Bienfaisants bousiers

Par Bruno PrimavèreRevue n°113Écologie, Évolution, Science et technique, Biologie
Bienfaisants bousiers

Résumé : Selon l'idée chère à Darwin, la sélection naturelle aurait contribué à l'apparition et à l'amélioration de toutes les espèces, façonnant la nature telle que nous l'observons. Mais le corollaire de la survie du plus apte[1] est forcément la disparition du moins apte. Lorsque l'on considère l'histoire récente de l'Australie et l'arrivée d'espèces exotiques[2] devenues envahissantes, perturbant l'écosystème indigène, on ne peut que s'interroger sur le bénéfice qu'apporterait l'apparition d'une nouvelle espèce dans un écosystème caractérisé par une « complexité irréductible »[3] qui lui est propre. L'exemple du bousier montre, de plus, que des espèces proches ayant les mêmes fonctions ne sont pas interchangeables et qu'il existe une spécificité relative dans l'action des espèces au sein des écosystèmes[4].

« Car, depuis la création du monde, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil nu quand on Le considère dans ses ouvrages » (Rm 1, 20)

[IMAGE] Fig. 1 : Bousier sur une déjection animale.

Introduction

À la fin du XVIIIe siècle, le gouvernement anglais — qui ne dispose plus depuis leur indépendance en 1776 de ses Treize Colonies d'Amérique pour déporter ses prisonniers, fait face à une crise carcérale majeure. Pour résoudre le problème, il décide de créer une colonie pénitentiaire à l'autre bout du globe, dans la région alors connue sous le nom de « Nouvelle-Galles du Sud » pour y reléguer ses condamnés de droit commun ou convicts[5]. Les premières années sont très dures et la famine menace à plusieurs reprises la petite colonie.

[IMAGE] Fig. 2 : Arrivée des premiers immigrants en Australie, le 26 janvier 1788.

Les colons britanniques apportèrent alors dans leurs bagages tout un bestiaire, dont la biodiversité locale se serait volontiers passée. Afin de pratiquer l'élevage et pour se déplacer à l'intérieur des terres, ils importent avec eux tous leurs animaux domestiques, transformant considérablement le paysage local. Aux forêts d'eucalyptus, une fois défrichées, succédèrent les prairies peuplées de troupeaux de moutons, de bovins et de chevaux... Très vite, le piétinement des sabots entraîne l'érosion et l'assèchement des sols. Des problèmes connexes apparaissent aussi, tel celui des espèces exotiques envahissantes et de leurs bouses : depuis l'arrivée des colons, l'Australie abrite 56 espèces animales vertébrées envahissantes (renards, lapins, chèvres, chats, dromadaires, crapauds-buffles, etc.) sans compter les autres espèces appartenant à des groupes taxinomiques importants comme les virus, les champignons, les algues, les mousses, les fougères, les plantes supérieures, les insectes (Apis mellifera ; Vespula germanica...) et autres invertébrés, etc.[6]

Une fois introduites, les espèces invasives se reproduisent à grande vitesse dans leur territoire d'accueil, au point d'éliminer les espèces indigènes, par l'introduction de maladies ou en leur faisant concurrence sur le plan alimentaire et territorial. Ces envahisseurs trouvent une niche écologique et évoluent à leur aise, en l'absence de prédateurs. Avant l'arrivée des colons, l'écosystème australien, du fait de son isolement, avait gardé son « aspect originel » avec une biodiversité fascinante : plus de 80 % d'espèces endémiques[7]. Depuis cette époque, un huitième des espèces mammifères a disparu du territoire australien.

Un problème de bouses

Avant la colonisation, il n'y avait pratiquement pas d'autres mammifères en Australie que les Marsupiaux. En amenant avec eux bœufs, vaches, moutons, les colons provoquèrent plusieurs problèmes écologiques. Celui des bouses en excès semble avoir été résolu grâce aux bousiers exotiques[8]. Bousiers ? Les bousiers sont des coléoptères qui se nourrissent d'excréments animaux. En éliminant et en enfouissant les déjections animales, ils permettent aux pâtures de se régénérer, empêchant aussi que les larves des mouches se développent. Une nuit suffit à certains d'entre eux pour enfouir la moitié d'une bouse !

[IMAGE] Fig. 3a-3b : Bouse percée de trous de bousiers (à gauche) - Larves dans une déjection plus ancienne (à droite) ; un bousier adulte est présent en haut de l'image, sur le site noir.

Deux espèces australiennes de scarabées :

[IMAGE] Fig. 4 : Blackburnium angulicorne.

[IMAGE] Fig. 5 : Elephastomus proboscideus.

Les bousiers d'Australie, environ 500 espèces, sont adaptés aux déjections fibreuses des Marsupiaux. Ils ne s'occupèrent donc pas des bouses des ruminants exogènes récemment arrivés. Les bouses de vaches, volumineuses et liquides, et celles d'autres mammifères s'accumulèrent alors de manière critique. Sans l'importation des espèces africaines ou européennes de ce scarabée, le pays serait sans doute enfoui sous les 33 millions de tonnes de bouses annuelles de son cheptel bovin.

Le projet australien sur les bousiers (1965-1985), dirigé par l'entomologiste George Bornemisza, organisa l'introduction de 23 espèces de bousiers en Australie afin de lutter biologiquement contre la population pestilentielle des mouches piqueuses (dont l'espèce australienne, Musca vetustissima, appelée communément bush fly). Ces mouches, ainsi que d'autres espèces de mouches et de vers parasites, utilisent les excréments comme lieu de reproduction et d'alimentation. Une seule déjection de vache peut héberger entre 2000 et 3000 larves de ces bush flies, qui se développent par milliards. L'activité de roulage et d'enfouissement des bousiers permet de retirer les excréments des pâturages, réduisant corrélativement la population de mouches des buissons de 90 %, tout en augmentant la fertilité et la qualité du sol en recyclant les excréments dans le sol.

« Environ 350 millions de bouses par jour, c'est plus d'un million d'hectares de pâturage qui est perdu chaque année », car les zones situées autour d'une déjection de bovins sont des zones de répugnances[10] dans lesquelles les animaux ne vont pas brouter. Ces zones permettent toutefois une pousse de l'herbe plus haute créant ainsi un refuge propice à l'hivernage de certains insectes coprophages[11].[9]

Les bienfaisants bousiers

Les bousiers sont des insectes Coléoptères de la famille des Scarabaeidæ, en français Scarabéidés. Ils sont connus sous le nom vernaculaire de Scarabées. Les antennes des insectes de cette famille forment une massue dont l'extrémité peut s'ouvrir en un éventail de feuillets. Leur taille est variée, allant de quelques millimètres à plusieurs centimètres. Ils sont coprophages et plus ou moins spécialisés vers un type de déjection. Leur période d'activité dans la journée est également variée : certaines espèces sont diurnes, d'autres nocturnes. Ils sont en général attirés par des déjections âgées de 12 à 48 heures et ne sont donc pas les premiers arrivants.

Les bouses hébergent une diversité d'organismes qui sont associés les uns aux autres par des relations trophiques. Elles sont soumises aux conditions environnementales qui vont influencer leur vitesse de dégradation ainsi que les populations d'organismes qui vont les coloniser. Attirés par l'odeur, les premiers arrivants sont les Diptères (notamment les Scatophaga), présents dès les premières minutes, puis viennent les Coléoptères coprophages dans les jours qui suivent. En dernier lieu, arrivent les Nématodes et les acariens souvent transportés par les insectes coprophages. Les derniers arrivants sont les organismes du sol comme les lombrics.

[IMAGE] Fig. 6 : Les différents acteurs de la dégradation des matières fécales d'après BLOOR et al., 2012 ; SIMON, 2020. (Légende intégrée au schéma : Endocoprides résidents, Paracoprides fouisseurs, Télécoprides rouleurs)

Les matières fécales sont consommées à tous les stades de développement de ces familles.

[IMAGE] Fig. 7 : Coléoptère de la famille des Scarabaeidæ, ici Geotrupes spiniger.

Les bousiers, qui recherchent leur nourriture grâce à l'odorat, peuvent être classés suivant leurs comportements alimentaire ou reproductif. Deux termes sont notamment disponibles, parfois associés ou confondus :

[IMAGE] Fig. 8 : Bousier « télécopride ».

[IMAGE] Fig. 9 : Pilule de bousier et sa larve.

[IMAGE] Fig. 10 : Bousier « paracopride » : Onthophagus taurus.

[IMAGE] Fig. 11 : Détails des pattes du bousier paracopride.

[IMAGE] Fig. 12 : Schéma des catégories de bousiers suivant leurs comportements alimentaire ou reproductif. (Endocoprides, Paracoprides, Télécoprides)

[IMAGE] Fig. 13 : Bousier « endocopride », Aphodius fossor.

Les préférences alimentaires dans la matière fécale sont légèrement différentes selon les groupes de bousiers. Certains se nourrissent de débris de matières végétales, d'autres des micro-organismes présents dans le liquide des déjections. La teneur en eau et en matière organique de l'excrément agit sur l'abondance relative de telle ou telle espèce. Il n'existe que très peu d'espèces tout à fait spécialistes ou très affines des matières fécales ovines (pauvres en eau), en conditions climatiques tempérées humides.

Les services rendus par les Bousiers

Les Coléoptères coprophages rendent différents services écosystémiques en participant activement à la dégradation des déjections :

Autocar pour acariens

[IMAGE] Fig. 14a : Acarien sur la cuticule d'un scarabée ; 14 b-c : parallèle fait entre un bus africain et un scarabée chargé d'acariens phorétiques.

Les bousiers ont une fonction originale : ils transportent sur leur cuticule de nombreux acariens, et leur permettent de passer ainsi d'une bouse à l'autre pour y dérouler leur cycle biologique. Ces acariens sont qualifiés de phorétiques[12]. Ils doivent changer régulièrement d'habitat pour retrouver un milieu dont les caractéristiques physico-chimiques répondent à leurs besoins et où les ressources alimentaires sont suffisantes et adaptées pour y dérouler leur cycle. La spécificité d'hôte est variable selon les espèces, tout comme la spécificité d'habitat. De manière générale, les acariens sont soit généralistes comme Macrocheles glaber soit spécialistes comme Macrocheles muscædomestica. Parmi les paramètres pouvant entrer en jeu, citons : le temps passé dans la déjection, l'abondance de l'hôte, sa période d'activité, sa taille... et un déterminisme génétique. Les acariens du genre Macrocheles peuvent reconnaître leur hôte aux composants de la cuticule.

Les acariens sont les prédateurs d'une grande variété d'organismes. Ils se développent dans les déjections ou sur les charognes en consommant des larves de mouches et de Nématodes : ceux des genres Macrocheles et Parasitus s'attaquent à Hæmonchus contortus, un nématode parasite de la caillette des ovins, qui présente de plus en plus de résistances aux traitements antiparasitaires. Le transport d'acariens prédateurs sur la cuticule des Coléoptères est un avantage pour ces derniers car ils protègent leurs larves, consommant les espèces concurrentes pour la nourriture à divers stades de croissance lorsqu'ils sont dans les nids. Il se pourrait cependant qu'ils abîment les œufs mais ceci n'a pas encore été très étudié.

Conclusion

Les bousiers nous montrent qu'un écosystème est régi par un équilibre complexe et que les espèces ne sont pas nécessairement interchangeables car chacune a un rôle qui lui est propre. L'Australie compte plus de 28 millions de bovins... et des milliards de bousiers, devenus indispensables au pays. Ce qui vient d'être relaté n'est pas un cas unique. L'écosystème australien n'est pas le seul à avoir souffert de l'introduction d'espèces exogènes. De nombreuses races de Tortues des îles Galápagos, par exemple, ont disparu suite à l'arrivée au XIXe siècle des navires européens qui introduisirent des herbivores et des animaux domestiques. Ce furent de nouveaux prédateurs pour les pontes et les jeunes ou des destructeurs de la flore autochtone dont plusieurs espèces servaient à l'alimentation des tortues.

Une question se pose alors : quel bénéfice l'apparition d'une nouvelle espèce apporte-t-elle à un écosystème dans le cadre de la sélection naturelle darwinienne ? Comment un écosystème complexe pourrait-il se construire progressivement ? Il nous paraît clair que la vision chrétienne du monde est beaucoup plus facile à concilier avec les données factuelles : des écosystèmes primordiaux créés parfaits qui dévoluent au fur et à mesure de la dégénérescence des espèces et d'une intervention humaine irrespectueuse de la nature trop motivée par l'attrait de l'or[13]. Notre Seigneur nous avait pourtant bien avertis : « Nul ne peut servir deux maîtres. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamôna » (Mt 6, 24)[14].

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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