouveau problème pour vous, car, selon ce critère, la musaraigne serait au summum du développement cérébral ! Amusant, car le sengi ou musaraigne-éléphant m'est génétiquement proche.
[IMAGE Fig. 17. Sengi ou musaraigne-éléphant.]
Le poisson éléphant, Gnathonemus petersii, présente lui aussi quelques ressemblances avec moi. Il a une sorte de trompe sous la bouche qui l'aide principalement à fouiller le sol. Ce n'est pas vraiment un nez, mais une extension de la bouche, une sorte de barbillon mentonnier unique, riche en cellules sensorielles, qu'il utilise avant tout pour rechercher des vers et des insectes dans le sable, mais aussi pour l'auto-défense, la communication et la navigation.
[IMAGE Fig. 18. Poisson éléphant, Gnathonemus petersii.]
Son cerveau, plus exactement son cervelet, est gros par rapport à sa taille et réclame environ 60% de sa consommation corporelle d'oxygène — bien plus que l'homme qui croyait avoir un cerveau avec un taux exceptionnel, mais en fait de 20% seulement ! [Goran E. Nilsson, 1996].
Nous, les éléphants, sommes conçus dès l'origine avec un système nerveux très développé : le primatologue R. Dubar indique qu'aucune variante écologique ne peut entraîner l'agrandissement du cerveau.
Voulez-vous un aperçu de ma conception extraordinaire ? Si l'on considère les sens externes, mon ouïe et mon odorat sont excellents. Le plus léger bruissement suffit à éveiller mon attention, et un bruit de branche brisée me rend inquiet. J'ai deux grandes paraboles orientables accolées à ma tête, qui me permettent de capter les ondes sonores et de communiquer avec mes congénères. Je suis aussi sismologue...
[IMAGE Fig. 19. Éléphant d'Afrique, oreilles déployées.]
Mon odorat atteint la perfection et me permet, aidé du sens du toucher, de repérer les dangers à des kilomètres à la ronde, de savoir où trouver les fruits mûrs et de détecter les sources d'eau souterraines. Lorsque je suis en alerte, je dresse ma trompe et sens l'air autour de moi pour repérer d'où vient la menace. Aucun chasseur ne peut m'approcher en rase campagne s'il est situé dans le sens du vent. Les signaux olfactifs sont aussi très importants pour la reconnaissance individuelle et pour la cohésion du groupe. Ils sont produits par l'urine, les fèces, la glande temporale, la salive et les pieds. L'organe voméro-nasal, situé à l'entrée de la bouche, permet des analyses très fines de ces sécrétions et de détecter les phéromones, qui sont des molécules véhiculant des signaux innés, qui influencent la physiologie ou qui permettent de réguler les comportements sociaux.
On dit que je suis un mammifère nettement « macrosmatique » [dont l'odorat est extrêmement fin] et que la finesse de mon odorat supplée largement la relative médiocrité de ma vue. En effet, comme beaucoup d'animaux vivant habituellement en forêt ou en zone d'ombre, où le champ visuel est limité, je n'ai pas une acuité visuelle très développée.
Quant au sens du toucher, n'en parlons pas ! Mon développement encéphalique est dû, pour une bonne part, à l'importance des « aires de projection » de la trompe sur l'écorce cérébrale. En effet, la sensibilité tactile de notre trompe est comparable à celle de la main humaine. Elle nous est essentielle pour la communication tactile et bien d'autres opérations. Mais tout mon corps est très sensible, en particulier mes pieds qui détectent les vibrations sismiques et leur importance.
Pour le goût, difficile de vous mettre à ma place. Vos expériences lors du dressage vous convaincront que nous n'en sommes pas dénués.
[IMAGE Fig. 20. Troupeau d'éléphants.]
Cet autoportrait ne doit pas vous laisser accroire que j'ai un esprit, une âme raisonnable, douée d'intelligence et de volonté. J'ai seulement des sens internes développés bien harmonisés : structures cérébrales qui perçoivent et distinguent les sensations des sens internes, à la fois comme représentation et affection du sujet ; imagination qui conserve et rappelle les images mentales ; mémoire qui fait le lien entre les images mentales et les expériences passées ; estimative ou instinct qui perçoit les émotions et qui m'indique ce qui est bon ou mauvais pour moi.
Ainsi, si ma vision vous semble médiocre, ma mémoire visuelle est excellente. En France, on dit de quelqu'un qui a une bonne mémoire qu'il a « une mémoire d'éléphant ».
J'ai effectivement une excellente mémoire pour me rappeler mes congénères, me rappeler très longtemps les visages humains ou retrouver les pistes que j'emprunte chaque année pour chercher ma nourriture. C'est d'abord une question de survie. En effet, la matriarche âgée garde en mémoire le vaste territoire parcouru et mémorise les ressources et points d'eau disponibles. De plus, je suis capable de reconnaître les membres de mon clan à l'aide des barrissements et de garder leurs signalements en mémoire durant plusieurs années. Cette mémoire auditive me permet d'être le plus pacifique possible. Lorsque je ne connais pas le son, je m'éloigne sans un bruit tout en restant aux aguets ou montre un fort stress, mais je ne vais pas à la confrontation.
Je fais partie, avec l'humain, le dauphin, le corbeau et certaines espèces de grands singes, de l'une des rares espèces animales à réussir le test du miroir de Gallup : lorsqu'on marque d'une tache mon front en un point que je ne peux voir directement et qu'on me présente un miroir, je passe ma trompe sur la tache. Je peux de même utiliser des « outils » de défense, telles des pierres saisies avec ma trompe pour les lancer sur mes agresseurs, ou me « toiletter » en me grattant avec des branches ou des baguettes les parties de corps que ma trompe ne peut atteindre.
Notre capacité à pouvoir « juger » les chemins et leur sûreté est très importante : dans les grandes plaines, nous choisissons de préférence les routes et les pistes tracées par l'Homme, alors qu'en montagne et en forêt, nous nous frayons nous-mêmes des sentiers, en faisant preuve d'une « intelligence » qui ferait honneur aux meilleurs constructeurs de routes.
[IMAGE Fig. 21. Je suis un nomade.]
Je suis un nomade qui change de domicile selon les circonstances et qui migre souvent, parcourant en peu de temps d'énormes distances.
[IMAGE Fig. 22. Troupeau en transit.]
Vivant de préférence en forêt, les troupeaux vont d'un cours d'eau à l'autre, d'une mare à l'autre, s'arrêtant à chaque point d'eau pour se désaltérer et se rafraîchir en s'aspergeant abondamment. Ces traits expliquent aussi pourquoi nous sommes des animaux grégaires à la vie sociale très élaborée.
Rétrospective d'une heureuse naissance
Chez nous, la réussite de la reproduction est très liée à des relations sociales développées : la communication entre individus mâle et femelle est primordiale avant l'accouplement.
Je suis né au Kenya dans un troupeau d'éléphants d'une vingtaine d'individus, rassemblement de plusieurs familles comprenant des femelles, des jeunes des deux sexes et des mâles immatures. Le troupeau était dirigé par ma grand-mère, 44 ans, la matriarche, toujours une femelle, jamais un mâle, car les mouvements du troupeau doivent se plier aux exigences et aux conditions physiques des jeunes qui, en cas de danger, se réfugient sous le ventre de leur mère et y restent autant qu'il le faut.
[IMAGE Fig. 23. Éléphanteau.]
Après vingt-deux mois de gestation — presque deux ans !, la gestation la plus longue de tous les mammifères terrestres —, ma mère m'a mis au monde. À l'approche de la mise bas, les autres femelles — le groupe est très soudé — peuvent émettre des vocalisations inhabituelles, plus fréquentes. Lors des naissances, des allo-mères soutiennent la mère biologique et vont parfois jusqu'à allaiter pour elle, si elle est trop fatiguée ou malade. Les femelles se soutiennent et, face au danger, s'entraident afin de protéger les plus faibles. On est loin de votre système social eugéniste qui se fait une gloire, par exemple, de promouvoir l'avortement !
La mise bas s'est effectuée debout. Je pesais 117 kg et mesurais environ 1,2 m. La position ventrale de la vulve, située juste derrière l'ombilic, entre les membres postérieurs de ma mère, à un mètre de l'anus, m'a évité de tomber de très haut et de me rompre les os lors de l'accouchement — ce qui aurait été dommage après une si longue attente ! Le trajet (de 1 m à 1,4 m) entre l'utérus et la vulve étant plus long que le cordon ombilical, celui-ci se détache pendant les contractions pour permettre l'expulsion du fœtus. La rupture du cordon se fait à la surface de l'abdomen fœtal, les vaisseaux ombilicaux se rétractant ensuite à l'intérieur de l'abdomen.
[IMAGE Fig. 24. Je gambade peu après ma naissance.]
Je fus capable de suivre les pérégrinations du groupe seulement quelques heures après ma naissance. Grâce au lait riche en lipides de ma mère me fournissant 7 000 kcal/j, puis trois fois plus à la fin des deux ans d'allaitement, je grossissais, lors de ma première année, d'un kilo par jour. Les durées d'allaitement et de gestation expliquent le fait que les mises bas s'espacent de plusieurs années. Les six premiers mois de notre vie, nous n'utilisons pas notre trompe pour téter les deux mamelles localisées sur le poitrail, entre les membres antérieurs ou pour boire l'eau.
[IMAGE Fig. 25. Allaitement.]
Je vois mal comment vos transformistes arriveront à expliquer scientifiquement la transformation de LUCA, l'hypothétique première cellule vivante, en des couples d'organismes pluricellulaires de différentes espèces, qui doivent bien présenter, dès l'origine, leurs organes génitaux complémentaires, sans lesquels il n'y a pas de reproduction possible et donc aucune descendance. L'explication par des modifications épigénétiques ou des mutations montre vite ses limites. Comme chaque espèce a ses particularités, le problème est multiplié d'autant. Ainsi, mon pénis (1,5 m de long pour 16 à 20 cm de diamètre et une masse de 25 kg maximum), proportionnellement long par rapport à ma taille, est à mettre en rapport avec la position particulière de la vulve.
[IMAGE Fig. 26. Position des appareils reproducteurs des éléphants : complémentarité.]
Chez les éléphants, il existe aussi d'autres singularités qui nous distinguent parmi les Mammifères :
- Présence de deux pics de l'hormone LH, dont seul le second est ovulatoire, dans le cycle de reproduction des éléphantes ;
- Du fait de la présence d'un canal urogénital ou vestibule, l'hymen ne se rompt pas lors de l'accouplement, mais seulement lors de la mise bas ;
- Mes testicules sont localisés dans la cavité abdominale, contrairement aux autres mammifères chez qui leur localisation est externe. Chez la plupart des mammifères, la température des testicules est ainsi abaissée de quelques degrés par rapport à la température corporelle. Notre particularité thermique ne nuit pas à la spermatogenèse, car notre température corporelle est de 34 à 36°C donc plus basse que celle des autres mammifères.
[IMAGE Fig. 27. À la périphérie des hardes de femelles.]
À la puberté, j'ai quitté ma mère pour vivre isolé ou au sein d'un groupe assez informel de mâles, à la périphérie des hardes de femelles. Nous nous affrontons souvent pour évaluer notre statut hiérarchique. Ce dernier nous est indiqué par des signaux chimiques que nous produisons, en particulier par des glandes temporales. Ces glandes synthétisent une sécrétion pâteuse de couleur brune et à l'odeur nauséabonde, appelée « frontaline », surtout pendant des épisodes de notre vie appelés le musth. Une forte concentration de frontaline sera le synonyme d'un mâle mature ayant un statut social important. Cette sécrétion libère des signaux chimiques volatils qui informent, d'une part, les femelles sur nos capacités de reproduction et, d'autre part, les mâles concurrents quant à leur position dans la hiérarchie. La quantité de phéromones émises augmente avec l'âge de l'éléphant ainsi qu'en période de rut. Je reviens alors au contact des hardes de femelles pour l'accouplement.
Je suis un Pachyderme !
[Du grec ancien παχύς pachus « épais, gros, fort » + δέρμα derma « peau ». Nom donné autrefois par Cuvier à de gros mammifères non ruminants mais herbivores, à peau épaisse].
[IMAGE Fig. 28. Tégument.]
Notre tégument est remarquable par sa pauvreté en glandes, non seulement sébacées et normalement annexées aux poils, mais aussi tubulaires du type sudoripare. Notre seule glande tubulaire connue est la glande temporale située entre l'œil et le méat auditif. Grâce à cette pauvreté glandulaire, notre peau est naturellement sèche. Mais alors, demanderez-vous, comment est-elle protégée des rayons du soleil et des parasites et comment arrivons-nous à supporter la chaleur de notre habitat ? Premièrement, en agitant nos oreilles ! Leur vascularisation très importante permet une régulation de notre température corporelle. Deuxièmement, en apportant à notre peau très épaisse des soins constants : outre les aspersions, les baignades et les roulades dans la boue, le poudrage à la poussière est bienvenu pour protéger l'épiderme des insectes et du soleil.
[IMAGE Fig. 29. Poudrage à la poussière.]
Parce que les pertes de chaleur radiative et convective sont limitées par la nature généralement chaude et sèche de notre environnement, nous, les éléphants de la savane africaine, nous nous assurons une très efficace thermorégulation grâce au refroidissement par évaporation, ce qui nécessite le maintien de notre perméabilité cutanée en mouillant et humidifiant souvent notre peau, puisque nous n'avons pas la sueur et les glandes sébacées permettant à de nombreux autres mammifères de garder leur couche cornée humide et flexible. La présence de points d'eau proche est donc vitale pour nous.
Troisièmement, grâce à une « orthokératose », c'est-à-dire un épaississement du stratum corneum (dont l'épaisseur, 2 cm environ, peut facilement dépasser des valeurs de 3 - 4 cm). Noter que le terme « orthokératose » est emprunté à votre littérature médicale où il désigne une série d'affections cutanées pathologiques humaines, alors que l'épaississement de la couche cornée chez nous, éléphants d'Afrique, est le phénotype physiologique naturel. Un réseau complexe de crevasses interconnectées d'une largeur micrométrique orne la surface de notre peau.
[IMAGE Fig. 30. Détail de la peau d'un éléphant, à différentes échelles.]
Il forme un fin motif de canaux, qui renforcent l'efficacité de la régulation thermique (par rétention d'eau) ainsi que la protection contre les parasites et le rayonnement solaire intense (par adhérence des boues). Il a ainsi été observé une propagation et une rétention de 5 à 10 fois plus d'eau sur notre peau d'éléphant que sur une surface plane.
Physiquement, cela revient à dire qu'une fois formée, la couche cornée se comporte comme une « coquille » : une fine feuille de matériau naturellement incurvée. Au fur et à mesure que des feuilles kératiniques sont ajoutées à la couche basale, les feuilles les plus externes de la couche cornée sont efficacement poussées vers l'extérieur. De ce fait, et du fait de la courbure du substrat, les feuilles extérieures sont obligées de s'étirer, de se comprimer et de se plier, c'est-à-dire qu'elles se tendent. Ces effets s'intensifient à mesure que la croissance de la couche cornée progresse ; dès lors des fissures se forment au niveau de la couche externe du tégument, la valeur de défaillance du matériau étant atteinte.
Les poils, relativement abondants chez le nouveau-né, sont très clairsemés chez l'adulte et ne sont rassemblés en une touffe qu'à l'extrémité de notre queue. La faible densité des poils (quelques centaines par mètre carré, chaque poil mesurant en moyenne 2 centimètres de longueur et 0,5 mm de diamètre) agit non pas comme une fourrure mais participe à hauteur de 23% — avec d'autres mécanismes de thermorégulation (battement des oreilles, bains, pulvérisation d'eau avec notre trompe, respiration percutanée) — à la thermolyse, les poils agissant comme des ailettes qui augmentent la surface d'échange et donc les transferts thermiques.
Une « main » au bout du nez
Pour assurer l'humidification de mon tégument, le Créateur m'a doté d'un formidable outil : une trompe. Un éléphant sans trompe, c'est comme un oiseau sans ailes ou un poisson sans nageoires ; il ne pourrait pas vivre normalement et pourrait même peut-être mourir...
[IMAGE Fig. 31. Un formidable outil : la trompe.]
La présence d'une trompe donne aux contours de la bouche une allure très particulière ; elle n'est nettement limitée par une vraie lèvre qu'à la mâchoire inférieure. La mandibule est remarquablement courte et haute, sa brièveté est en relation avec la présence d'une unique molaire fonctionnelle par hémi-mâchoire. Cela pourra vous paraître anodin, mais je suis l'un des rares animaux, avec vous les humains, à posséder un menton — même les singes n'en ont pas !
[IMAGE Fig. 32. J'ai un menton !]
La trompe est l'organe qui nous caractérise le mieux. Elle est formée par la fusion de la lèvre supérieure et du nez. Elle se compose de deux longs tuyaux cylindriques, partant de l'ouverture antérieure des fosses nasales. Il s'agit donc avant tout d'un organe nasal avec une fonction de respiration et de perception des odeurs, mais les autres utilisations que j'en fais me sont toutes aussi nécessaires.
[IMAGE Fig. 33. Pour boire, il nous est nécessaire de remplir notre trompe avec de l'eau.]
Nous ne buvons pas directement par notre trompe. L'effort nécessaire pour se pencher jusqu'au sol afin de boire l'eau par la bouche étant trop important et l'opération étant même impossible lorsque l'eau se trouve au-dessous du niveau du sol, il nous est nécessaire de remplir d'abord notre trompe avec de l'eau que nous aspirons et gardons momentanément, avant de la verser ensuite, par gravité, dans notre bouche. Étant donné que les tubes cylindriques de la trompe se rétrécissent à la région de l'inter mâchoire, l'eau pompée ne peut pénétrer dans la cavité nasale [ces tubes offrent ensuite une dilatation, puis se resserrent de nouveau à l'endroit où ils s'ouvrent dans les narines osseuses et où ils sont couverts par un cartilage nasal ovale].
Les tubes sont entourés d'une multitude de faisceaux musculaires, les uns longitudinaux, les autres rayonnant vers la peau et servant à comprimer les premiers. Quelques-uns enfin, mais en moins grand nombre, sont circulaires. Cependant, il faut distinguer ces muscles, propres à la trompe, de ceux qui servent à mouvoir l'organe en entier. Ces derniers sont comparables aux muscles de la queue. On les distingue en élévateurs et abaisseurs supérieurs et latéraux. Ils s'insèrent au niveau du front, des os propres du nez et des cartilages, tant de l'os maxillaire supérieur que de l'intermaxillaire.
[IMAGE Fig. 34. Muscles squelettiques hydrostatiques de la trompe de l'éléphante.]
Selon Cuvier, la trompe posséderait environ 40 000 muscles. Des anatomistes contemporains estiment plutôt que la trompe comporte entre 100 000 et 150 000 muscles, pèse plus de 100 kg et peut contenir 10 litres d'eau. C'est une énorme massue capable de briser les reins d'un félin ou d'un crocodile. En comparaison, vous n'avez, vous, en tout et pour tout, que 639 muscles !
[suite et fin au prochain numéro]
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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