De la mécanisation agricole à l'Intelligence artificielle, quelles perspectives pour l'Agriculture de demain ?
Résumé : La mécanisation en agriculture est maintenant une histoire de plusieurs siècles, mais avec la motorisation, surtout depuis 1945, on pouvait dire que le paysage rural avait radicalement changé, les hommes disparaissant visiblement de la plaine. Aujourd'hui, une étape méconnue du grand public vient accélérer cette fin apparente de la paysannerie. Les considérations énoncées par Éric Lemaître nous apportent ici les éléments de ce dossier fondamental qui met en cause la finalité de notre présence ici-bas.
L'agriculture vit sans doute la plus importante mutation de son histoire, après celle du tracteur apparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le monde agricole, les technologies, toujours plus perfectionnées, envahissent, d'ores et déjà, les exploitations. Les engins deviennent de super véhicules de haute technologie, les agriculteurs sont de plus en plus des hommes connectés, rivés sur leurs écrans et pilotant, sans doute dans un très proche avenir, de leurs bureaux, leurs « machines high-tech » sans chauffeurs.
Les défis que doit affronter le monde agricole au XXIe siècle sont multiformes, pluriels. Il y a tout d'abord celui de la fameuse transition écologique. Les innovations technologiques autoriseront en effet dans la prochaine décennie une agriculture de plus en plus raisonnée, moins dévorante en termes de consommation chimique, moins vorace également en termes de consommation d'énergie.
Puis il y a ce défi numérique qui va impacter considérablement et probablement transformer le monde agricole, les conditions mêmes de son exploitation. Depuis moins d'une décennie, un bouleversement agricole majeur est véritablement en train de s'opérer : après celle du passage à une agriculture mécanique puis celle touchant à la dimension « chimique », une nouvelle révolution, celle du monde numérique, va également modifier et métamorphoser littéralement « les rapports avec le sol ».
Si la révolution mécanique de l'agriculture avait en quelque sorte reconfiguré l'écosystème sol-homme-machine, avec la numérisation progressive enveloppant le monde agricole et le développement de l'intelligence artificielle fondé sur le recueil de données en temps réel et l'analyse prédictive, c'est l'ensemble de la gestion de l'information qui conduira inévitablement à repenser le métier de l'agriculteur et à refonder en quelque sorte l'agriculture de demain. Ne risque-t-elle pas, si cette agriculture est conduite à devenir hypertechnicienne, d'aliéner la part de jardinier respectueux d'un environnement profondément enraciné dans l'humain ?
Il ne fait pas de doute que les outils numériques amélioreront la compétitivité des agriculteurs et leurs conditions de travail, mais ces mêmes outils soulèvent parfois dans le monde agricole quelques réserves, un certain scepticisme. Des agriculteurs que nous avons interrogés confessent ne plus vivre décemment de leur métier. « Cette technologie de haute précision qui leur est promise, contribuera-t-elle réellement à améliorer une qualité de vie ? » s'interroge Hervé, agriculteur dans le département de l'Aisne, qui doute de l'avenir concernant l'exploitation à moyen terme de sa ferme.
Certes ces nouvelles technologies numériques couplées à d'autres technologies satellitaires, feront entrer littéralement l'agriculture dans le monde de la technoscience, une agriculture prédictive, précise « au grain près » et seront ainsi en mesure de prévoir ce qui va se passer dans leurs champs.
Avec l'apparition des fermes connectées, c'est le monde paysan dans son ensemble qui voit tous ses fondements bouleversés y compris dans ce rapport de l'homme avec la nature, dont l'agriculteur est l'inévitable interface. Cependant la fascination pour le monde numérique n'est pas sans questionnement et nous renvoie à cette réflexion de Charles Péguy sur l'outil de l'artisan. « Un respect de l'outil, et de la main, ce suprême outil. — Je perds ma main à travailler, disaient les vieux. Et c'était la fin des fins. » Dans ce texte Charles Péguy évoque l'outil comme le prolongement de la main, mais un outil qui ne l'efface pourtant pas, ne la gomme pas, la main intelligente de l'homme demeurant son formidable outil.
De fait, les modifications fondamentales de l'agriculture contemporaine touchent bien au passage d'un outil dominé par la main de l'homme à l'homme dominé par son outil, cet outil du nouveau monde numérique qui est en passe de commander le geste de sa main. Or, face aux mutations prochaines, à l'avènement d'une technologie toute puissante, nous ferions bien de réfléchir à cette réflexion de Charles de Foucauld : « C'est quand l'homme abandonne le sensible que son âme devient démente. »
Dans les contextes technologiques des mutations qui touchent le monde agricole et aussi loin que porte ma mémoire d'enfant d'agriculteur, je me souviens arpenter avec mon père ou mon grand-père les sillons tracés par la herse, tirée par un cheval de trait. La ferme de mes grands-parents occupait à l'époque, dans les années soixante, plus d'une dizaine de salariés. La ferme, vivante, fourmillait, grouillait de tous ces bruits qui faisaient alors la vie du monde paysan. La mécanisation agricole était à ses débuts ; elle soulageait la pénibilité des travaux des champs et, au fil du temps, allait prendre le relais du collier du cheval.
La force mécanique était en marche et allait révolutionner le monde agricole, modifiant considérablement le récit dépeint par Émile Zola, décrivant le travail des besogneux dans les champs dans ce fameux roman ethnologique La Terre. Émile Zola au début de ce roman, évoquait la figure de Jean qui, prenant une poignée de blé, d'un geste, à la volée, jetait la semence, alternant avec sa marche des pauses, pour reprendre le souffle nécessaire à cet effort continu. Puis Émile Zola poursuivant son récit indiquait que, de toutes parts, on semait : « il y avait un autre semeur à gauche, à trois cents mètres, un autre plus loin, vers la droite ; et d'autres, d'autres encore s'enfonçaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C'étaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient à des lieues. Mais tous avaient le geste, l'envolée de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyés, où les semeurs épars ne se voyaient plus. »
Formidable récit où l'humain est ici largement décrit dans la dimension du geste. Il ne s'agit pourtant pas d'exprimer un regret nostalgique mais ici de souligner le changement de paradigme où le paysan ce « cul-terreux, cet amoureux de la terre » comme le disait mon grand-père, n'est plus désormais ce jardinier paysagiste auquel il fut longtemps confiné. Quel immense fossé, disruption de l'histoire agricole, entre le geste de Jean décrit par Zola dont le semoir était noué sur le ventre, cheminant dans les labours avec ce mouvement continu pour lancer sa semaille et ce monde du progrès agricole dont la justesse en distribuant la semence est pilotée, guidée aujourd'hui « au grain près » par le GPS.
L'objectif de ces guidages par GPS ou autoguidages assistés est ainsi bel et bien d'optimiser et de rentabiliser les passages des tracteurs sillonnant les parcelles cultivées. Toutefois, ces évolutions questionnent, malgré tout, l'avenir d'une agriculture dépendante de ces nouveaux outils qui certes soulagent l'homme dans la corvée du sol, mais l'asservissent en inspectant peut-être demain et de manière intrusive son activité. Ensemencer ainsi la terre ne relève plus du geste aléatoire, mais d'un geste mécanisé, devenu totalement rationnel. Le contraste est dès lors saisissant entre le travail de Jean et son semoir, et aujourd'hui l'activité agricole guidée par un système satellitaire. Mais certains paysans veulent résister à cette agriculture qui va jusqu'à tracer et demain contrôler le geste agricole, les intrants et la gestion de l'ensemencement au sein des parcelles cultivées. Cette puissance technologique qui est en marche dans le monde agricole n'est-elle pas, finalement, en train de condamner les paysans dont les surfaces d'exploitations sont trop petites pour être capables d'absorber les investissements que suppose la révolution numérique ?
Au-delà des technologies GPS, emblématiques pour décrire la révolution en cours, d'autres technologies continueront la transformation du milieu agricole comme l'intelligence artificielle, la numérisation, les drones, les « smart fermes » (ou agriculture « intelligente »), le tracteur autonome, etc. Le recours à l'intelligence artificielle permettra également de poursuivre cette course folle du « progrès » et renforcera l'avancée de la technoscience dans le monde agricole. Les algorithmes seront au service de l'agriculteur qui pourra s'appuyer sur les savants calculs de ses logiciels pour analyser rigoureusement la santé des sols, diagnostiquer les contaminations possibles, mais également combattre les proliférations bactériennes en comptant sur l'automatisation des réponses idoines apportées par les logiciels et ces fameuses machines apprenantes, afin de gagner en performance. Les nouveaux calculateurs numériques, les puissants algorithmes, reconnaissance d'images et vision par ordinateur, apporteront de nouveaux outils de contrôle, d'identification concernant l'état mais également les besoins des champs en temps réel à l'aide d'un simple smartphone. Mais la ferme connectée, c'est également celle des drones et des tracteurs autonomes.
Avec le GPS couplé à de multiples capteurs et signaux, les tracteurs d'une nouvelle génération grâce à l'implémentation d'une nouvelle architecture électronique manœuvreront avec une très grande précision. Dotés de cette technologie de conduite assistée, ces engins « de troisième type » communiqueront avec les véhicules autonomes et se coordonneront par exemple avec des moissonneuses-batteuses, elles-mêmes pilotées de façon automatique. Dans ces contextes, aurons-nous encore besoin demain, dans la « Smart Ferme », de superviseurs humains pour contrôler un tel dispositif technique qui pourrait se conduire lui-même ?
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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