Existe-t-il une Préhistoire ?
Résumé : La Préhistoire, étymologiquement ce qui vient avant l'Histoire, donc avant les civilisations antiques, constitue aujourd'hui tout un univers avec ses grottes habitées, son âge de la pierre, ses êtres fossilisés et même ses paysages, ses romans et ses films. Cet univers s'est constitué sur deux fondements : le mythe d'un progrès généralisé à tous les êtres vivants, et même à toute la nature, associé à une chronologie en millions d'années. Ces fondements étant invalidés par les faits, nous comprenons alors que le récit biblique nous fournit une histoire réelle bien que sobre remontant aux origines : il n'existe donc pas de « pré-histoire ».
Si l'on consulte la littérature savante, ou même les manuels, il existe une Pré-histoire, c'est-à-dire une Histoire précédant celle des civilisations antiques, elles qui nous ont légué à la fois des monuments et des documents, des vestiges matériels mais aussi des textes permettant d'interpréter ces vestiges. Ainsi les hiéroglyphes des temples égyptiens ou les tablettes babyloniennes avec leur écriture cunéiforme, les caractères gravés sur écailles en Chine ou même les runes protogermaniques. De la préhistoire, en revanche, ne subsistent que des ossements, des pierres taillées et quelques traces de feu. Pourtant, de ces maigres vestiges, a surgi tout un monde de paysages, de plantes et d'animaux dits « préhistoriques » et peuplé d'« ancêtres » de l'homme. Ici, l'histoire des êtres vivants rejoint la géologie : la superposition des animaux fossiles permit de reconstruire une sorte d'arbre généalogique de la vie.
Ce monde préhistorique a aussi ses romans, ses films et ses mascottes : les dinosaures. Mais si l'os fossile découvert au sein d'une roche a bien appartenu jadis à un squelette entier, et ce squelette à un animal vivant, il est clair que la part d'interprétation dans l'examen de ce vestige est grande.
[IMAGE] Fig. 1. Les faits et l'interprétation des faits. (Légende intégrée à l'image : "UN OUTILLAGE D'Homo faber... INCONTESTABLEMENT LA DISPOSITION MANIFESTE UNE ÉBAUCHE D'ÉVEIL RELIGIEUX !")
Lorsque l'abbé Breuil visita le site de Chou-Kou-Tien et vit les traces de feu avec les occiputs percés attribués au Sinanthrope, il fit remarquer que cet Homme de Pékin pouvait être aussi bien le gibier que chassait un homme véritable. L'on sait d'ailleurs que la cervelle de cet animal est si appréciée en Chine que les singes y ont presque disparu. L'idée de l'abbé Breuil fut en effet confirmée lorsque le Chinois Pei Wengzhong, qui menait les fouilles sur place, découvrit quatre squelettes d'Homo sapiens. Que se passa-t-il ensuite ? Quand Blake, le paléontologue de la Fondation Rockefeller responsable des fouilles, vint les voir à Pékin, il fit une crise cardiaque : la découverte anéantissait tout ce qu'il avait publié sur l'Homo pekinensis, la pire situation que puisse affronter un chercheur ! Heureusement, les ossements disparurent lors de la guerre sino-japonaise et l'affaire fit long feu.
Qui dit « histoire » dit « chronologie » ; le temps est à la fois l'ingrédient nécessaire et la mesure de tous ces récits, avec cette différence majeure : l'histoire compte en siècles ou en millénaires ; la Préhistoire compte en centaines de milliers ou en millions d'années.
Il importe ici de noter que la Préhistoire — tout comme le mythe évolutionniste — naquit au XVIIIe siècle, donc bien avant les théories savantes qui lui taillèrent son costume scientifique. Ainsi Benoît de Maillet, qui fut consul de France au Caire de 1692 à 1708, est-il à lui seul l'inventeur de l'homme des cavernes, au langage balbutiant, et de l'idée générale selon laquelle les êtres terrestres eurent pour ancêtres des êtres marins ; la vie sortit un jour de la mer où elle était née. Un solide indice de cette « terrestrisation » lui avait été fourni au Caire « où Hérodote disait que, de son temps, on voyait encore dans les pierres les anneaux de fer auquel on attachait les vaisseaux qui venaient à Memphis »[1].
Or, Le Caire est aujourd'hui séparé de la mer par un vaste delta. Benoît de Maillet généralisa le phénomène et en conclut au « retrait des mers » qui, jadis, couvraient tous les continents. C'est peut-être lui qui inventa la théorie selon laquelle les sauvages seraient des primitifs[2], sorte de témoins des premiers temps de l'humanité :
« Dans quel état croyez-vous que les races humaines se soient trouvées au sortir de la mer ? Farouches, muettes, sans raisonnement, elles ont erré longtemps sur la terre et habité les cavernes[3], avant qu'ils eussent acquis l'usage d'articuler des sons, de les approprier à certaines idées, et de communiquer leurs pensées et leurs connaissances à leurs enfants... Il y a des nations encore si barbares qu'elles ont à peine l'usage de la parole. »[4]
Peu après, Jean-Jacques Rousseau, dans son célèbre Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, imaginait un « état de nature » dans lequel l'homme aurait vécu sans les complications de la vie civilisée et même sans famille :
« Dans cet état primitif, n'ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriétés d'aucune espèce, chacun se logeait au hasard, et souvent pour une seule nuit : les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement selon la rencontre, l'occasion, le désir, sans que la parole fût un interprète fort nécessaire des choses qu'ils avaient à se dire ; ils se quittaient avec la même facilité. »[5]
Le XIXe siècle parut confirmer ces intuitions sur l'homme et sur les animaux « antédiluviens » (le mot « préhistorique » vint plus tard), rejoignant ainsi les idées sur le progrès technique émises par Newton dans sa Chronologie des anciens royaumes traduite en français en 1728 et qu'Anderson et Désaguliers incorporèrent dans les Constitutions de la franc-maçonnerie. Dès lors, l'homme, Homo faber, se caractérise par les outils et savoir-faire qu'il maîtrise, et l'histoire de l'humanité devient l'histoire des progrès techniques.
La Préhistoire répond ainsi aux grandes questions que se posent nos contemporains sur leur origine et sur celle du monde vivant. Malheureusement, ce succès enviable repose sur deux grandes hypothèses implicites : les longues durées indispensables et la thèse d'un progrès général des êtres vivants.
Les durées. Pendant deux siècles, de Buffon (1750) à Holmes (1947), l'âge « scientifique » de la terre avait été multiplié par 10 à chaque génération, pour se stabiliser sur les dates désormais « absolues » tirées des éléments radioactifs. Parvenu au milliard d'années, l'on put croire un instant que ces immenses durées, dans lesquelles l'imagination se perd, suffiraient à la tâche. Ainsi, George Wald (1906-1997), prix Nobel de physiologie en 1967 pour ses travaux sur les pigments colorés dans les bâtonnets de l'œil, put écrire ce qui suit, sans même en soupçonner tout le côté ridicule :
« La durée avec laquelle nous avons ici affaire est de l'ordre de deux milliards d'années et, partant, cela n'a aucun sens de juger quelque chose d'impossible sur la base de l'expérience humaine. En un temps si long l'impossible devient possible, le possible probable, et le probable virtuellement certain. Il suffit d'attendre : le temps accomplira tout seul le miracle. »[6]
Mais c'était sans compter sur la complexité des êtres vivants. En 1769, Diderot se croyait fondé à écrire : « Voyez-vous cet œuf ? Une masse insensible avant que le germe y soit introduit ; et après que le germe y est introduit, qu'est-ce encore ? une masse insensible, car ce germe n'est lui-même qu'un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation, à la sensibilité, à la vie ? par la chaleur... »[7]
La complexité d'un être pouvait donc se mesurer au nombre de « simples cellules » qu'il comportait, d'où l'idée de classer les vivants selon leur organisation. On parlera d'êtres « organisés », et Maurice Caullery, dans les années 1930, était titulaire à la Sorbonne d'une chaire « d'évolution des êtres organisés ». On demeurait ainsi dans la lignée de Descartes, proposant de partir du simple pour passer ensuite au complexe. Or la biologie contemporaine a montré que cette méthode, peut-être en partie applicable au monde des idées, n'avait plus sa place dans le monde du vivant où les éléments simples n'existent pas :
« Il n'y a pas eu transformation du simple au complexe. C'est là la révélation de la biologie moderne. La complexité biochimique d'un microbe n'est pas inférieure à celle d'une plante ou d'un animal. »[8]
La complexité d'une « simple » cellule, avec ses centaines d'organites différents qui s'y coordonnent dans un ballet époustouflant, défie toute représentation. On ne peut donc plus compter sur les millions d'années pour imaginer qu'un heureux hasard puisse engendrer une telle merveille[9].
De plus, cette chronologie butte elle-même sur des « faits polémiques », qui suffiraient à l'écarter si on leur donnait la publicité qu'ils méritent. Nous n'en rappellerons ici que deux, qui se rattachent directement à l'homme.
1. Les nodules de ferromanganèse. Ces minerais marins se produisent quand une amorce se met à capter les ions métalliques présents dans l'eau. Ils constituent ainsi un minerai particulièrement pur et facile à exploiter. Leur taille, rapportée aux quelque 400 000 ans, voire au million d'années, que leur attribue la géologie officielle, annonce des taux de croissance annuelle très faibles. Or, on a trouvé en mer Baltique un nodule formé autour d'une capsule de bière finlandaise de la célèbre marque Karjala, bière dont la fabrication a démarré en 1932. Deux interprétations se présentent alors à l'esprit. L'une selon laquelle, au cours de la Préhistoire, a fleuri sur les côtes de la Baltique une civilisation antédiluvienne qui, non seulement avait inventé la capsule de bière, mais eut l'idée de la décorer des bras tenant une épée et un sabre sur fond rouge, qui symbolisent l'affrontement historique entre la Finlande (l'épée) et la Russie (le sabre). L'autre interprétation considère que les nodules sont beaucoup plus récents qu'on ne l'imaginait, ce qui en fait une ressource minérale renouvelable[10]. Nous laisserons le lecteur choisir.
[IMAGE] Fig. 2. Une capsule de Karjala (tout en bas, au centre). Cliché pris par notre correspondant finlandais Michel Duhamel.
2. Un autre « fait polémique » significatif concerne précisément l'animal symbolisant la Préhistoire, le dinosaure. En 2005, lorsque Mary Schweitzer publia dans la revue Science son premier article sur les tissus mous de dinosaure[11], on pouvait encore écarter cette étrange anomalie comme un cas particulier : il n'est de science que du général ! Mais les découvertes se sont depuis accumulées et il n'est plus possible de nier que de nombreux os de dinosaure ne sont pas encore fossilisés, si du moins la fossilisation est bien le remplacement de matériaux organiques (os, tendons, muscles, etc.) par des composés minéraux.
[IMAGE] Fig. 3. À gauche : vaisseaux sanguins de T.rex. De tels tissus mous ne devraient plus être là après 65 millions d'années. À droite : structures microscopiques extraites des vaisseaux sanguins (comme d'un tube de dentifrice). Le point noir au centre des cellules sanguines est le noyau, que les reptiles conservent (à la différence des mammifères).
Ici encore deux interprétations sont possibles. Ou bien le collagène osseux d'un dinosaure ou encore l'encre d'un calmar fossile (avec laquelle on a cependant pu écrire !) se sont « étonnamment bien conservés », ou bien l'enfouissement cataclysmique qui a permis la fossilisation est récent. On comprend mieux alors les indices de coexistence de l'homme avec les dinosaures — appelés jadis « dragons » —, que ce soit en Chine, à Babylone ou en Europe[12]. Le livre de Job (ch. 40 & 41), quand il décrit le Behémot (בהמות) et le Leviathan (לויתן), le fait de façon réaliste, tout comme il évoquait au chapitre précédent la biche, le buffle, l'autruche, le cheval, l'aigle ou l'épervier. Le dinosaure et le plésiosaure font donc partie du bestiaire biblique et sont présentés au long de 56 versets comme les chefs-d'œuvre du Créateur, ce qui serait vide de sens s'il s'agissait d'animaux mythiques.
Le mythe du progrès.
Outre sa chronologie millionnaire, le narratif préhistorique retrace aussi le progrès des formes de vie, donnant le jour successivement à des lignées de plus en plus complexes pour culminer en l'homme, dont le cortex cérébral s'est épaissi au point de permettre la conscience de soi et le langage articulé. D'une manière générale, la thèse évolutionniste consiste à projeter sur la nature le mythe du progrès. Ainsi les êtres qui nous entourent n'auraient pas toujours existé ; ils descendraient de lignées antérieures moins évoluées, plus « primitives ». Par exemple, dans une lignée héréditaire d'animaux aveugles, un beau jour, l'œil apparut. Quand on sait tout ce qu'implique la vision : non seulement l'organe « œil », organe déjà éminemment complexe en lui-même, mais toute la chaîne fonctionnelle dont l'entièreté et l'intégrité permettent de voir, il devient difficile de croire qu'un tel ensemble minutieusement coordonné ait pu se former sans l'intervention de cette « intelligence intentionnelle » que Claude Bernard voyait à l'œuvre dans toutes les opérations de la physiologie.
Quiconque croit en l'évolution doit donc admettre, même s'il n'en a pas conscience, qu'il croit — sans la moindre preuve — que la vision, la capacité de voir, a surgi du néant à force de temps et de recombinaisons moléculaires. Mais cela s'avère pure croyance, sans le moindre indice rationnel, et d'autant plus déraisonnable que les transformations constatées dans le monde vivant correspondent plutôt à une « dévolution », à une perte ou à un affaiblissement des facultés. Non seulement nombre d'espèces disparaissent, mais encore des types d'organisation inconnus aujourd'hui se découvrent chez les fossiles, ainsi ceux trouvés dans les schistes de Burgess, au Canada. Concernant les caractères principaux, la diversité décroît au fil du temps, même si elle peut sembler croître concernant les caractères secondaires : les centaines de races de chien varient en taille et en pelage ou en psychologie, mais ce sont toujours des chiens avec les mêmes organes aux mêmes endroits du corps.
Ainsi, le narratif de la Préhistoire expliquant qu'une longue période de temps aurait permis à des formes vivantes nouvelles de se complexifier progressivement pour aboutir à un singe supérieur, devenu un jour conscient de soi et apte à un langage abstrait que rien n'annonçait dans le règne animal, ce narratif, donc, finit par se dévoiler pour ce qu'il est : un chapitre majeur du grand mythe cosmogonique moderne ; une affabulation collective qui, sous les atours de la science, n'a jamais servi qu'à détourner les hommes de leur véritable Histoire. Car la Préhistoire n'existe pas, au sens d'une période ayant précédé la création de l'homme. Nous disposons bel et bien d'un récit historique des origines, transmis depuis Adam et repris par Moïse dans la Genèse. Rien ne contredit la Parole de Dieu dans les faits scientifiques fidèlement interprétés, tandis que le mythe préhistorique s'éteindra avec les Lumières, aujourd'hui agonisantes, du malheureux siècle qui les avait vus paraître.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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