Concurrence ou coopération. Qu'en est-il ?<sup>[1]</sup>
Résumé : Nous examinerons ici les fruits néfastes de la philosophie populaire selon laquelle la concurrence serait le moteur inévitable de la créativité et du progrès. Cette philosophie, intimement liée à l'évolutionnisme, a également été adoptée par certains penseurs « conservateurs », qui croient que la concurrence est essentielle à la prospérité économique. Nous verrons qu'il n'existe aucun fondement scientifique solide à l'idée que la concurrence soit le moteur de la créativité et du progrès, et que les conséquences de cette philosophie ont été extrêmement négatives pour la société. Au contraire, nous observerons, avec l'exemple de la floculation des levures et des mycorhizes du sol, comment les progrès scientifiques ont mis en lumière le dessein divin de coopération au sein de la biosphère. De même que les abeilles montrent la coopération à l'œuvre au sein d'une société animale, de même les monastères médiévaux ont permis qu'une magnifique culture médiévale prospérât grâce à leur mutuelle coopération. Une économie et une société chrétiennes doivent reposer sur la coopération, et non sur la concurrence.
La survie du plus apte
Les conjectures biologiques de Charles Darwin furent bien accueillies par de nombreux philosophes contemporains qui estimaient que la « lutte pour l'existence » dans les sphères économique et sociale, comme dans la nature, menait au progrès social et économique. Le philosophe Herbert Spencer est à l'origine de l'expression « survie du plus apte » ; selon un auteur :
En 1884, Spencer soutenait, par exemple, que les personnes inaptes au travail ou considérées comme un fardeau pour la société devraient être laissées mourir plutôt que d'être prises en charge par les œuvres de charité. Selon lui, cela permettrait d'éliminer les individus inaptes et de renforcer l'espèce. C'était une philosophie abominable pouvant servir à justifier les pires instincts de l'être humain.
Dans une excellente étude sur l'impact négatif de l'évolution darwinienne sur l'élite économique du monde occidental, le Dr Jerry Bergman démontre comment des hommes comme Andrew Carnegie et John D. Rockefeller ont utilisé la philosophie de la « survie du plus apte » pour justifier leur mépris impitoyable des droits des travailleurs et des concurrents commerciaux :
Le mépris des magnats de l'industrie pour le bien-être social de la communauté, et même pour celui de leurs propres employés, a ruiné des millions de vies. Les accidents dus à des conditions de travail dangereuses ont constitué une cause majeure de décès et de handicaps permanents pendant des décennies. Aux États-Unis, aux alentours de 1900, on estime à environ un million le nombre annuel de décès, de blessures et de maladies liés à ces accidents.
Des conditions telles que l'absence de protection des courroies de transmission et des arbres de transmission sur les machines étaient la norme et entraînaient fréquemment la perte de doigts, de mains, voire de membres entiers. Pour les ouvriers, la perte de membres était une conséquence quasi inévitable d'une vie entière passée en usine ou dans l'industrie. Des enquêtes menées auprès des travailleurs ont révélé que plus de la moitié d'entre eux avaient subi des blessures graves, allant de l'amputation à la perte de la vue ou de l'ouïe, au cours de leur carrière. Dans certains métiers, la quasi-totalité des ouvriers étaient victimes d'accidents du travail. Par exemple, presque tous les ouvriers qui fabriquaient des chapeaux à bords rigides souffraient d'intoxication au mercure, et presque tous ceux qui peignaient des cadrans au radium étaient, tôt ou tard, atteints d'un cancer.
Même lorsque les employeurs étaient pleinement conscients des dangers auxquels leurs ouvriers étaient exposés, la plupart ne faisaient que peu ou même rien pour améliorer les conditions de travail dans leurs usines. Nombre d'ouvriers des fonderies sidérurgiques travaillaient par roulements de 12 heures sous une chaleur de 47 °C pour 1,25 $ par jour. En 1892, le Président Harrison déclara que le travailleur américain moyen était exposé à des dangers tout aussi grands que ceux des soldats à la guerre. Upton Sinclair a immortalisé les conditions atroces des ouvriers de l'industrie de la viande dans son ouvrage désormais classique, La Jungle, publié pour la première fois en 1906. Ce livre fut largement considéré comme un catalyseur majeur de la réforme du droit du travail ; il fut traduit en 17 langues et vendu à des millions d'exemplaires. Theodore Roosevelt en fut tellement marqué qu'il œuvra sans relâche pour lutter contre l'avidité des entreprises. Il en résulta notamment l'adoption d'une série de lois importantes sur le travail, ainsi que la loi sur la pureté des aliments et des médicaments (Pure Food and Drug Act).
De nombreux capitalistes considéraient la vie humaine comme si négligeable que des centaines d'ouvriers périrent inutilement lors de la construction des voies ferrées. Ils succombèrent aux mauvaises conditions de vie imposées par le chantier, à la chaleur et au froid, aux maladies et aux attaques amérindiennes. Un exemple flagrant de cette exploitation est celui de J. P. Morgan, qui acheta 5 000 fusils défectueux à 3,50 $ pièce pour les revendre à l'armée à 22 $ pièce. Le défaut de fabrication provoquait parfois l'arrachement du pouce des tireurs. Les victimes portèrent plainte, mais un juge fédéral valida la vente, la jugeant légale et appropriée. À cette époque, les tribunaux prenaient généralement le parti des magnats de l'industrie.
Nombre de juges avaient été formés au darwinisme et, comme ils adhéraient souvent à l'idéologie de la survie du plus apte, ils en concluaient que la vie des gens ordinaires avait peu de valeur. Un employeur, à qui l'on demandait de construire des abris pour ses ouvriers, fit remarquer : « Les hommes coûtent moins cher que les tuiles. » La brutalité des capitalistes était telle que, finalement, les gouvernements du monde entier adoptèrent des centaines de lois contre ces pratiques courantes. Les lois contre les monopoles ne sont qu'un exemple des conséquences de la corruption qui sévissait à cette époque de l'histoire américaine.
Tout va bien puisque tout s'améliore
Le Dr Bergman décrit comment des hommes comme Andrew Carnegie, élevés dans la foi chrétienne, abandonnèrent le christianisme pour embrasser un utopisme fondé sur l'évolution :
Andrew Carnegie, considéré à son époque comme l'homme le plus riche du monde et le leader incontesté de l'industrie sidérurgique, professa jadis une foi chrétienne, avant de l'abandonner pour le darwinisme et de devenir un ami proche du célèbre social darwiniste Herbert Spencer. Il fut vraisemblablement initié au darwinisme par un groupe de « penseurs libres et éclairés… en quête d'une nouvelle "religion de l'humanité" » qui se réunissaient chez un professeur de l'université de New York. Dans son autobiographie, Carnegie raconte que, lorsque lui et plusieurs de ses amis commencèrent à douter des enseignements de la Bible,
…y compris l'élément surnaturel, et en fait tout le système du salut par l'expiation par procuration et tout ce qui en découle, je tombai par hasard sur les œuvres de Darwin et de Spencer… Je me souviens de cette révélation soudaine, comme d'un torrent, et de la clarté qui s'offrait à moi. Non seulement je m'étais affranchi de la théologie et du surnaturel, mais j'avais découvert la vérité de l'évolution. « Tout va bien puisque tout s'améliore » devint ma devise, ma véritable source de réconfort. L'homme n'a pas été créé avec un instinct de dégradation, mais il s'est élevé des formes inférieures aux formes supérieures. Et sa marche vers la perfection est sans fin…
John D. Rockefeller aurait déclaré que « la croissance d'une grande entreprise n'est qu'une question de survie du plus apte… l'application d'une loi naturelle… ». Les Rockefeller, tout en se présentant comme chrétiens, adhéraient pleinement à la théorie de l'évolution et rejetaient la Genèse comme un mythe.
Lorsqu'un philanthrope promit 10 000 $ pour la création d'une université portant le nom de William Jennings Bryan[12], John D. Rockefeller JR répliqua le jour même par un don d'un million de dollars à la faculté de théologie de l'université de Chicago, ouvertement anti-créationniste.
Ce n'est pas un hasard si les mêmes hommes, qui prônaient la « survie du plus apte » et qui se vantaient d'éliminer leurs concurrents, ont également financé la révolution communiste en Russie en 1917. Conformément aux avertissements de Notre-Dame de Fatima, les bolcheviques s'emparèrent du pouvoir en octobre 1917[2]. Tout porte à croire que le chef de la Révolution d'Octobre fut Vladimir Lénine et que le gouvernement allemand avait conspiré pour l'envoyer en Russie pendant la Première Guerre mondiale afin de déstabiliser le gouvernement tsariste et d'affaiblir sa détermination militaire. Mais Lénine était aussi largement financé par des financiers internationaux ayant des liens étroits avec l'occultisme et la franc-maçonnerie internationale.
L'un des plus importants bailleurs de fonds de Lénine fut Alfred Lord Milner, franc-maçon du 33e degré et membre d'une société secrète dont l'objectif était d'établir un Nouvel Ordre Mondial doté d'un gouvernement élitiste[3]. Une revue publiée par la société de Milner après octobre 1917 qualifiait la Révolution bolchevique d'événement majeur, ayant libéré le peuple par l'abolition de la monarchie russe. Cette affirmation s'accordait parfaitement avec le projet de la franc-maçonnerie d'anéantir l'Église catholique et de remplacer les monarchies chrétiennes par des démocraties laïques, avant de consolider le pouvoir politique entre les mains d'une élite dirigeante instaurant un Nouvel Ordre Mondial. À leurs yeux, le christianisme, avec son idéalisme désuet et son dévouement aux faibles et aux pauvres, devait céder la place à un système économique et politique permettant à la société d'« évoluer » vers la perfection sous la direction d'une élite capable de gérer la vie économique et sociale du monde entier avec une précision scientifique.
Milner n'était pas le seul financier international, lié à l'occultisme, à soutenir Lénine. Selon le professeur Antony Sutton, des documents du Département d'État ont révélé que William Boyce Thompson, membre du conseil d'administration de la Réserve fédérale, avait versé un million de dollars à Lénine. Thompson était représenté en Russie par un certain Robins, qui exerçait une telle influence sur Lénine qu'il pouvait littéralement lui donner des ordres. Robins représentait également le milliardaire J. P. Morgan – auteur du célèbre adage « les millionnaires ne pratiquent pas l'astrologie, les milliardaires, si » – et le colonel Edward Mandel House, conseiller non élu du président Woodrow Wilson, qui exerça une influence prépondérante sur ce dernier tout au long de sa présidence et qui contribua à ce que Wilson et d'autres dirigeants mondiaux ne se fussent pas opposés à la révolution bolchevique en Russie. Le soutien apporté par des hommes comme Milner, Thompson, House et Morgan à la révolution communiste en Russie pourrait expliquer pourquoi les États-Unis ont envoyé aux bolcheviques vingt fois plus de vivres, de vêtements et de fournitures médicales qu'à l'Armée blanche qui luttaient alors contre les communistes.
Cela peut également expliquer pourquoi les financiers britanniques et américains ont coupé tout soutien aux dirigeants de l'Armée blanche lorsque ceux-ci furent sur le point de vaincre l'Armée rouge.
Il est ironique de constater que l'une des voix prônant la vraie rationalité économique en Russie à la veille de la révolution bolchevique fut l'auteur anarchiste russe Kropotkine[4], dont l'ouvrage Champs, usines et ateliers offrait de nombreux exemples documentés des bienfaits de la coopération économique par rapport à la concurrence. À propos du marché florissant du beurre danois au début du XXe siècle, il y écrivait :
Tout le monde sait que c'est le beurre danois qui fait désormais la loi sur le marché londonien, et que ce beurre est d'une qualité exceptionnelle, fruit de coopératives laitières dotées d'entrepôts frigorifiques et de méthodes de production uniformes. Mais on ignore généralement que le beurre sibérien, importé aujourd'hui en grandes quantités, est lui aussi l'œuvre des coopérateurs danois. À leurs débuts, lorsqu'ils exportaient leur beurre à grande échelle, ils importaient pour leur propre consommation celui du sud des provinces de Tobolsk et de Tomsk, en Sibérie occidentale, dont les prairies ressemblent étonnamment à celles de Winnipeg, au Canada.

Fig. 1. Pierre Kropotkine : « La concurrence est la loi de la jungle[5], mais la coopération est la loi de la civilisation. » (Cliché Nadar. Domaine public)
Ce beurre était alors de qualité médiocre, car produit individuellement par chaque foyer paysan. Les Danois entreprirent donc d'enseigner le principe de la coopération aux paysans russes, et la population instruite de cette région fertile l'adopta rapidement. Les coopératives laitières se multiplièrent à une vitesse fulgurante, et l'on resta un certain temps sans comprendre l'origine de ce mouvement novateur.
Actuellement, un vapeur chargé de beurre de Sibérie quitte chaque semaine l'un des ports de la Baltique et apporte à Londres plusieurs milliers de barils de beurre de Sibérie.
Si les financiers internationaux, qui ont financé la Révolution bolchevique, avaient permis à la Russie de se développer sans ingérence extérieure, tout porte à croire qu'elle aurait continué à prospérer économiquement, comme elle le faisait rapidement sous l'égide du comte Sergueï Witte avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale[6]. Ce sont principalement les dirigeants militaires allemands qui ont cherché à étendre le champ et l'intensité de la Première Guerre mondiale, contraignant la Russie à gaspiller d'énormes ressources économiques et humaines dans un conflit stérile contre l'Allemagne. Comme l'avait déclaré le général prussien Friedrich von Bernhardi (1849-1930) à la veille de la Première Guerre mondiale[7] : La guerre est une nécessité biologique de première importance, un élément régulateur de la vie humaine dont on ne peut se passer, car sans elle un développement malsain s'ensuivrait… Sans guerre, des races inférieures ou décadentes étoufferaient facilement la croissance d'éléments sains en germe, et une décadence universelle s'ensuivrait.
Comme nous le verrons, ces inepties n'avaient aucun fondement biologique. Ainsi la guerre de 14-18, qui devait mettre fin à toutes les guerres – « la der des der » –, puis la « pire guerre », celle de 39-45, prédite par Notre-Dame de Fatima dès 1917, n'auraient jamais eu lieu si la pseudoscience de l'évolution n'avait pas pris le dessus dans l'esprit de l'élite militaire du monde occidental à l'aube du XXe siècle.
Maintenant, il est temps de nous pencher sur quelques exemples de ce que les sciences naturelles de pointe ont découvert sur le rôle de la coopération orchestrée par la grâce divine parmi la biosphère, à la fois au sein et entre divers organismes.

Fig. 2 : Levure bourgeonnante.
Le rôle de la coopération dans la Création
L'Institut de Recherche sur la Création (ICR), aux États-Unis, a remarquablement mis en lumière de nombreuses découvertes récentes, qui illustrent la manière merveilleuse dont notre Créateur a conçu toutes ses créatures pour qu'elles soient interdépendantes et coopératives. Dans un article intitulé « Des cellules qui se sacrifient témoignent d'un concepteur altruiste », Brian Thomas, chercheur à l'ICR, écrit :
Des scientifiques ont découvert qu'un seul gène de levure (FLO1) exprime une protéine qui provoque l'adhérence des cellules entre elles pour se protéger. Les cellules floculent, ou forment des amas « composés de milliers de cellules », les cellules extérieures se sacrifiant pour protéger les cellules intérieures d'éventuelles substances chimiques nocives. Ces organismes présentent un comportement programmé qui imite l'altruisme, principe ou pratique consistant à se soucier du bien-être d'autrui de manière désintéressée. Mais la nature aurait-elle pu programmer ce comportement spontanément ? Et si oui, comment ?
L'étude FLO1, publiée dans la revue Cell[8], propose que la levure commune Saccharomyces cerevisiæ soit également un modèle pour l'évolution des comportements coopératifs. Le mécanisme classique, et souvent répété, de l'évolution implique des « intermédiaires fonctionnels ». Dans ce scénario, il y aurait eu une série de mutations générant des composés biochimiques, chacun présentant de nouvelles applications immédiatement utiles pour ces cellules de levure. Les cellules issues de chaque étape de cette longue série devraient pouvoir exister de manière autonome, étant plus adaptées que leurs concurrentes. Ainsi, l'immense quantité d'informations biologiques présentes dans ces cellules se serait développée à partir de rien, par hasard et sur une période extrêmement longue.
L'existence d'intermédiaires fonctionnels est tout simplement improbable dans les machines artificielles ; chaque mécanisme est, en effet, spécifiquement conçu (qu'il soit élégant ou non) pour remplir une fonction précise. Il n'est donc pas surprenant que ces chercheurs aient mis en évidence que tous les éléments du mécanisme de floculation de la levure doivent être présents simultanément pour que celui-ci fonctionne, excluant ainsi la possibilité d'intermédiaires fonctionnels. « Investir dans la production d'adhésines Flo coûteuses [des protéines "collantes"] n'est utile que lorsqu'il existe une concentration suffisante d'autres cellules pour former un floc[9] », ont rapporté les scientifiques.
Ils ont également constaté que « la floculation est régulée par le tryptophol, ainsi que par l'éthanol, son principal métabolite. Ensemble, ces résultats révèlent un comportement social complexe et finement régulé chez Saccharomyces cerevisiæ ».
Ainsi, sans tous les éléments nécessaires à ce « comportement finement régulé », rien ne fonctionnerait. Tout d'abord, le gène FLO1 doit exister. L'ensemble des mécanismes cellulaires requis pour transcrire et traduire ce gène en une protéine correctement repliée doit également exister. Des molécules biochimiques spécifiques doivent indiquer à chaque cellule si elle s'est associée ou non à une voisine. Les intermédiaires fonctionnels ne sont pas observés et sont certainement difficiles à imaginer avec suffisamment de précision pour les rendre tant soit peu plausibles. Ce que l'on observe, c'est un schéma comportemental programmé qui imite l'altruisme au sein des cellules individuelles.
Cette recherche est présentée comme démontrant « que même les organismes les plus simples sont capables de discriminations sociales sophistiquées dans la nature ». Or, elle révèle plutôt que même les plus petits organismes ne sont pas simples. Le génie du Créateur se manifeste à tous les niveaux, des atomes aux molécules, des levures à l'interdépendance des écosystèmes, jusqu'à la place unique et propice à la vie qu'occupe la Terre dans l'univers. Et dans ce cas précis, la connaissance du sacrifice désintéressé est inscrite dans le génome des levures.
Dans un autre article publié sur le site internet de l'ICR, le généticien Dr J. Tompkins propose un autre exemple étonnant de coopération entre différentes espèces d'organismes :
Des chercheurs viennent de démontrer comment les plantes utilisent des réseaux fongiques souterrains pour avertir les plantes voisines d'une attaque imminente d'insectes, illustrant de manière unique la coopération interconnectée complexe et supérieurement conçue que l'on trouve dans la nature.

Fig. 3 : Réseau mycélien.
Cette étude, publiée dans le numéro de juillet 2013 de la revue Ecology Letters, est la première à confirmer et à révéler comment les plantes possèdent des physiologies uniques, co-conçues et interagissant entre elles grâce à un champignon souterrain servant de canal d'information. Ce système étonnant et complexe permet aux plantes de communiquer facilement et efficacement au sein d'une communauté, à la manière d'un internet biologique naturel.
Avant cette étude, les scientifiques savaient qu'il existait des relations mutuellement bénéfiques entre les plantes et certains champignons colonisant le sol autour de leurs racines. Ces micro-organismes bénéfiques du sol, appelés « champignons mycorhiziens », sont connus pour favoriser la croissance globale des plantes et les aider à résister aux attaques d'insectes, aux pathogènes et au stress hydrique. De fait, les scientifiques soupçonnaient que les mycorhizes puissent permettre aux plantes poussant en groupes étroits de communiquer et d'activer mutuellement leurs systèmes de défense chimique en réponse aux attaques d'insectes.
Dans un article publié l'an dernier, des scientifiques ont émis l'hypothèse que cette communication s'effectue par la libération et la détection de substances chimiques porteuses d'information, qui circulent dans le sol grâce à des réseaux mycorhiziens fonctionnant comme des autoroutes de l'information reliant directement les plantes sous terre. Ce mécanisme est rendu possible par la croissance souterraine du champignon filamenteux, qui produit des filaments appelés mycélium reliant les racines entre elles. Cette hypothèse de recherche a désormais été confirmée de façon spectaculaire.
Dans cette nouvelle étude, les scientifiques ont cultivé plusieurs lots de plants de haricots en groupes de cinq individus. Ils ont permis à trois plants de chaque groupe d'accéder au sol contenant le réseau souterrain de mycélium fongique. Par mesure de contrôle, les chercheurs ont maintenu les deux plants restants de chaque groupe à l'écart de ce réseau. Ils ont ensuite infesté un plant de chaque groupe avec des pucerons (insectes piqueurs-suceurs), ce qui a déclenché la libération de substances chimiques par la plante, repoussant les pucerons et attirant les guêpes, l'un de leurs prédateurs.
Étonnamment, les plantes non directement attaquées par les insectes, mais reliées à une plante victime par le réseau fongique souterrain, ont commencé à produire une réponse chimique de défense dans leurs cellules. Les plantes non reliées au réseau fongique n'ont pas activé leurs systèmes de défense chimique. Par mesure de précaution supplémentaire, les chercheurs ont également recouvert les plantes de sacs afin d'exclure toute signalisation aérienne, qui aurait pu se produire par le biais de signaux chimiques aéroportés perçus par leurs feuilles. Grâce à ces conditions rigoureusement contrôlées, il a été établi que les signaux à l'origine de cette réponse de défense collective étaient transmis par le réseau fongique.
Le chercheur principal de l'étude, le Dr David Johnson, a déclaré : « Nous savions que les plantes produisaient des substances chimiques volatiles lorsqu'elles sont attaquées, et nous savions qu'elles communiquaient le danger entre elles en surface. Nous savons maintenant qu'elles communiquent également le danger par le biais de ces réseaux fongiques souterrains. »
Les systèmes racinaires de nombreuses plantes cultivées étudiées à ce jour – parmi lesquelles figurent non seulement les haricots, mais aussi des graminées comme le blé, le riz, le maïs et l'orge – présentent ce type d'interactions avec les champignons mycorhiziens. Il ne fait aucun doute que cette remarquable interdépendance se manifeste également dans la nature, puisque les plantes que nous utilisons en agriculture ont été domestiquées à partir de plantes sauvages.
Les évolutionnistes peinent à expliquer comment des réseaux de coopération aussi complexes entre des organismes aussi différents ont pu apparaître par l'évolution darwinienne, surtout lorsqu'ils impliquent des réseaux d'interaction biochimiques dynamiques entre deux types d'organismes distincts. Il s'agit plutôt d'une preuve manifeste d'une conception géniale réalisée par un Créateur tout-puissant et supérieurement intelligent.
Dans un autre article publié sur le site de l'ICR, Frank Sherwin décrit comment Dieu a conçu les bactéries de notre intestin pour qu'elles interagissent harmonieusement avec notre cerveau et notre système nerveux.
Au cours des vingt dernières années, des dizaines d'articles ont été publiés sur le microbiome humain. Les micro-organismes colonisent diverses niches écologiques dans le corps humain, l'intestin étant leur principal site d'implantation. Fait remarquable, « l'intestin humain présente la plus forte densité cellulaire connue de tous les habitats microbiens sur Terre ». Le nombre de cellules microbiennes se chiffre en milliards chez un seul individu.
Depuis la Création, notre relation avec notre microbiome est très étroite, car le microbiote accomplit pour nous des tâches vitales. Par exemple, nous sommes dotés d'un axe bidirectionnel « microbiome-intestin-cerveau ». Celui-ci comprend des canaux de communication entre notre système nerveux central (SNC), notre flore intestinale, notre tube digestif et les innombrables interactions qui s'y produisent. Le Dr Mayer et ses collègues ajoutent :
La découverte de la taille et de la complexité du microbiome humain a entraîné une réévaluation constante de nombreux concepts de santé et de maladie, y compris les maladies affectant le SNC.
Il a été démontré que les signaux endocriniens et autres produits par le microbiote intestinal peuvent influencer le cerveau, et que ce dernier peut, en retour, impacter la fonction et la composition microbiennes par le biais de sécrétions endocriniennes. Ces canaux de communication bidirectionnels doivent posséder un système d'interface inné, qui contrôle pleinement l'harmonie entre l'être humain et les microbes qu'il héberge. Ce système est appelé système d'interface microbien.

Fig. 4 : Astrocytes.
Des scientifiques ont récemment découvert que des molécules intestinales contrôlent l'inflammation cérébrale via une régulation à distance des cellules immunitaires du cerveau. Le tryptophane est un acide aminé que notre organisme utilise pour fabriquer des protéines. Les bactéries intestinales transforment un métabolite du tryptophane, qui pénètre ensuite dans le système nerveux central (SNC). Ces métabolites se fixent à un récepteur spécifique appelé AHR dans le cerveau. L'AHR est un facteur de transcription (également appelé facteur de liaison à l'ADN spécifique de séquence) exprimé par des cellules spécialisées appelées astrocytes et microglie. Concrètement, l'AHR se lie à l'ADN (gènes) qui code pour une protéine améliorant la réactivité des astrocytes à l'inflammation du SNC.
Il est possible que cette voie favorise la réparation des cellules neuronales lésées. Cette coopération symbiotique est bien loin du modèle conflictuel des relations entre microbes et humains décrit par les évolutionnistes, voire certains créationnistes. Les recherches menées à l'ICR considèrent les milliards de microbes qui composent notre microbiome comme des créatures conçues par Dieu pour interagir harmonieusement avec d'autres organismes et systèmes du corps.
Les cellules cancéreuses suivent la philosophie de Spencer et de Darwin
Non seulement la nature tout entière témoigne de la sagesse et de la bonté divines par la manière dont une multitude d'éléments différents œuvrent de concert pour le bien de l'ensemble, mais l'étude des maladies met en lumière comment les agents pathogènes se comportent comme s'ils avaient adopté la philosophie de Spencer et de Darwin, cherchant à se multiplier sans égard pour le bien commun de l'organisme dont ils font partie.
Dans un autre excellent article publié sur le site de l'ICR, le Dr David Demick explique comment les conséquences d'un défaut de coopération au niveau cellulaire conduisent directement au fléau du cancer, ce qui reflète le comportement d'individus vivant dans une société humaniste et laïciste fondée sur l'évolution, individus se percevant comme des produits d'une lutte évolutive pour la survie plutôt que comme des merveilles de la création divine.
La théorie de l'évolution tend à amplifier les aspects compétitifs de la nature et à minimiser les aspects coopératifs. « Une nature impitoyable » est en effet le thème récurrent de nombreux ouvrages évolutionnistes. Pourtant, le monde vivant qui nous entoure regorge d'exemples de comportements coopératifs ou symbiotiques à différents niveaux. Il suffit de regarder notre propre corps pour trouver plusieurs des exemples les plus remarquables d'activité coopérative dans toute la création. Les processus de respiration, de digestion, de contraction et de coordination musculaires, de transport des nutriments et leur régulation par les systèmes nerveux et endocrinien ont révélé, grâce à la recherche en biologie moléculaire, une étonnante sophistication de leur coopération. La découverte d'une telle coopération complexe au niveau cellulaire ne devrait pas surprendre les chrétiens, car la Bible présente le corps humain comme un symbole de la grande assemblée du peuple de Dieu, ou « Corps du Christ ».
Le cancer perturbe cet état normal de fonctionnement cellulaire harmonieux et coopératif. Pour que la croissance infantile puis le maintien de l'organisme adulte puissent avoir lieu, les cellules doivent se diviser constamment dans le corps humain. Cependant, les cellules cancéreuses se caractérisent par leur croissance incontrôlée : elles ne répondent pas aux signaux d'arrêt de la division et continuent au contraire à proliférer indéfiniment. Dans l'organisme, les cellules cancéreuses envahissent et tuent leurs voisines.
Elles peuvent même se cannibaliser entre elles. Souvent, elles dépassent les capacités de leur propre vascularisation, ce qui entraîne leur propre mort. En culture cellulaire artificielle, les cellules cancéreuses présentent cette caractéristique d'une manière légèrement différente : elles prolifèrent jusqu'à s'empiler et s'asphyxier mutuellement. Les cellules normales en culture, quant à elles, se développent au fond du flacon jusqu'à former une monocouche continue. Puis, détectant la présence d'une voisine, elles échangent des signaux chimiques pour cesser de se répliquer. Les cellules humaines normales respectent les limites de leurs voisines et ne leur nuisent pas, tandis que les cellules cancéreuses envahissent, asphyxient et détruisent agressivement leurs voisines.
La recherche biochimique met en évidence d'autres mécanismes par lesquels les cellules cancéreuses se comportent comme de « mauvaises voisines ». Par exemple, certains cancers produisent des substances chimiques de signalisation anormales ou excessives (hormones ou cytokines), qui perturbent l'équilibre chimique normal de l'organisme. Les cellules des cancers avancés présentent des voies métaboliques altérées, ce qui les rend voraces et inefficaces dans leur utilisation des nutriments. Elles sont donc en concurrence, tant chimique que physique, avec les cellules saines. Bien entendu, l'issue de ce comportement cellulaire désordonné et violent est la mort de l'organisme, à moins que les cellules cancéreuses ne soient contrôlées ou éliminées.
Alors, quelle est la cause du cancer ? Cette question hante les médecins depuis des millénaires. Galien, antique médecin romain, avait remarqué l'aspect de crabe des tumeurs cancéreuses – mot tiré du latin cancer, « cancre, crabe, écrevisse, chaleur violente » – et pensait qu'elles étaient dues à un excès de bile noire, conformément à la théorie des maladies humorales d'Hippocrate.
La véritable réponse a commencé à se dessiner au XIXe siècle, lorsque la nature cellulaire des tumeurs a été observée au microscope, mais ce n'est qu'au cours des vingt dernières années qu'une réponse plus complète a émergé. La découverte des oncogènes dans les années 1980, suivie de celle des gènes suppresseurs de tumeurs et des gènes de réparation de l'ADN dans les années 1990, nous a permis de comprendre clairement pourquoi les cellules cancéreuses se reproduisent de manière incontrôlée.

Fig. 5 : Liaison de l'ADN à la protéine anticancer.
En résumé, ces recherches ont permis de découvrir des banques entières de gènes qui contrôlent le mécanisme de réplication cellulaire. Certains gènes, une fois activés, induisent la division cellulaire : ce sont les oncogènes, et il en existerait environ 60 à 70 différents dans le génome humain. Les oncogènes sont inhibés par les gènes suppresseurs de tumeurs, qui bloquent le processus de réplication. Il a été démontré que la plupart des cancers se développent selon un processus en plusieurs étapes : de multiples mutations peuvent entraîner l'activation continue de certains oncogènes et l'inactivation de certains gènes suppresseurs de tumeurs.
Bien que l'analyse génétique révèle certaines tendances générales, la plupart des cancers présentent une forte hétérogénéité de leur profil mutationnel ; aucun ensemble unique de mutations ne semble caractériser la majorité des cancers. Cependant, il ne fait aucun doute que le mot-clé dans la cancérogenèse est « mutation », qui conduit à une croissance incontrôlée. On peut comparer une cellule cancéreuse mutante à une voiture endommagée dont l'accélérateur est bloqué et les freins défaillants, ce qui entraîne une perte de contrôle dangereuse.
Outre ces banques de gènes contrôlant la réplication, d'importants mécanismes de correction des mutations sont également identifiés. De fait, il apparaît de plus en plus évident que, sans ces mécanismes, nous aurions dû tous mourir d'un cancer dès notre enfance.
Un manuel important de physiologie médicale offre une perspective intéressante sur ces mécanismes et témoigne (peut-être involontairement) de la grâce merveilleuse de Dieu dans la création et le maintien de ces processus cellulaires : Mais qu'est-ce qui provoque l'altération des gènes (des cellules cancéreuses) ? Quand on sait que des milliards de nouvelles cellules se forment chaque année chez l'être humain, il serait sans doute plus juste de poser la question ainsi : pourquoi ne développons-nous pas des millions, voire des milliards, de cellules cancéreuses mutantes ? La réponse réside dans l'incroyable précision avec laquelle les brins d'ADN chromosomiques sont répliqués dans chaque cellule avant la mitose, et aussi parce que le processus de « relecture » coupe et répare tout brin d'ADN anormal avant que la mitose ne puisse se poursuivre. Pourtant, malgré toutes ces précautions, il arrive qu'une cellule nouvellement formée sur quelques millions présente des caractéristiques mutantes significatives.
L'incroyable précision du processus de réplication de l'ADN est également appelée « fidélité de réplication » par les scientifiques. Fidélité vient du latin fidelitas, qui signifie aussi « loyauté, constance ».
Inversement, on s'efforce de plus en plus d'interpréter toute la biologie à travers le prisme darwinien, et la biologie du cancer ne fait pas exception. En fait, tout le processus de transformation cellulaire cancéreuse a été considéré comme un cas particulier d'évolution darwinienne.
Les cellules cancéreuses présentent, à bien d'autres égards, des caractéristiques dégénératives. Elles ne montrent aucun gain d'information, mais généralement une perte ou un dysfonctionnement. Cela n'est qu'un exemple de plus de l'étrange obstination des évolutionnistes à percevoir un progrès là où il n'y a qu'une variation.
À l'inverse, existe-t-il une perspective créationniste pour appréhender la biologie du cancer ? On peut l'envisager, comme cela a été suggéré précédemment. Ces nouvelles connaissances pourraient permettre d'étendre la théologie naturelle de l'apôtre Paul, exprimée par son analogie du « Corps du Christ », du niveau macroscopique au niveau microscopique. Il s'agirait, en effet, d'une vision plus juste de la réalité ultime, car l'anatomiste ne perçoit dans le corps que quelques milliers de parties visibles à l'œil nu. La Bible nous dit que la multitude des rachetés sera « une foule immense que personne ne pouvait compter » (Apocalypse 7, 9). Appliquer cette analogie au monde cellulaire de notre corps révèle de façon saisissante l'immense fossé qui sépare le bien du mal.
Il suffit d'une brève connaissance de l'Histoire pour être consterné par la succession incessante de violence, de vols et autres actes d'anarchie perpétrés par l'humanité pécheresse. Les sociétés humaines les plus décadentes sombrent dans le meurtre rituel, le cannibalisme et la torture.
Ces comportements humains, qui ont ravagé le monde presque depuis ses origines, présentent des similitudes frappantes avec les comportements physiologiques des cellules cancéreuses. Or, la Bible prédit un temps où la violence sera vaincue et où la paix régnera sur toute l'humanité. « On ne fera ni mal ni dommage sur toute ma montagne sainte ; car la terre sera remplie de la connaissance de YHWH, comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (Is 11, 9). Nombre de philosophes et d'architectes d'utopies ont vainement recherché la paix mondiale. Ironie du sort, chacun de nous porte en soi, au niveau cellulaire, une parabole quotidienne des vertus pacifiques qui deviendront la norme dans la Cité de Dieu. Métaphoriquement, l'expression de ces vertus pacifiques dans nos cellules nous conduit à un état de santé optimal. Lorsque ces vertus disparaissent dans un clone de cellules, un cancer se déclare. Il ne s'agit pas ici d'affirmer que le cancer relève toujours d'un problème moral, ni que les souffrances qu'il engendre résultent nécessairement du péché. De même, les cellules individuelles ne sont pas capables de choix moraux dans leur comportement. Cependant, ces phénomènes, à l'instar de nombreux autres aspects de la création divine, nous offrent un enseignement éloquent. [Saint Paul n'hésite pas à affirmer aux chrétiens de Corinthe que, suite à leurs péchés : « il y a parmi vous beaucoup de gens faibles et malades, et qu'un certain nombre est mort », 1 Co, 11, 30].
En conclusion, la tragédie du cancer résulte d'une détérioration génétique continue de nos cellules et constitue, de ce fait, une manifestation de la malédiction édénique avec la déchéance et la mort. Toutefois, une étude approfondie de la biologie du cancer peut nous permettre de mieux apprécier la grande sagesse et la bonté de Dieu, ainsi que l'indicible abomination du péché.
Plus nous en apprenons sur la biosphère, plus il devient évident que la coopération, et non la concurrence, est la norme dans la nature, et que la concurrence qui vise à diminuer ou à détruire les compétiteurs, reflète le caractère de Satan et non celui de notre Créateur infiniment Sage et Aimant.
Dans ce qui précède, nous avons réfuté l'idée reçue selon laquelle la concurrence serait un moteur du progrès, démontrant au contraire que la coopération est inscrite dans la nature même du vivant, dans toute la biosphère[10]. Mais nous allons voir comment la coopération a également caractérisé les plus grandes réalisations de la civilisation chrétienne, réalisations que la montée de l'individualisme, du néopaganisme, de la philosophie des Lumières et de la séparation de l'Église et de l'État ont compromises ou anéanties dans un monde autrefois chrétien.
L'exemple du monachisme en Occident
Dans son récent ouvrage Comment l'Église catholique a bâti la civilisation occidentale, le Dr Thomas Woods documente les remarquables réalisations concrètes des monastères de rite latin, depuis la chute de l'Empire romain d'Occident jusqu'à la fin du Moyen Âge. Le monachisme catholique, notamment dans sa forme bénédictine, a valorisé le travail manuel et l'a pris en considération, contrairement à la plupart des sociétés païennes. Cette sanctification du travail manuel a également conduit à l'abolition du servage pour la première fois au XIVe siècle, sous Louis X, par un édit royal daté du 13 juillet 1315[11].
Woods démontre que les monastères bénédictins d'Europe occidentale formaient un réseau d'innovateurs technologiques qui ont révolutionné et largement mécanisé l'agriculture. Les moines ont mis en valeur d'immenses étendues de terres inexploitées, les transformant en fermes prospères, qui excellaient dans l'art et la science de l'agriculture, de l'apiculture, de la vinification et de l'élevage. Ils furent également des pionniers dans les domaines de la métallurgie, de l'exploitation minière, de l'extraction de pierres et de la verrerie.
Dès le XIIe siècle, les monastères cisterciens d'Europe occidentale possédaient leurs propres ateliers où les moines utilisaient des machines hydrauliques pour transformer le blé, les tissus et le cuir. En effet, l'histoire de la Réforme cistercienne des monastères bénédictins constitue un exemple remarquable de la supériorité de la coopération sur la concurrence pour l'amélioration de la vie économique et sociale, et donc pour l'avancement du Royaume de Dieu.

Fig. 6 : Abbaye Notre-Dame de Clairvaux (Domaine public).
Comme l'indique l'Encyclopédie catholique :
La diffusion du nouvel ordre s'effectua principalement par le biais de fondations. Néanmoins, plusieurs congrégations et monastères antérieurs à l'ordre de Cîteaux s'y affilièrent, parmi lesquels les congrégations de Savigny et d'Obazine, incorporées à l'ordre en 1147. Saint Bernard et d'autres cisterciens jouèrent également un rôle très actif dans l'établissement des grands ordres militaires, auxquels ils fournirent leurs constitutions et leurs lois.
Parmi ces divers ordres de chevalerie, on peut citer les Templiers, les chevaliers de Calatrava, de Saint-Lazare, d'Alcantara, d'Avis, de Saint-Maurice, de l'Aile de Saint-Michel, de Montessa, etc. En 1152, l'ordre de Cîteaux comptait déjà 350 abbayes, sans compter les granges et prieurés dépendant des abbayes principales.
Parmi les causes qui contribuèrent à cette prospérité du nouvel ordre, l'influence de saint Bernard occupe manifestement la première place. Vient ensuite l'unité parfaite qui existait entre les monastères et les membres de chaque maison, unité admirablement maintenue par la convocation ponctuelle des chapitres généraux et l'accomplissement fidèle des visites régulières. Le chapitre général réunissait tous les abbés de l'ordre, même ceux qui résidaient le plus loin de Cîteaux. Cette assemblée, durant le Siècle d'Or, se tenait annuellement, conformément aux prescriptions de la Charte de la Charité. « Cet Aréopage cistercien », dit l'auteur des Origines Cistercienses, « veillait avec la même rigueur et la même justice à l'observance de la Règle de saint Benoît, de la Charte de la Charité et des définitions des chapitres précédents ». Le recueil de statuts publié par le mauriste dom Martène (1654-1739) nous apprend qu'aucune distinction n'était faite entre les personnes. Lorsqu'une faute était connue, la même justice était appliquée aux frères convers, aux moines, aux abbés et aux premiers pères de l'ordre. Ainsi, tous étant fermement convaincus que leurs droits seraient protégés avec une égale justice, le recueil des statuts votés par le chapitre général était consulté et respecté dans tous les monastères sans exception. Toutes les affaires de l'ordre, telles que les différends entre abbés, l'achat et la vente de biens, l'incorporation d'abbayes, les questions relatives aux lois, aux rites, aux fêtes, aux tributs, à l'érection de collèges, etc., étaient soumises au chapitre général, qui détenait l'autorité suprême de l'ordre. D'autres ordres prirent ces chapitres généraux pour modèles, soit spontanément, comme les prémontrés, soit par décret du IVe concile du Latran, qui enjoignait aux ordres religieux d'adopter la pratique des chapitres généraux et de suivre la forme employée par l'ordre de Cîteaux.
Chaque abbaye était visitée une fois par an par l'abbé de la maison dont elle dépendait directement. Cîteaux reçut la visite des quatre premiers pères, c'est-à-dire des abbés de La Ferté, de Pontigny, de Clairvaux et de Morimond.

Fig. 7 : Abbaye de Cîteaux.
« Le Visiteur – disent les anciens statuts – incitera les religieux à un plus grand respect pour leur abbé et à demeurer toujours plus unis par les liens de l'amour mutuel pour l'amour de Jésus-Christ… Le Visiteur ne doit pas être un homme qui croit facilement tout le monde sans discernement, mais il doit examiner avec soin les sujets dont il ignore la vérité et, ayant établi la vérité, corriger les abus avec prudence, unissant son zèle pour l'Ordre à ses sentiments d'affection paternelle sincère. De son côté, le Supérieur visité doit se montrer soumis au Visiteur et lui témoigner une confiance totale, et faire tout son possible pour réformer sa maison, car il devra un jour rendre compte au Seigneur… [L'Abbé] s'abstiendra, tant avant le Visiteur qu'après son départ, de tout ce qui pourrait paraître comme une vengeance, un reproche ou une indignation envers l'un d'eux » [c'est-à-dire ses sujets]. Si le visiteur contrevenait aux prescriptions, il devait être corrigé et puni selon la gravité de sa faute par l'abbé qui était son supérieur, par un autre abbé, ou même par le chapitre général.
De même, l'abbé visité devait savoir qu'en négligeant le rituel de la visite, il se rendrait gravement coupable devant Dieu et qu'il mériterait d'être interpellé par son père immédiat ou par le chapitre général.
Ainsi, tout fut prévu et pourvu au maintien du bon ordre et de la charité, ainsi qu'à la préservation de l'unité de la pratique et de l'esprit. « Nul ne doit donc s'étonner », dit l'auteur des Origines Cistercienses, « de trouver dans les abbayes cisterciennes, durant leur âge d'or, tant de sanctuaires de prière fervente, de discipline rigoureuse et de labeur infatigable. Cela explique aussi pourquoi, non seulement des personnes d'humble extraction, mais aussi des hommes éminents, moines et abbés d'autres ordres, docteurs de toutes les sciences et clercs honorés des plus hautes dignités, implorèrent humblement la grâce d'être admis dans l'Ordre de Cîteaux. » C'est ainsi que, durant cette période, l'ordre compta le plus grand nombre de saints, de bienheureux et de personnes saintes.
De nombreuses abbayes – telles que Clairvaux, Villiers, Himmerod, Heisterbach, etc. – furent de véritables pépinières de saints. Plus de quarante ont été canonisés par le Saint-Siège. L'Ordre de Cîteaux jouissait constamment de la faveur des Papes, qui, dans de nombreuses bulles, prodiguaient aux cisterciens les plus grands éloges et récompensaient de grands privilèges leurs services rendus à l'Église. Ils bénéficiaient de la faveur des souverains qui, leur faisant entièrement confiance, leur confiaient, à l'instar de Frédéric II, d'importantes délégations ; ou, comme Alphonse Ier de Portugal, plaçaient leur personne et leur royaume sous la protection de Notre-Dame de Clairvaux ; ou encore, comme Frédéric II, se sentant proches de la mort, souhaitaient mourir revêtus de la coule cistercienne.
Les cisterciens ont œuvré au bien de la société par leur travail agricole. Selon le docteur Janauscheck, « seuls les ignorants ou les personnes de mauvaise foi peuvent nier les louanges méritées que les fils de saint Benoît ont reçues pour leur travail agricole à travers l'Europe, ou que cette partie du monde leur doit une plus grande reconnaissance qu'à toute autre colonie, aussi importante soit-elle ». Ils ont également apporté de grands bienfaits à la société par l'exercice de la charité chrétienne. Par leur labeur, leur économie, leurs privations, et parfois grâce à de généreux dons qu'il serait ingrat de mépriser, ils se sont plus ou moins enrichis matériellement et ont consacré leurs richesses à l'instruction des ignorants, à la promotion des lettres et des arts, et au soulagement des besoins de leur pays. Césarius de Heisterbach parle d'un monastère de Westphalie où, un jour, tout le bétail fut abattu, les calices et les livres mis en gage, afin de secourir les pauvres. Les abbayes cisterciennes disposaient d'une maison pour accueillir les pauvres et d'une infirmerie pour les malades, et tous y recevaient une hospitalité généreuse ainsi que des remèdes pour les maux de l'âme et du corps.
Le travail intellectuel occupait également une place importante dans la vie des cisterciens. Charles de Visch, dans sa Bibliotheca Scriptorum Sacri Ordinis Cisterciensis, publiée en 1649, consacre 773 notices historiques et critiques à des auteurs ayant appartenu à l'Ordre cistercien. Dès la première période, saint Étienne Harding laissa un ouvrage sur la Bible, qui surpasse tout ce qui avait été produit par un monastère contemporain, à l'exception de celui de Cluny. La bibliothèque de Dijon conserve le vénérable manuscrit de saint Étienne, qui servit de modèle à toutes les Bibles cisterciennes. Les bibliothèques de l'Ordre étaient riches en livres et manuscrits. Les fils de saint Bernard n'en négligeaient pas moins les beaux-arts ; ils exercèrent leur génie dans l'architecture, contribuèrent fortement au développement et à la diffusion des styles roman et gothique à travers l'Europe, et cultivèrent les arts de la peinture et de la gravure.
L'usage du latin en Occident facilita les échanges d'idées au sein de l'Église latine, notamment lors des réunions régulières des supérieurs des communautés monastiques de toute l'Europe occidentale.
Selon Gerry McDonnell, spécialiste des réalisations industrielles des monastères de la fin du Moyen Âge, les monastères britanniques, à la veille de la Réforme protestante, « avaient le potentiel de se doter de hauts fourneaux produisant exclusivement de la fonte. Ils étaient sur le point de le faire à grande échelle, mais en brisant leur quasi-monopole, Henri VIII anéantit ce potentiel ». Le génie pratique latin s'exprima également dans la géométrie appliquée des cathédrales gothiques médiévales, dans les méthodes expérimentales d'hommes tels que Robert Grosseteste, Roger Bacon et saint Albert le Grand, dans les recherches et découvertes anatomiques des scientifiques médiévaux, et dans le climat de recherche libre et stimulant qui régnait dans les universités latines et les écoles cathédrales, à l'instar de la célèbre communauté scientifique de Guillaume de Thierry à Chartres.
Comme le démontre Woods, ce fut le développement de communautés d'esprits curieux, encourageant l'expérimentation pratique et l'application des connaissances issues des mathématiques et des sciences naturelles, qui a jeté les bases de l'essor technologique et des nouvelles découvertes en sciences naturelles à l'époque moderne. L'épanouissement de la culture chrétienne au Moyen Âge ne fut pas le fruit de la concurrence, mais le résultat de siècles de coopération au service de Dieu et du prochain, notamment par des hommes et des femmes consacrés à Dieu comme prêtres et religieux, dont la vie était dédiée non pas à l'enrichissement personnel, mais à l'édification du Royaume de Dieu.
La révolution protestante a dévasté la culture monastique, pilier de la civilisation dans toute la chrétienté, pillé ses terres et ses ressources, et préparé le terrain pour une économie monétaire individualiste au sein d'États-nations progressivement détachés de l'influence de l'Église. Si, pendant des siècles, le latin est resté la langue des érudits dans le monde autrefois chrétien, l'essor de l'anglais comme langue véhiculaire mondiale a coïncidé avec la montée en puissance politique et économique de l'influence anglo-américaine, mise au service d'une idéologie humaniste laïque, évolutionniste et de plus en plus mondialiste, presque totalement étrangère à la foi catholique traditionnelle qui avait bâti la civilisation chrétienne.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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