Comment la France a livré la bombe atomique à l'Iran

Par Jacques MonnotRevue n°10Histoire, Politique
Comment la France a livré la bombe atomique à l'Iran

Résumé : En juin 1997 un journaliste, Dominique Lorentz, publiait un livre dans lequel il passe un fil d'Ariane entre nombres d'événements ponctuels sur lesquels le lecteur de la grande presse est toujours resté sur sa faim : mort de Michel Barouin, de Georges Besse, et contentieux franco-iranien sur l'uranium destiné au réacteur Osirak. L'auteur extrait de ce livre l'indice que des réseaux discrets opèrent au cœur de la République, réseaux dont l'importance se prouve par le fait qu'elles mettent en danger pour leurs propres membres 1.

En 1993, le lieutenant de l'un des chefs de file du Grand Orient fit circuler dans les milieux maçonniques un texte dactylographié de 4-5 pages dont le titre "Demain il sera trop tard" faisait référence à la loge "Demain" du Grand Orient. Dominique Lorentz 2 appelle ce lieutenant "Charpentier" et cite ce document :

« Que vous soyez apprenti, compagnon ou maître, comment pouvez-vous accepter aujourd'hui d'être en loge et de côtoyer Jean-Louis Pétriat... Les temps sont venus de vous faire comprendre les mécanismes de l'organisation subversive montée par des initiés se réclamant des principes des droits de l'homme et s'affichant comme républicains...

Savez-vous que les comptes qui seront présentés lors de l'Assemblée Générale du 20 juin 1993 sont falsifiés ? Néanmoins, ils seront approuvés par le commissaire aux comptes, lequel est à la solde de son unique client : la GMF 3 ?...

Savez-vous qu'aujourd'hui les actifs, estimés très largement, sont loin de couvrir les passifs ?... Savez-vous qu'actuellement les intérêts payés par la GMF pour les opérations immobilières et hôtelières de Saint-Martin s'élèvent à plus de 25 millions de francs par mois ? »

Jean-Louis Pétriat, président de la GMF après Michel Baroin, aurait creusé un gouffre financier (400 millions de dollars) par son opération immobilière à Saint-Martin, une île des Caraïbes, et aurait émis des lettres de crédit de plusieurs milliards de dollars au profit d'un escroc. Mais les investissements de la GMF à Saint-Martin avaient commencé en 1986, sous la présidence de Michel Baroin. Des terrains furent achetés et revendus en quelques jours, par le biais de sociétés écrans. L'opération dégagea de l'argent, mais on ne sait trop où passèrent les fonds.

En septembre 1995, Charpentier remet à Dominique Lorentz, une journaliste, un dossier sur la GMF et la mort de Michel Baroin dans un accident d'avion le 5 février 1987, à 250 km au nord de Douala (Cameroun), quelques instants après le décollage. La boîte noire fut retrouvée, mais les dernières minutes de l'enregistrement étaient effacées. Très vite, Dominique Lorentz fit un rapprochement entre plusieurs dates :

5 février 1986 : attentat à la FNAC, que Michel Baroin avait rachetée l'année précédente. Il est à l'auditorium des Halles au moment où se produit l'attentat, au troisième sous-sol. Un correspondant anonyme téléphone au commissariat voisin :

« Une bombe va sauter au niveau A du forum ».

Or, il n'existe pas de niveau A 4. Est-ce une allusion au "Groupe A" cabinet d'influence et laboratoire d'idées fondé par Michel Baroin et qui réunit des hommes politiques, des journalistes et des cadres supérieurs de la GMF ? (Michel Baroin avait été grand maître du grand Orient de 1977 à 1979). Le 5 février est la date anniversaire de la fondation de la république islamique d'Iran.

80 jours plus tard, le 26 avril 1986 : la fille de Michel Baroin meurt, renversée par une voiture. Baroin apprend la mort de sa fille Véronique par Roland Jacquard, membre du "groupe A", auteur des "Dossiers secrets du terrorisme", lui-même informé par le directeur central des Renseignements généraux, Philippe Massoni, haut gradé maçonnique proche de Charles Pasqua.

5 février 1987 : mort de Michel Baroin. Le 4 février est la fête de sainte Véronique. Obsèques de Michel Baroin le 12 février 1987.

Le 13 février 1987 : Pierre Wild est assassiné à Mulhouse d'une balle dans le nuque.

On retrouve son corps accroupi devant son coffre, dans une chambre forte installée au sous-sol de sa maison. Pierre Wild gérait les fonds d'une organisation maçonnique internationale, le CLIPSAS. C'était un spécialiste des explosifs, dont la fabrication aurait été abritée par un laboratoire pharmaceutique qu'il possédait à Mulhouse. Il aurait dirigé des sessions de formation à leur maniement et aurait été actif au Liban. Il était d'une autre obédience maçonnique que celle de Michel Baroin, qui serait venu à Mulhouse début janvier 1987. Les deux hommes se voyaient régulièrement à propos du CLIPSAS. On dit que depuis la mort de Michel Baroin, Pierre Wild n'était plus le même.

Depuis mai 1974, Michel Baroin était en charge du dossier Eurodif, ce qui amèna Dominique Lorentz à s'intéresser à un autre assassinat, celui de Georges Besse, le patron de Renault, qui avait été aux commandes de l'industrie nucléaire française de 1956 à 1982. L'auteur retrouva le même scénario :

Dominique Lorentz pense que Michel Baroin et Georges Besse s'opposaient à la livraison par la France à l'Iran d'uranium enrichi produit à l'usine de Pierrelatte.

En 1974, le France et l'Iran avaient fondé la Sofidif, dont le Commissariat à l'Energie Atomique détenait 60% et l'Iran 40%. La Sofidif prit une participation de 25% dans le capital d'Eurodif, ce qui apportait à l'Iran 10% (40% de 25%) de l'uranium enrichi de Pierrelatte. L'usine de Pierrelatte fut mise en service en 1982, mais la France refusa de livrer cet uranium enrichi, qui aurait permis à la nouvelle république islamique d'Iran de fabriquer la bombe atomique.

Le 29 décembre 1991, le secrétaire général du quai d'Orsay signa avec le gouvernement iranien un accord définitif sur le contentieux Eurodif. Eurodif, qui exploitait l'usine d'enrichissement d'uranium de Pierrelatte, reçut cinq milliards de Francs : « au prix de 7,85 dollars la livre d'uranium (à l'époque), cela représente de quoi préparer quelques bombes » ! L'accord resta secret, contrairement à l'article 53 de la Constitution. Framatome et la Cogema (la maison-mère d'Eurodif) furent condamnées par un tribunal « pour ne pas avoir livré à Téhéran les barres de combustible commandées, et devront verser solidairement quelques 1,3 milliard de francs ». Ce qui prouve bien que la France refusait de livrer de l'uranium à l'Iran, jusqu'à la conclusion de l'accord du 29 décembre 1991, qui eut lieu quelques mois après que l'Irak ait mis fin à sa guerre contre l'Iran.

Revenons à Michel Baroin. En mars 1986, il prend comme chargé de mission à la GMF un spécialiste des marchés de l'Est, Harris Puisais, membre du Comité national de l'association France-URSS (dont Charles Hernu, grand ami de Michel Baroin, est le président). Puisais s'occupait des relations commerciales de Saint-Gobain qui avait construit la première usine d'extraction du plutonium, qui avait fait les plans de l'usine de Dimona destinée à la fabrication de la bombe atomique israélienne, et qui avait participé au contrat signé en novembre 1975 pour la construction du réacteur irakien Osirak.

Quand Dominique Lorentz demanda à "Charpentier" pourquoi Michel Baroin avait choisi comme chargé de mission un inspecteur des Finances spécialiste des marchés de l'Est, celui-ci répondit :

« Michel avait anticipé la chute du mur de Berlin ».

Harris Puisais, soupçonné de travailler pour le KGB, mourut le 9 avril 1989. « Hospitalisé à la suite d'un incident cardiaque, il aurait subi une intervention qui se serait parfaitement déroulée. Mais quelques jours après son opération, il aurait été emporté par une mystérieuse complication. »

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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