Editorial

Par Dominique TassotRevue n°9Editorial, Foi et Science
Editorial

Diderot remarque assez justement, dans l'Encyclopédie :

« La méthode des théologiens est d'abord d'anathématiser les opinions nouvelles, ensuite de les concilier avec leurs dogmes. » 1

L'Évolutionnisme constitue un bon exemple de cette méthode. Après avoir rugi contre Darwin, la position commune est aujourd'hui d'accepter son idée au motif que Dieu aurait été le propre auteur de cette évolution progressive. L'opposition entre Création et Évolution disparaît alors comme par enchantement, et tout semble pour le mieux dans la meilleure des synthèses : les savants travaillent d'arrache-pied à connaître l'univers, sans nul préjugé philosophique, et les théologiens en tirent la morale, sans nulle considération mondaine.

Or il n'en va pas ainsi. Darwin n'avait rien d'un ascétique chercheur de vérité, dont l'œuvre aurait servi — mais après lui — aux desseins machiavéliques des anticléricaux. De même les théologiens qui affirment sans nuances la compatibilité entre science et foi, réagissent par réflexe conditionné au « syndrome de Galilée », plus qu'ils ne cherchent à défendre d'abord les droits de Dieu.

En réalité, dans les deux cas, les calculs humains et les passions jouent un rôle constant, sinon décisif, et il faut en tenir compte pour bien juger des choses et des gens. Une anecdote le montrera mieux qu'une longue tirade.

En septembre 1989 se tint à Paris le premier symposium international sur le Linceul de Turin, organisé par André van Cauwenberghe avec ceux qui allaient bientôt composer le CIELT 2. Il s'agissait de faire le point sur une mesure de radio-carbone, publiée le 13 octobre précédent, et dont la presse s'était aussitôt emparée pour clamer que le Saint-Suaire n'était qu'un faux du moyen-âge.

Le professeur Gonella, conseiller scientifique du cardinal Ballestrero 3, se trouvait à rude épreuve, car il paraissait avoir cautionné un protocole scientifique dont les nombreuses irrégularités allaient apparaître peu à peu au cours du symposium. Un soir, en a parte, je lui demandai pourquoi l'Église avait accepté aussi facilement d'être dépossédée de tout contrôle sur l'opération, et donc les entorses au protocole :

La réponse vint aussitôt : il avait été extrêmement difficile de savoir ce que voulait le Saint-Siège : les courriers reçus de divers bureaux n'y suffisaient pas ; encore fallait-il — par-delà les signataires — conjecturer quels avaient pu en être les auteurs !... De ce fatras un seul leitmotiv surnageait : il fallait qu'en aucun cas on ne puisse dire que l'Église avait voulu influencer le résultat... Comment, avec une telle consigne, le professeur Gonella aurait-il pu s'opposer efficacement à une opération si bien montée par des adversaires sachant, eux, ce qu'ils voulaient ?

C'est pourquoi les déclarations des théologiens sur la bioéthique nous inquiètent. Il était facile de protester contre le clonage humain lorsqu'il se présentait comme un simple futur possible. Dans Le Cep n°7 (p.3) nous avions pourtant dit notre conviction qu'il se pratiquait déjà en secret, çà ou là, dans le secret de quelques laboratoires. C'est désormais chose publique et nous imaginons déjà, que dans 10 ou 15 ans, usant d'autres mots, les mêmes bouches qui condamnent aujourd'hui le clonage humain nous expliqueront, Bible en main, qu'une « gémellité dirigée » manifeste le mieux la gloire de Dieu.

Pourquoi cette crainte ? En raison du silence des églises sur les OGM, preuve que le sens de la création divine s'est dissous, ou plutôt qu'il ne s'agit plus que d'un Dieu créateur "in principio", comme chez Newton, laissant l'homme libre de parfaire la création à sa guise.

Or la Bible interdit au paysan juif le mélange des espèces (Lév. 19: 19) : « Tu n'accoupleras pas des bestiaux de deux espèces différentes. »

Certes la loi mosaïque, dont certaines règles visaient à séparer le peuple messianique du sein des nations idolâtres, ne s'applique plus intégralement aux baptisés... Ses interdictions devraient, à tout le moins, attirer notre attention sur des réalités naturelles significatives même si, comme tout le vivant, elles demeurent largement inconnues 5. Les organismes dits "génétiquement modifiés" (OGM) 6 contreviennent directement à cette règle ; en outre ils supposent implicitement que l'homme est capable de faire mieux que son Créateur.

Cette prétention est orgueil, présomption, illusion... ou les trois ensemble associés dans un désir satanique de défigurer la création divine. Ce que Dieu fit « au commencement » était bon. Le mieux est l'ennemi du bien, sauf s'il vient corriger un manque, un écart par rapport à la perfection originelle. Oui, l'homme peut faire autre chose que Dieu, mais il ne peut ni ne doit prétendre faire mieux. Toute technique thérapeutique, visant à rétablir ce que le péché originel a désorganisé, trouve sa justification morale : elle participe au dessein divin. Ainsi l'homme exécute fidèlement la mission de gardien de la création confiée à Adam. À ce titre les biotechnologies entrent bien dans le plan de la Rédemption.

La prière et le sacrifice réparent moralement les péchés, et l'homme est grand auquel Dieu permet de s'associer ainsi à l'œuvre de son Fils unique. La médecine et l'écologie, qui préservent et restaurent l'être humain et son cadre de vie, participent elles aussi à l'œuvre de réparation messianique. Jésus et les apôtres ont guéri ceux qui venaient à eux, non seulement pour attester la réalité de leurs pouvoirs spirituels, mais encore en raison de la nature même de leur mission : à quoi servirait d'effacer le péché sans remédier aux conséquences du péché 7.

Le livre de l'Ecclésiastique (ch. 38) marque bien cette noblesse divine de la médecine, et les biotechnologies — dans la mesure où l'homme, animé par les vertus d'humilité et de crainte, ne prétend à rien d'autre qu'à réparer les blessures apportées à la création par le péché — sont peut-être aujourd'hui la forme la plus haute de cette démarche.

Les OGM au contraire obéissent à une toute autre logique : leur développement ne répond pas à une demande des consommateurs. On verra dans le dossier rédigé par Pro Anima à quel point la technique précède ici la science. Hippocrate disait : « savoir, c'est la science ; croire savoir, c'est l'ignorance ». L'insertion « au petit bonheur la chance » d'un transgène dans un génome dont on brise l'architecture et l'harmonie 8, l'ajout d'un gène isolé alors que l'organisme est un tout et qu'un gène peut commander plusieurs fonctions, la situation impossible où se sont mises de grandes sociétés en investissant massivement depuis des années (ce qui ôte sa nécessaire sérénité au débat politique), tout signale ici l'apprenti sorcier que devient l'homme (et surtout l'homme de science) dès lors qu'il se coupe des lumières de la Révélation.

L'être vivant n'est pas un jeu de Meccano que l'on démonte et remonte à volonté. Tout corps « animé » manifeste une forme divine qui le régit et dont la science doit tenir compte. Leibniz notait déjà (contre Descartes) que les « machines vivantes » n'ont rien de mécanique : leurs « rouages » s'avèrent eux-mêmes comme autant de machines composées de rouages plus petits, et la complexité d'une seule cellule nous le démontre surabondamment aujourd'hui. De plus tous ces organes sont reliés par les nerfs, la lymphe et le sang de telle sorte que les fonctions essentielles mettent en jeu quantité d'organes. L'œil, Claude Destaing l'expliquera en détail, est la plus belle manifestation d'une finalité à l'œuvre dans l'organisme. Car la fonction « vision » met en branle, outre l'étonnante « caméra » oculaire, des muscles coordonnés, des tissus finement spécialisés et agencés, le nerf optique et le cerveau, autre « boîte noire » dont les progrès de l'informatique font voir, à mesure, la merveilleuse composition.

Darwin avouait que l'œil, chaque fois qu'il y pensait, lui donnait la fièvre. Contre le simplisme et le matérialisme de sa théorie, son ancien maître (et président de la Société Géologique), Adam Sedgwick, lui écrivait en décembre 1859 :

« Il y a dans la nature une composante morale ou métaphysique à côté de la part physique. L'homme qui nie cela s'enfonce dans les marais de la folie... C'est la gloire de la science organique de relier le monde matériel et le monde moral par des causes finales. Vous avez ignoré ce lien et vous avez fait votre possible pour le briser... » 9

Le contraire de la folie, c'est la sagesse. Le tragique débat sur les OGM, l'étonnant silence de la bioéthique (démontrant une fois de plus comment le refus de l'inerrance biblique retire au christianisme sa dimension cosmique et réduit la religion au seul confort psychique), nous font comprendre l'urgence de la sagesse, l'urgence du recours au Livre de la Sagesse et, surtout, à l'Auteur de ce livre 10.

Dans les sciences comme dans la vie intérieure, l'homme n'est grand qu'à genoux 11.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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