Expérience palliative vécue (II)

Par Jean C. KÉROUACRevue n°115Médecine, Spiritualité, Témoignage
Expérience palliative vécue (II)

Résumé : Dans Le Cep n° 114, l'auteur nous avait décrit comment une nonagénaire en fin de vie, Mimi, avait été mise sous morphine (ce qui est en soi un soin palliatif classique contre la douleur), mais selon un protocole excessif qui, grâce à des conseils médicaux et juridiques avisés, a pu être suspendu. On découvrit alors que la souffrance la plus grande, n'avait pas été la douleur physique mais celle de ne pouvoir s'exprimer. Nous allons cette fois voir comment une religieuse en état de coma « végétatif » profond depuis des semaines, ouvrit les yeux, remua les mains et sourit pour mourir aussitôt lorsqu'un aumônier vint lui donner l'extrême-onction. Ces deux cas vécus nous montrent l'importance des derniers moments de vie !

En ce début du magnifique, mais chaud, mois de juillet 2008, nous revenions de l'ascension du mont Krizévac (Bosnie) avec l'abbé Carmichael, 70 ans, aumônier d'hôpital depuis plus de 30 ans. Grand, robuste et quasi athlétique, ce prêtre manifestement plus spirituel que beaucoup gravissait ce mont tous les jours, parfois mêmes deux fois par jour. « Je passerais bien ma vie sur cette montagne bénie », nous a-t-il confiés quand nous nous retrouvâmes ensuite à sept, dont quatre prêtres, autour de la table de notre pension juste avant le repas du soir. Nous parlions de choses spirituelles quand l'un de nous interrogea l'abbé Carmichael sur sa vocation d'aumônier d'hôpital. Il nous raconta alors une expérience particulière qui l'avait profondément marqué, quelque dix ans auparavant, alors qu'il visitait une malade dans une unité gériatrique du Québec. Sa visite terminée, il fut abordé entre deux portes par le médecin de l'étage. « Mon père, lui dit-il, en vous voyant tout à l'heure, j'ai pensé à l'une de nos patientes, sœur Élisa, qui est dans le coma depuis tout près d'un mois. » Elle respirait par elle-même, mais était gavée et hydratée, chose assez normale à l'époque[1].

Cependant, son état était très mauvais et se prolongeait étrangement, suscitant une pitié grandissante et aussi quelques questionnements[2].

Son état fut considéré « végétatif », terme employé même en présence d'un malade comateux lorsque divers soignants le visitent, fût-ce pour des choses aussi banales que de lui couper les ongles ou les cheveux. Jean-Paul II, invoquant l'inaliénable dignité de l'être humain, avait d'ailleurs demandé de ne plus employer ce qualificatif réducteur, ce que je n'ai découvert que récemment. Mais qui a pu penser un jour qu'un humain serait qualifié de « végétatif », autrement dit de « légume », surtout quand l'être qui semble ne pas réagir est conscient de sa situation ?

« Les récentes avancées touchant le LIS (Locked-in Syndrom), "syndrome d'enfermement dans son corps"[3] ont permis d'inclure ce nouveau terme dans la nomenclature médicale ; chose étrange d'ailleurs que ce soit si tardif, compte tenu du témoignage des médecins des XVIIIe et XIXe siècles avec leur "taphophobie". À l'époque, on avait découvert avec horreur des cas où ces "morts" s'étaient "réveillés" dans leur tombe…

C'est alors que naquit la pratique de munir les morts et leur tombeau d'un petit fil attaché à un doigt, l'autre extrémité étant attachée en surface à une clochette[4]. »

Le médecin demanda alors à notre abbé s'il irait visiter la personne en question, chose qu'il s'empressa d'accepter en apprenant qu'il s'agissait d'une religieuse. Il regarda la patiente dès la porte de la chambre silencieuse. Élisa était parfaitement immobile. Il entra alors d'un pas assuré, suivit en cela par le médecin, une infirmière et une sœur de sa communauté, et lui parla sur un ton enjoué, comme si elle était bien consciente. « Bonjour, sœur Élisa ! dit-il. Je suis l'aumônier de l'hôpital et je viens vous apporter le sacrement des malades »… [il est étrange qu'elle ne l'ait pas reçu plus tôt !] « Je lui fis le signe de croix sur le front et, à mon grand étonnement, elle ouvrit les yeux. » Sœur Élisa tourna ensuite très lentement la tête vers l'abbé et se mit même à bouger les mains tout en restant couchée. Puis, voyant son sourire mêlé d'un étrange empressement, notre aumônier lui prodigua le sacrement des malades, qu'elle accepta avec joie...

« Je venais juste de finir, continue l'aumônier ; la seconde suivante, elle expirait sous nos yeux… » Tout le personnel médical ainsi que l'autre sœur étaient dans la stupéfaction. Le médecin déclara alors qu'il était impossible qu'elle sorte de ce type de coma végétatif profond qui, depuis trois semaines au moins, laissait présager une mort à tout instant… Dit autrement, tout le personnel soignant était déjà stupéfait qu'elle ne fût pas morte bien avant. C'était comme si elle attendait, pour mourir, la visite de l'abbé[5].

Cette expérience m'a été racontée par l'abbé lui-même à Medjugorje, entre le 4 et le 8 juillet 2008. Bien que je n'aie jamais revu ce prêtre passionnant, j'ai pu lui téléphoner en avril dernier, après quelques heures de recherche, et il me confirma que ce fut l'un des plus forts moments de sa vie d'aumônier.

Les souvenirs que je garde de lui, de son entrain et de sa foi profonde m'ont toujours été et me sont toujours une cause d'inspiration et de joie !

Conclusion

Dans la plupart des cultures et peuples du monde entier, où les colons de jadis ont posé les pieds, autant chez les Aborigènes que chez les peuplades des îles vierges les plus reculées, partout des rites en lien avec la mort existaient. Rites accompagnateurs avant, pendant et après la mort, mettant à néant notre utilitarisme occidental. Ici, je crois qu'il est utile de rappeler les promesses de Jésus-Christ à sœur Faustine concernant ces mourants qui auraient « la chance » de pouvoir faire réciter à leur chevet le chapelet de la Miséricorde Divine. Ici, je crois bien que nous pouvons, à la lumière du pari de Pascal, saisir une autre immense occasion de charité auprès des personnes fragilisées en leur assurant les secours dont elles ont besoin pour franchir la grande porte !

Annexe. À propos de la « taphophobie »[6]

Cette pratique est évoquée par Michel Vovelle dans son livre La Mort et l'Occident, de 1300 à nos jours, (Paris, Gallimard, 1983). Dans la cinquième partie, intitulée « La mort en question au siècle des Lumières », p. 455 et 456, il évoque le développement du fantasme de l'enterré vif :

« L'Encyclopédie de Diderot et de D'Alembert, à l'article "Mort", détaille toute une série d'aventures d'enterrés vivants, les uns miraculeusement sauvés in extremis, les autres découverts trop tard, mais la main engagée sous le couvercle du cercueil, voire les bras dévorés par eux-mêmes dans l'excès de leur faim et de leur douleur… L'idée traîne partout. [...]

L'idéal serait d'attendre les débuts de la décomposition, seul signe qui ne trompe pas : mais cela suppose qu'on puisse faire séjourner les cadavres le temps nécessaire dans un lieu approprié.

Les États hésitent à s'engager dans l'onéreuse entreprise de ces charniers d'un nouveau genre ; mais des sociétés privées prennent l'initiative de faire édifier des maisons des morts, préfiguration des morgues du siècle suivant : celle de Weimar, dit-on, est un modèle du genre avec circuit de chauffage, cordelettes attachées aux extrémités des défunts, déclenchant au moindre mouvement une clochette qui alerte un veilleur… Ces établissements sont restent des curiosités, à l'usage des élites. Mais il n'en reste pas moins que l'Allemagne s'est, plus que tout autre pays, hypnotisée sur le problème, peut-être en raison du nombre de communautés juives, dont l'importance sociale commence à être prise en considération. C'est par le biais des obsèques judaïques que l'affaire ici rebondit : elles sont dans la tradition extrêmement rapides, après trois heures de veille et une reconnaissance sommaire de la mort [...]. »

On retrouve aussi cette pratique évoquée très brièvement dans un article « Les débuts de la crémation moderne en France », de Paul Pasteur, Le Mouvement social, n° 179, p. 59-80.

Cette peur de « l'enterré vif » et les méthodes utilisées pour la combattre sont évoquées par de nombreux auteurs. On peut citer notamment Louis-Vincent Thomas « En hommage à Louis-Vincent Thomas », Études sur la mort 1/2006 (n° 129), p. 11-22, article intégral accessible en ligne sur CAIRN, à la bibliothèque municipale de Lyon ou accessible de chez vous, si vous êtes abonné à la bibliothèque, en passant par le site Lectura, dont voici un extrait :

LA HANTISE D'ÊTRE ENTERRÉ VIF

Si la vie ne quitte que progressivement le cadavre, ne risque-t-il pas de se réveiller dans sa tombe ? [...] Au cours des âges, certaines précautions furent prises pour être sûrs du décès. La plus ancienne consistait à n'enterrer qu'au moment où la pourriture devenait manifeste : les Perses, s'il faut en croire Hérodote, ne mettaient les cadavres en terre que lorsque les oiseaux de proie étaient attirés par les odeurs pestilentielles. Ainsi s'imposèrent des réglementations concernant les délais de l'inhumation : Lycurgue (390-324 avant J.-C.) requérait 11 jours pour les Spartiates ; les Romains en exigeaient 7, Platon demandait que l'on gardât les cadavres 3 jours « pour s'assurer de la réalité de la mort » ; il a fallu, en France, attendre le Code Napoléon pour qu'on s'en tienne aux 24 heures toujours en vigueur dans la législation actuelle. Citons encore l'interrogation du défunt : au Vatican, le cardinal intérimaire frappe trois fois le front du Pape en l'interpellant par son nom de baptême ; les anciens Chinois se contentaient d'arrêter à plusieurs reprises le convoi funéraire afin de secouer rudement le mort. Des procédés de surveillance furent institués.

Les Tatars inhumaient les cadavres trois jours après le décès dans une fosse peu profonde afin que la tête restât découverte ; ce fut en 1545 que Calvin créa le corps des inspecteurs des morts dont la tâche était d'examiner soigneusement l'état des défunts ; de même, c'est en 1792 à Weimar, en 1797 à Berlin, en 1803 à Mayence, en 1818 à Munich que furent construites les Chambres mortuaires d'attente (Vitæ dubiæ azilia) ou obitoires : le gardien pouvait être alerté en cas de fausses morts grâce à un cordon enroulé autour de sa main et attaché au défunt. D'autres techniques furent proposées, mais sans succès. À la fin du XVIIIe siècle, Madame Necker, épouse du ministre de Louis XVI, célèbre par son Traité des inhumations précipitées, se fit construire un bassin de pierre rempli d'alcool afin qu'on l'y immergeât avant ses obsèques. En 1852, Bateson imagine un engin de résurrection économique pour déjouer la mort apparente ; mais peu confiant dans son invention, il s'arrosa d'huile de lin qu'il enflamma.

En 1882, J. G. Krichbaum conçut un système pneumatique permettant d'observer ce qui se passait au fond des tombes. De même, en 1901, Karnice-Karnicky, traumatisé par les hurlements d'une jeune fille enterrée vive, proposa le dispositif que voici. Une petite boule de verre sur la poitrine de l'inhumé est reliée à un ressort communiquant avec une boîte métallique placée sur le cercueil, par le moyen d'un long tube. Si le mort vient à bouger, le mouvement de la boule fait se détendre le ressort : alors le couvercle de la boîte s'ouvre laissant filtrer air et lumière dans le caveau ; un drapeau s'élève à plus d'un mètre au-dessus du sol tandis qu'une sonnette retentit durant une demi-heure (Jacques Delarue, « Si vous vous réveillez dans votre cercueil… » ; Le Crapouillot, n° 69, juin-juillet 1966).

Enfin, on commercialise aux États-Unis un cercueil de sécurité plus vaste (on peut s'y asseoir), plus confortable, pourvu en outre de bouteilles d'air comprimé, d'un ventilateur, d'une réserve d'eau et d'aliments et d'un appareil radio émetteur sur ondes courtes pouvant alerter les forces de police ou les radioamateurs.

Ce procédé rappelle la coutume instituée par les tyrans de Syracuse en Sicile, qui déposaient des provisions dans leurs énormes tombes-baignoires posées sur le sol des nécropoles et soigneusement aérées latéralement ; les défunts qui se réveillaient pouvaient s'asseoir, se restaurer et appeler les gardiens astreints à des rondes régulières (exemple cité par le Dr Peron-Autret).

La crainte d'être enterré vif a donc toujours existé. N'oublions pas qu'en 1837 l'Académie des Sciences de Paris fonda le prix Manni destiné à récompenser celui qui parviendrait à « remédier à des accidents si funestes » en rendant le diagnostic de la mort « aussi sûr que prompt et facile ». Cette hantise du réveil outre-tombe devient parfois une véritable névrose obsessionnelle : qu'on se souvienne des écrits angoissés d'Edgar Poe ou de la lettre pathétique d'Henri de Montherlant suppliant que l'on s'assurât bien de sa mort avant de l'incinérer. Il ne s'agit pas seulement d'une forme de claustrophobie, mais d'un fantasme universel, celui du cadavre sensible ou de la vie résiduelle. Pour l'imaginaire, la réalité du cadavre n'efface pas aisément l'image du corps vivant. »

Cet extrait d'article est lui-même issu du livre Le Cadavre de Louis-Vincent Thomas. Cette peur est aussi étudiée par Philippe Ariès dans son livre : L'Homme devant la mort. Enfin, vous pouvez consulter, en complément sur les différents aspects de la mort, un ouvrage assez récent, le Dictionnaire de la Mort, sous la direction de Philippe Di Folco (Paris, Larousse, 2010).

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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