Aux Origines intellectuelles des condamnations de l'Action française et du thomisme

Par Philippe PrévostRevue n°115Histoire, Philosophie, Religion, Politique
Aux Origines intellectuelles des condamnations de l'Action française et du thomisme

Du 29 décembre 1926 au 15 juillet 1929, des milliers de catholiques parfois militants ont été privés des sacrements, y compris de leur sépulture religieuse, par une décision surprenante du pape Pie XI : ce fut la célèbre condamnation de l'Action française, acte d'autant plus surprenant qu'il n'était pas motivé, si bien que la levée de la condamnation par Pie XII, le 15 juillet 1939, ne mentionna – elle non plus – aucun motif ! Ainsi l'abonnement à un journal politique, d'ailleurs dirigé par un agnostique, mais avec lequel nombre de curés, de théologiens et même d'évêques sympathisaient, fut considéré par le Pape régnant comme justifiant l'excommunication, claire intervention du glaive spirituel dans le domaine temporel. L'Inquisition, on le sait, avait introduit deux grands principes dans la pratique de la Justice dans l'Europe féodale : l'instruction de la cause et un défenseur pour le prévenu. L'on ne pouvait être condamné sans savoir ce qui était reproché et l'on devait pouvoir répondre à l'acte d'accusation. Ces deux principes furent oubliés en 1926. Dans son nouveau livre Aux Origines intellectuelles de la condamnation de l'Action française et du thomisme, Philippe Prévost nous montre une fois de plus sa science d'historien, rompu au travail sur archives, et aussi sa clairvoyance sur le véritable enjeu de cette intervention de Rome dans la politique française : il s'agissait de soutenir la diplomatie pacifiste d'Aristide Briand, pourtant anticlérical, au moment où Charles Maurras appelait au réarmement face à la montée du nazisme en Allemagne.

Mais il est une autre dimension dans cette affaire, moins connue et sans doute bien plus importante par ses effets à long terme : ce fut la mise à l'écart, dans le clergé français, des théologiens fidèles à la pensée de saint Thomas d'Aquin ; ils voyaient en Maurras un défenseur de la Cité, dont l'action s'appuyait sur les sains principes de la morale naturelle, celle du Décalogue, morale quasi universelle car commune à toutes les civilisations. Or le même clivage séparait, dans l'Église, ces théologiens – tels le cardinal Billot, le frère dominicain Pègues ou le père spiritain Le Floch, alors directeur du séminaire français de Rome – d'avec les théologiens modernistes, qui relevaient la tête depuis la mort de saint Pie X, en 1914. Après 1926, les antimodernistes furent donc chassés des séminaires, écartés de l'épiscopat comme des dicastères romains. Cette condamnation officieuse, elle, ne fut jamais rapportée, si bien que, dans les idées promues dans l'Église, on ne vit pas le redressement que l'on put constater dans le champ politique avec un certain retour au réalisme ; « les faits sont têtus », avait répété le chef de l'État français.

Une autre information capitale que l'auteur nous apporte, c'est la racine lointaine de ce « néothomisme » et le nom du théologien peu connu qui inspira Pie XI : Luigi Taparelli s.j. (1793-1862). Taparelli voulut à la fois la renaissance de la philosophie scolastique et la subordination du Droit naturel aux principes abstraits de la morale, alors que, pour Aristote et saint Thomas, la morale naturelle est induite des réalités sociales. Ainsi les bons sentiments devinrent les inspirateurs des normes politiques, et « individualisme et subjectivisme entrèrent bel et bien dans la doctrine catholique ».

La réconciliation franco-allemande à laquelle rêvaient Pie XI et Briand ne se fit pas, non qu'elle eût été une mauvaise chose, mais parce que les conditions sociales n'en étaient pas réunies. Le petit ouvrage écrit par Philippe Prévost se termine par un chapitre plus philosophique qu'historique, qui nous apporte des clés essentielles pour penser avec justesse le « bien commun », autre domaine dont la subversion par l'utopisme n'a pas fini de produire ses effets.

(Paris, Éd. de La Seule France, 2025, 148 p., 15 €, préface de l'abbé Guillaume de Tanoüarn)

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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