Comment croire tout en reniant la vision biblique du monde ?

Par Dominique TassotRevue n°110Science et foi, Philosophie, Théologie, Société, Editorial
Comment croire tout en reniant la vision biblique du monde ?

Résumé : Il est bien connu et reconnu que la chrétienté est une chose du passé. On parlera ainsi des « siècles de chrétienté », en les opposant aux siècles de la modernité. Mais est-ce une chose du passé par nature, comme l’Égypte pharaonique, ou une chose simplement passée de mode comme les convictions et le talent oratoire chez les parlementaires ? Qu’est-il donc arrivé entre les « siècles de foi » et le nôtre ? La « mise au rencart » de la trilogie biblique Création-Chute-Rédemption semble à elle seule un facteur explicatif suffisant. En passant du Dieu Tout-puissant et omniscient de la Bible, qui a tout créé ex-nihilo, au dieu spectateur de l’évolutionnisme, dont le bras semble sérieusement raccourci, il n’y eut pas que la théologie qui changeait : dans une vision du monde, tout se tient !

Dans la vie pratique, la force provient de la capacité d’agir par soi-même, de ne pas dépendre d’autrui. Dans l’ordre de la pensée, la force vient tout entière de la cohérence, de la logique interne. Ce qui fit la force de la chrétienté, ce fut de disposer d’une vision du monde à la fois simple, complète et adéquate. La trilogie Création-Chute-Rédemption apportait la bonne clé pour ouvrir le sens tant de l’homme que de l’univers. De là une prodigieuse efficacité pour faire un tri dans les savoirs antiques et contemporains et forger peu à peu un modèle de société qui, tout particulièrement de par sa capacité à unifier en préservant la diversité, pouvait, et lui seul, devenir universel.

Nous trouvons déjà un bon exemple de cette sagesse chez Moïse lorsque, débordé par les directives à donner à un peuple de plusieurs centaines de milliers de personnes, il suivit le conseil de son beau-père Jethro, un païen notons-le : déléguer à 70 anciens le soin de juger les 12 tribus dispersées dans le désert. Ce fut la naissance du Sanhédrin, une institution qui allait traverser les siècles. De même, lorsque Jean du Plan Carpin, ce colosse franciscain envoyé en 1245 par le pape Innocent IV en ambassade auprès du Grand Khan mongol, vit avec quel art les Mongols savaient faire manœuvrer de vastes troupes montées, il tenta aussitôt d’alerter les princes chrétiens et de leur faire comprendre que ce qu’on nommera plus tard la furia francese ne serait jamais le moyen de vaincre de tels adversaires, comme elle avait pu sembler l’être lors de la première croisade.

Il existait alors, dans la chrétienté, une subtile cohérence entre les divers aspects de la vie humaine : une finalité supérieure assurait l’ordre, la hiérarchie et la cohésion entre tous. Qu’un roi laissât le trône pour se retirer dans un monastère était un geste rare mais naturel, que tous pouvaient comprendre et rejoindre par la pensée. Mais quand Khrouchtchev fut le premier secrétaire du P.C.U.S. à quitter les rênes du pouvoir avant sa mort, on savait bien qu’il s’agissait d’une sanction1 et non d’une sage préparation à la vie dans l’au-delà !

Les hommes de ces temps de chrétienté n’étaient pas nécessairement plus vertueux et plus détachés des biens terrestres que nous-mêmes. Dans les conciles généraux locaux tenus au XIe ou XIIe siècle, avec pour décor de fond l’éternelle querelle sur l’investiture des évêques réclamée par les princes, les condamnations récurrentes portaient sur l’incontinence des clercs et la simonie, preuve que les passions et les luttes de pouvoir n’avaient rien à envier à celles que nous connaissons2. La différence est surtout qu’à la transparence des vices de l’époque a succédé l’hypocrisie, un des reproches les plus répétés par Jésus-Christ à l’adresse des puissants. Or l’Évangile repose sur l’Ancien Testament, qu’il vient parfaire. De là cette interjection plus dramatique encore que suppliante : « Si vous ne croyez pas aux écrits [de Moïse], comment croirez-vous en mes paroles ? » (Jn 5, 47) Le drame de notre époque – l’évanescence de la foi évangélique – découle immédiatement du flou introduit dans le concept de création par la vision évolutionniste du monde.

La querelle des investitures (dessin M.T.)
La querelle des investitures (dessin M.T.)

Le cardinal Ratzinger le déplorait en 1989 dans une adresse à la commission théologique des évêques européens : « En premier lieu, on doit déplorer une disparition presque totale dans la théologie de la doctrine de la création3. »

Hélas, il eut fallu remonter le cours des pensées pour en tarir la source ! Comme l’écrivait si bien la philosophe Clémence Royer (1830-1902) dans sa préface « engagée » à la traduction française du livre de Darwin, la croyance au progrès universel contredit exactement tant l’idée de la Chute que celle d’une perfection originelle. Et l’évanescence du concept d’espèce, en dissolvant le lien généalogique direct qui nous relie au premier Adam, fait perdre sa valeur concrète au concept de rédemption.

Voici ses mots dont la justesse rivalise avec la force :

« En effet, les théologiens le sentent bien et l'ont toujours senti : pour que l'humanité ait péché en Adam, il faut qu'elle soit une entité collective ; pour être rédimée par les mérites d'un seul, comme pour avoir été maudite par la faute d'un seul, il faut qu'elle ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie spécifique, en quelque sorte substantielle, bien définie et bien terminée, sans lien généalogique avec aucune espèce antécédente. Or la théorie de M. Darwin est incompatible avec cette notion ; c’est pourquoi son livre, bien que d'un caractère éminemment pacifique, sera en butte aux attaques du grand parti immobiliste et chrétien, encore si nombreux chez toutes les nations européennes4 ; mais aussi il sera une arme puissante entre les mains du parti contraire, c’est-à-dire du parti libéral et progressiste. Je sais pourtant qu’il y a des esprits très libéraux qui se croient sincèrement chrétiens5, mais qu'il me soit permis de leur dire que c’est par une inconséquence, par une hérésie évidente et inconciliable avec le point de départ de leur doctrine et avec les textes sur lesquels elle repose. L'idée de la chute est la négation de l'idée de progrès6. »

Que reste-t-il alors de la trilogie Création-Chute-Rédemption qui fonde la vision biblique du monde ? Il faut ajouter à cela, bien avant Darwin, que l’idée d’une création surnaturelle était déjà niée depuis près de trois siècles, fût-ce confusément, avec l’approche rationaliste inaugurée par Descartes. Ce dernier écrivait dans son Discours de la méthode, en 1637 :

« Il est certain, et c’est une opinion communément reçue entre les théologiens7, que l’action par laquelle [Dieu] maintenant conserve [le monde] est toute la même que celle par laquelle il l’a créé8. »

En reconstruisant ce qu’il appelait son « monde » selon les lois qu’il lui découvrait, Descartes anticipait inconsciemment sur l’actuelle théorie du « modèle » : la science forge une représentation quantifiable des choses et, si quelques expériences fabriquées ad hoc s’y conforment, tout se passe « comme si » la réalité s’identifiait au modèle. La moderne vision scientiste du monde était ici en germe. Mais, en se considérant « comme maître et possesseur de la nature »9, l’homme commet une double erreur. Tout d’abord, la complaisance dans une maîtrise illusoire qui ne fait que reproduire la tentation primordiale : se considérer « comme » des dieux. De nouveau, un péché d’orgueil s’associe à un raisonnement faux : non seulement Adam est resté homme, mais la grâce perdue l’a fait déchoir du niveau de perfection où Dieu l’avait créé. L’autre face de l’erreur commise par le rationaliste10 est – a contrario, sans le dire et peut-être sans bien s’en rendre compte – de retirer à Dieu son statut de véritable et unique maître et possesseur de la nature. Dans la pièce qui va se jouer, Dieu est consigné dans les coulisses.

L’essence du rationalisme consiste à nier le miracle, tandis que la vision biblique de la création consiste à y voir une action directe de Dieu, en dehors de toute « loi » préexistante. C’est bien un basculement majeur qui se réalise là dans les esprits, basculement que n’appelaient nuls faits scientifiques, mais que réclamait l’« esprit du temps », le Zeitgeist de la modernité. Chesterton nous le dit fort bien : « Ceux qui croient aux miracles les acceptent (à tort ou à raison) car ils en ont des preuves. Ceux qui ne croient pas aux miracles les nient (à tort ou à raison) car ils ont une doctrine contre11. »

Pour que d’un chaos initial aient émergé naturellement les choses purement matérielles « telles que nous les voyons à présent »12, il faut du temps, note Descartes.

Le temps, la chronologie, devient ainsi l’ingrédient indispensable de la nouvelle vision du monde ; et plus nos connaissances sur la nature s’affinent, plus la complexité des corps matériels – surtout chez les êtres vivants – requiert de longues durées pour se rendre crédible sans une Création surnaturelle. En moyenne, depuis Buffon jusqu’à Holmes, l’âge de la terre a été multiplié par 10 tous les 30 ans. Avec l’arrivée des radiodatations et de l’astrophysique, cet âge s’est aujourd’hui stabilisé, non qu’il reposât sur des mesures empiriques indiscutables, mais parce que les financements pour des modèles alternatifs au Big-bang ne sont plus accordés. Or, dans la vision biblique du monde, ces questions se découvrent comme autant de faux problèmes, puisque Dieu agit sans être contraint par les durées. Il crée le temps ; il ne crée pas avec du temps. Il crée des êtres parfaits, achevés ; il ne crée pas un chaos en voie de perfectionnement. La parole divine se réalise dès l’énoncé même. Dieu crée par la parole comme Jésus guérissait par Sa parole. Lors de la guérison du serviteur du centurion de Capharnaüm, l’évangéliste prend soin de noter qu’elle se fit à l’heure même où Jésus avait parlé. Et c’est une constante dans les guérisons miraculeuses, on devrait dire une signature : elles sont instantanées. Le malade guéri, qui ne s’alimentait plus depuis des semaines, réclame aussitôt à manger ! Le sourd-muet se met d’emblée à parler. Parfois, marque infaillible de l’humour divin, la fonction est rétablie sans l’organe qui la permet13.

C’est pourquoi la négation des miracles fut toujours la bouée – percée – des rationalistes : tous les processus à l’œuvre dans leur vision du monde se déroulent dans le temps et moyennant du temps, car tout ce que produit l’homme est l’œuvre du temps : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, polissez-le sans cesse et le repolissez, ajoutez quelquefois, et souvent effacez », écrit Boileau dans son Art poétique. La vision scientiste du monde, ainsi conçue par l’homme à sa mesure d’homme, exige l’action du temps, toujours et partout.

La séduisante évolution progressive est le fruit du temps, au long d’immenses durées ; mais cette dépendance fait aussi son point faible. Selon le mot de David Catchpoole : « De plus, le temps ne résoudra pas le problème ; en fait, plus il y a de temps qui s’écoule, pire devient le problème. Le temps n’est pas un ami de l’évolution !14 »

En effet la loi la mieux établie en sciences est l’entropie : tout système fermé va se refroidissant, se désorganisant ; l’information s’y dégrade. Seul l’homme, en y consacrant de l’énergie, parvient à générer localement de l’ordre et de la complexité. Encore n’est-ce pas toujours à bon escient : la complexité administrative à la française sera plus souvent un frein qu’un gage d’efficacité ! Tandis que Dieu a créé des organes multifonctionnels, à la fois merveille d’économie et de simplicité.

En prétendant bien vivre tout en dénaturant la vision biblique du monde : la trilogie-Création-Chute-Rédemption, nos contemporains se sont inconsciemment empêchés de connaître et d’agir selon la réalité des choses et des êtres. À l’accueil reconnaissant des lumières divines sur le monde réel, ils ont substitué la projection de leurs maigres théories ou de modèles boiteux.

Quel gouffre insondable entre les visions lacunaires de l’âme humaine, concoctées par la psychologie moderne, et la profonde approche culminant avec la pensée chrétienne développée jusqu’au XIIIe siècle15 ! La médecine est peut-être le domaine où l’échec est le plus flagrant, où l’écart entre les promesses de santé et la prégnance des maladies de dégénérescence est le plus tragique. En se drapant fièrement dans les oripeaux de la science, beaucoup de médecins ont perdu la fine écoute clinique qui, accompagnée par une subtile alchimie intuitive, les conduisait au bon diagnostic16.

Quatre siècles ont passé, permettant de juger l’arbre de la modernité à ses fruits, et la première leçon à tirer est que le progrès doit être relativisé. Aux indicateurs quantitatifs tels que le PIB, les économistes tentent d’associer des indicateurs de qualité de vie. S’il faut en juger par les taux de suicide et par les guerres, nous ne sommes pas mieux lotis que l’époque médiévale, qui nous a légué un patrimoine artistique et artisanal toujours aussi admirable. C’est la vision scientiste du monde qui se montre aujourd’hui pour ce qu’elle est : fausse à force d’être partielle.

Rien donc n’imposait de lâcher la proie pour l’ombre et de mesurer la sagesse divine à l’aune de la science humaine. Ce n’est pas l’homme qui fabrique les lois qu’il découvre dans la nature et celle-ci peut bien y déroger s’il plaît au Créateur. Selon le mot de saint Pierre Damien : « La nature elle-même a sa propre nature, à savoir la volonté de de Dieu17. » En nous faisant accepter nos imperfections, la méditation de la Chute, tempérée par celle de la Rédemption, nous maintient dans un juste équilibre entre l’illusion et le désespoir, les deux pièges dans lesquels tombent nos contemporains, une fois désabusés. Oui, vraiment « maudit soit l’homme qui se confie en l’homme ! » (Jr 17, 5).

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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