Comment échoua la Commune en 1871
Résumé : Le contexte. La capitulation de Paris et l'armistice furent signés par Jules Faivre et Bismarck, le 28 janvier 1871. Ce n'était pas encore la paix. Celle-ci ne devait être signée que plus tard, le 10 mai, et ratifiée le 23 du même mois, à Francfort. Pendant les négociations, on se tenait en armes et sur le qui-vive des deux côtés. C'est alors que, côté français, une insurrection surgit dans Paris le 18 mars, qui aurait pu faire tomber le gouvernement provisoire. Mais, comme on va le voir, un grain de sable se mit dans une machine révolutionnaire pourtant bien engrenée...
On connaît l'histoire de ce terrible soulèvement, qui prit le nom de Commune. Durant le siège, le Gouvernement de la Défense avait organisé la garde nationale, forte de 360 000 hommes. Après l'armistice, cette garde nationale ne voulut point désarmer ; elle s'empara des canons des remparts, les groupa en divers quartiers, dans des parcs d'artillerie, et les fit garder, nuit et jour, par des factionnaires. En même temps, au moyen des délégués de chaque bataillon, elle organisa, en février, le célèbre Comité central de la Fédération des gardes nationales, qui refusa de reconnaître l'autorité du Gouvernement provisoire de M. Thiers.
Plus tard (26 mars), quand, à Paris, des élections officielles eurent organisé le Gouvernement de la Commune, le Comité central maintint son autonomie, même en face de celle-ci. Si l'on en juge par divers indices, il semble bien avoir été l'organe agissant de la Franc-Maçonnerie 3. Les événements qui vont suivre ne feront que confirmer cette induction 4.
Le gouvernement provisoire résolut d'employer la force pour désarmer ce Comité et le dissoudre. Le 15 mars, de grand matin, il envoya les généraux Lecomte et Thomas, avec des soldats du 88e s'emparer des canons établis sur la butte de Montmartre. Par malheur, on avait oublié les traits nécessaires pour atteler les chevaux aux pièces. Il fallut les envoyer chercher. Pendant ce temps, l'éveil fut donné dans le quartier. La populace accourut menaçante. Quand les soldats se virent entourés par la foule, ils mirent crosse en l'air et laissèrent arrêter leurs deux généraux, qui furent fusillés. Le gouvernement de M. Thiers quitta aussitôt la capitale et se retira sur Versailles, emmenant avec lui l'armée régulière et ordonnant d'évacuer les forts qui entourent la capitale. Le Comité central resta maître de la ville.
Le désastre aurait pu être irréparable si, selon leurs plans combinés, les Communards avaient pu s'emparer du Mont-Valérien, qui commande la route de Versailles à Paris. Ils en furent empêchés par un ensemble de circonstances providentielles. Nous allons les faire connaître, parce que, dans cette affaire, l'aumônier, le P. Patrice, un capucin, joua un rôle qui nous semble important, et contribua, pour une large part, à faire avorter les machinations occultes tramées entre complices. Nous citerons son récit, recueilli par nous-même de ses lèvres.
« Le 6 mars, nous a-t-il raconté en propres termes, les Prussiens, ayant évacué le Mont-Valérien, le commandant de Lochner reprit le commandement de la place. L'aumônier le suivit et, en voyant les travaux que les Prussiens avaient exécutés pour se défendre de Paris, il fit cette réflexion : — Il sera bon de ne pas détruire ces travaux. Il est très probable que nous en aurons besoin pour nous défendre de la future Commune. — Vous êtes donc toujours pessimiste, reprit le commandant. — À cet égard, mon commandant, on ne saurait l'être trop », répliqua le P. Patrice.
Le 18 mars, le commandant s'absenta de la forteresse et descendit à Paris, pour aller recevoir sa famille, rentrée de Normandie. Seul, à la place, demeurait l'aumônier. Le commandant lui dit : « S'il arrive des ordres, vous les transmettrez au colonel (du 113e). »
Effectivement, cette nuit-là même, vint l'ordre, signé de M. Thiers, d'évacuer la forteresse et, avant le jour, le 113e se replia sur Versailles, si bien que le dimanche matin, 19 mars, il n'y avait plus que vingt-sept fusils à la forteresse et deux ou trois bataillons de chasseurs désarmés, de ceux qu'on avait formés pendant le siège. On ne reçut pas, ce jour-là, les ordres de la place de Paris.
Le commandant, rentré à son poste dégarni de soldats, ne savait à quelle résolution se tenir, et il se montrait inquiet. L'aumônier lui dit : « Vous avez ici le colonel de Levai, qui peut descendre à Paris et aller aux informations. » 5
Il était lui-même fort perplexe. Le matin, à la messe, il avait consommé les Saintes-Espèces. Dans l'après-midi, il dit au commandant : « Si vous le voulez bien, j'irai bénir les tombes de nos soldats à Buzenval. » On venait, en effet, de leur donner une sépulture plus convenable. Il partit et descendit à Rueil, chez le vicaire, qui n'avait pas quitté sa paroisse pendant tout le siège. Il y apprit la proclamation de la Commune. Il revint, en hâte, vers la forteresse. Craignant de la voir déjà occupée par les Communards, il dit à son ordonnance : — « Allez donc voir qui monte la garde à la porte ! » — « La même garde que ce matin », dit le soldat.
Il entra et, en même temps que lui, arriva le colonel de Levai, rentrant de Paris, qui apprit tout le détail des événements : assassinat des généraux et proclamation de la Commune. C'était le dimanche 19 mars.
La place n'avait reçu aucun ordre. Que faire ? Vers huit heures du soir, l'aumônier alla mettre de l'ordre dans sa chapelle. Cette chapelle, que les Prussiens avaient respectée, avait été pillée et saccagée par les chasseurs parisiens, dès leur arrivée à la forteresse. Le spectacle était désolant et l'officier d'administration, qui avait fait les campagnes d'Italie, déplorant ce vandalisme avec lui, disait : « Votre chapelle me rappelle les églises italiennes, pillées et saccagées par les Garibaldiens. » Ne voulant pas exposer les vases sacrés à une profanation outrageante, le P. Patrice les avait mis en lieu sûr.
À son retour, il fit connaître au commandant les précautions qu'il venait de prendre. Et celui-ci lui dit : — Mais les Communards ne sont pas encore ici. — C'est vrai, mais ils peuvent nous arriver inopinément, au moment où nous les attendrons le moins. — Que feriez-vous à ma place, M. l'aumônier ? — Je réunirais les commandants et tous les capitaines présents et je leur demanderais quels sont les hommes sûrs de leurs compagnies, et je ferais évacuer les autres vers Chartres ou Évreux. Les deux routes sont encore ouvertes.
C'est ce que fit le commandant. Les soldats suspects furent évacués et dirigés vers la Province. Il était temps, car des commencements de révoltes se manifestaient. La veille et l'avant-veille, 200 ou 300 hommes avaient déserté, brisant les poternes et empruntant les cordes des puits pour franchir les fossés. Le dimanche matin, on les avait surpris se disant entre eux : « Il faut faire comme les Mobiles de la Seine, mettre nos officiers au clou. »
Le commandant, pour justifier sa conduite, fit un rapport. Et l'aumônier s'en alla, le lendemain, lundi matin, par le premier train, le porter lui-même à Versailles. Il réclamait en même temps des secours urgents.
Déjà, dès six heures du matin, le général Ducrot, se promenant dans l'avenue de Paris, avait été interpellé par des députés : — Général, vous avez l'air bien anxieux ! — On le serait à moins, répondit-il. Vous savez comme moi que tous les forts de Paris sont évacués et plusieurs déjà occupés par les Communards. Si le Mont-Valérien tombe entre leurs mains, Versailles est à leur merci. — Et si j'étais persona grata auprès de M. Thiers, reprit-il, je n'hésiterais pas à lui demander avec instance, s'il en est temps encore, d'envoyer un régiment au Mont-Valérien.
Ces députés se rendirent près de M. Thiers, « le sinistre vieillard », et lui dirent le danger que couraient Versailles et l'Assemblée. Le rapport du Commandant avait été remis par l'aumônier à l'État-Major de Versailles, aux Grandes-Écuries, quartier d'artillerie, et transmis au Président. Immédiatement l'ordre fut donné au 119e, colonel Sholton, de partir et d'occuper le Mont-Valérien.
Il était temps. Déjà, dans la matinée, un major avait été envoyé par l'Hôtel de Ville, pour prendre possession de la forteresse, au nom de la Commune. Et le soir même, à la nuit tombante, deux mille communards se présentèrent devant la place. Lullier, commandant en chef des forces du Comité central, et Rossel les conduisaient. Trouvant le pont-levis fermé, ils demandèrent à parlementer. Ils furent admis au corps de garde, en passant par la poterne. Là on leur dit que la forteresse était occupée par le gouvernement légitime et qu'on ne pouvait la leur livrer.
Quand ils furent sortis, l'aumônier dit à Sholton et à Lochner : « À votre place, j'aurais gardé ces parlementaires et je les aurais mis à l'ombre. » Et Sholton de répondre : « Il est bon de ménager la chèvre et le chou. On ne sait ce qui peut arriver. » 6
C'est ainsi que le Mont-Valérien échappa aux Communards. Il s'en fallut de peu qu'il ne tombât entre leurs mains. Au récit qu'on vient de lire, on sent que tout avait été préparé pour leur en assurer la possession : le retrait des troupes régulières et la présence de bataillons gagnés à la Révolution. Lullier croyait si bien n'avoir qu'à se présenter, pour obtenir la remise de la forteresse, qu'il avait fait annoncer sa reddition, comme un fait accompli, et qu'on l'avait proclamée publiquement dans Paris.
Cet échec d'un plan si bien combiné décida peut-être du sort de la Commune. Commandant, en effet, à la fois Paris et Versailles, le Mont-Valérien assurait une immense supériorité à ses détenteurs. Si les Communards en avaient été les maîtres, ils auraient pu défier sans crainte et pendant longtemps les efforts des Versaillais. Bien plus, par un vigoureux coup de main, ils auraient pu s'emparer de la représentation nationale. Ce coup de main, on le sait, ils le tentèrent. Et ce fut le canon du Mont-Valérien qui le déjoua, plus encore que le courage des troupes fidèles. Le succès des soldats de Versailles resta donc grandement attaché à la possession de cette forteresse. Nous avons rempli un devoir de reconnaissance, en gravant ici le souvenir de l'humble enfant de saint François, qui s'employa de tout son pouvoir à le garder à l'armée de l'Ordre. Ce sont ses conseils, en effet, et ses démarches, on vient de le voir, qui décidèrent d'abord l'éloignement des milices suspectes, et hâtèrent ensuite l'arrivée des troupes fidèles.
La suite des événements
Cependant la Commune, maîtresse de Paris, ne tardait pas à prendre une attitude nettement révolutionnaire et antireligieuse. En quelques semaines, elle décréta la suppression du budget des cultes, et la confiscation des biens de mainmorte, c'est-à-dire des biens de l'Église, elle publia le décret sur les otages (5 avril) et les enrôlements forcés de 18 à 35 ans (7 avril), elle s'occupa de laïciser tous les services et de réaliser la confiscation des établissements congréganistes. À partir du 3 avril, la lutte fut continuelle entre les insurgés et les Versaillais.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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