Illusions et vérité

Par Dominique TassotRevue n°114Science, Philosophie, Religion, Editorial
Illusions et vérité

Résumé : Après avoir, dans le dernier n° du Cep, évoqué la personnalité de Guy Berthault, il convient de s’intéresser à sa pensée ou, plus exactement à la démarche intellectuelle de ce chercheur de vérité. Car ce mot de vérité, justement, n’était pas pour lui un simple mot, mais comme une méthode pour aller droit au but, sans se laisser détourner par les aspects secondaires des questions étudiées. De là le titre qu’il choisit en 1977 pour le petit ouvrage où il faisait la synthèse de ses vues sur l’univers physique comme sur les causes métaphysiques et spirituelles, qui seules peuvent en donner l’explication. Si la Science, ou plutôt la communauté scientifique, est en crise aujourd’hui, c’est bien parce qu’elle s’est dispensée de rechercher la cohérence entre tous les ordres de vérité, oubliant que la rectitude morale est aussi importante que l’agilité neuronale. La médecine est peut-être un des domaines les plus compromis, au point qu’elle semble récuser jusqu’au serment d’Hippocrate qui justifiait l’autorité dont elle jouissait.

« La plupart des erreurs des hommes viennent non de ce qu’ils raisonnent mal à partir de principes justes, mais de ce qu’ils raisonnent juste à partir de principes faux ou de considérations inexactes. »

Telle est cette citation de Fénelon [1] , dans une Lettre pour l’éducation du duc de Bourgogne, que Guy Berthault aimait à citer et qui pourrait figurer en épigraphe de toute son œuvre. Elle évoque, en effet, cette recherche de la vérité qui, même à son corps défendant, devrait inspirer toute recherche scientifique. C’est après réflexion qu’il intitula Illusions et Vérité l’opuscule où il résuma sa pensée [2] . Illusions y est au pluriel ; vérité au singulier. Les erreurs sont multiples, car tout écart par rapport à la vérité y conduit ; la vérité est une, car toutes les vérités se tiennent et ne forment un ensemble cohérent que si chaque pièce y prend son exacte place.

Or Guy Berthault, dans sa recherche de la vérité, avait souci d’incorporer aussi bien l’exactitude scientifique stricto sensu que la justesse philosophique et la rectitude de la foi chrétienne.

Il nous apparaît ainsi comme un bloc erratique dans la plaine désolée représentant la pensée laïcisée qui nous entoure. C’est en qualité de chrétien convaincu qu’il eut l’idée saugrenue – lui qui n’était pas géologue – de vérifier expérimentalement les fondements de la chronologie géologique. Il donnait ainsi raison à Leibniz remarquant que, bien souvent, de simples amateurs éclairés font progresser la science, car ils n’ont pas intériorisé les idées dominantes jusqu’au point de ne pouvoir imaginer de les remettre en question. Nul ne peut refaire toutes les expériences et tous les raisonnements qui ont conduit à l’état présent d’une discipline. Un esprit « naïf » est libre de créer du nouveau !

La science repose sur la confiance , c’est d’ailleurs pourquoi il est tragique, aujourd’hui, de voir tant d’articles être déréférencés, car ils se sont révélés biaisés, voire radicalement faussés : on vient de le voir en médecine dans des publications pourtant aussi prestigieuses que le Lancet ou le New England Journal of Medicine . Nous avons vu aussi la situation inverse : des articles retirés, car contraires aux dogmes du moment, sans même qu’il fût jugé nécessaire de les réfuter en détail ; des carrières également furent brisées.

La Providence aura voulu que Guy Berthault – comme jadis Lavoisier, fermier général – pût financer lui-même ses expériences et celles qu’il fit réaliser à l’Institut d’Hydraulique de Marseille, puis à l’Université du Colorado et en Russie. Mais sa motivation demeura celle de mettre un terme au conflit évident entre les âges géologiques et la chronologie biblique.

Dans les années 60, son père spirituel, l’abbé Robert Prévost, voyait les dégâts causés chez les théologiens par le teilhardisme, sorte de relecture de tous les dogmes du Credo pour les interpréter à la lumière de l’évolution, ce « fait suprême [3] » devant guider toutes les pensées.

Compte tenu de cette image de savant considérable de réputation internationale, qui accompagnait Teilhard, sa pensée devait être jaugée par un esprit scientifique et l'abbé Prévost se tourna donc vers Guy Berthault. Ce dernier comprit que les âges longs de la géologie formaient l’élément crucial de la crise de l’intellect chrétien, et il eut l’intuition que tout reposait sur le principe de superposition : le dépôt sédimentaire qui vient recouvrir (donc situé au-dessus) est, en conséquence, plus récent que celui qu’il recouvre.

Ce principe peut être considéré comme le type de ce que Descartes nommait « une idée claire et distincte », celle dont la vérité s’impose d’elle-même a priori, sans qu’il soit besoin de la vérifier. D’ailleurs, depuis l’énoncé de ce « principe de superposition » par Nicolas Sténon, en 1669, puis par l’abbé Giraud-Soulavie en 1780, nul ne s’était préoccupé de vérifier un « fait » aussi évident. Or il est un autre fait bien connu des ménagères : les cailloux retombent et les poussières volent, tous deux pourtant constitués d’un même matériau ! La vitesse de descente d’un corps dans un fluide dépend de sa granulométrie. Grâce au grès de Fontainebleau qui est très friable, Guy Berthault put aisément reconstituer un mélange homogène des différents grains de sable qui avaient préexisté au dépôt de cette roche. Il colora les gros grains au bleu de méthylène. En laissant ce mélange se déposer dans l’eau, l’expérimentateur montra qu’une alternance de gros grains puis de petits grains reconstituait la stratification initiale. Il s’agissait donc d’un phénomène mécanique et non chronologique ; c’est pourquoi l’on observe des strates [4] superposées ayant toutes exactement la même épaisseur, parfois sur plusieurs mètres de haut. Une stratification aussi régulière prouve, donc, la simultanéité du dépôt d’un matériau hétérogranulaire et non la succession de dépôts différents au cours du temps. Ce fait constaté est l’exact contraire de l’idée que tous avaient admise comme une évidence.

Le paléontologue Jean Piveteau, membre et futur Président de l’Académie des sciences, auquel Guy Berthault avait présenté ses travaux, lui conseilla de déposer ses comptes rendus sous forme de plis cachetés de manière à « préserver l’antériorité de la découverte ».

Tout semblait bien parti, mais Guy Berthault commit l’insigne maladresse d’exposer à Piveteau – connu comme savant catholique – la raison pour laquelle, lui, qui n’était pas géologue, s’était lancé dans de tels travaux : il y voyait, avoua-t-il, un lien avec l’historicité de la Genèse . Or les scientifiques sont des gens intelligents… Piveteau comprit aussitôt l’enjeu, et lorsque Guy Berthault demanda l’ouverture des plis cachetés, le destinataire se déclara incompétent ! Les plis furent alors remis à un autre académicien – lequel mourut dans l’année –, puis aboutirent sur le bureau d’un troisième, qui répondit qu’à sa connaissance, il n’y avait là rien de nouveau. En désespoir de cause, Guy Berthault fit imprimer son opuscule Illusions et Vérité et l’envoya à tous les évêques de France, recevant quelques réponses polies, mais sans impact sur les milieux scientifiques.

Or la Providence veillait. Un Anglais membre du CESHE, Peter Wilders, conscient de l’importance de tels résultats expérimentaux, remit Ilusions et Vérité à un cousin géologue. Ce dernier considéra qu’il ne pouvait pas lui-même juger ce travail et, ayant ôté les considérations philosophiques aujourd’hui déplacées dans un article savant, transmit le document à deux autorités connues dans le cercle de la géologie française : Jean Aubouin, auteur du manuel le plus répandu, et Georges Millot, spécialiste international des argiles et président de la Société géologique de France (1973). Seul ce dernier répondit, mais en affirmant que de tels travaux expérimentaux étant très importants, il les présenterait lui-même à l’Académie des sciences.

La suite est connue de nos lecteurs et peut être retracée dans les diverses publications savantes en France, aux États-Unis et en Russie, dont le CEP a rendu compte en leur temps. Ce qui ne l’est pas est l’aveu que fit un jour Georges Millot à Guy Berthault : le troisième académicien contacté autrefois, celui qui avait écarté les plis cachetés, c’était lui-même ; il n’en avait pas compris l’importance ! Si la note avait été déposée par un confrère, il y aurait prêté attention, mais venant d’un inconnu, il ne s’y était pas vraiment intéressé. Cela nous enseigne que la science est une activité humaine, dans laquelle se retrouvent toutes les faiblesses et les fragilités de nos motivations ; la paresse, la vanité et l’intérêt n’étant pas les moindres.

À cet égard, la façon dont s’est comportée la communauté des biologistes et des médecins durant la récente « opération pandémie » est révélatrice. La vérité, cette adéquation entre les idées et les faits, fut la grande oubliée. La docilité est une vertu, à condition d’entraîner des renoncements personnels. Mais quand une profession entière oublie le serment qui la distingue pour, moyennant une rémunération spécifique, écarter le devoir de soigner et pratiquer indistinctement un acte médical qui devrait être conditionné par l’état de santé individuel de chaque patient, la docilité n’est plus une vertu mais une faute, fût-elle collective. La science jouit dans nos sociétés d’une autorité intellectuelle incontestée. Mais la manière dont les ténors de la science se sont prêtés à l’opération, donne à penser... La médecine est l’ art de guérir. Depuis les années 1950, les dictionnaires la définissent plutôt comme l’art ou la science de guérir. Elle acquiert ainsi une aura de certitude qui change profondément sa nature. L’erreur est humaine, donc inévitable, mais une science, supposée certaine, n’a plus droit à l’erreur.

Dans le même temps où elle s’arrogeait le statut de science, la médecine s’est donc interdit de prescrire librement, au risque de se tromper. Le médecin est ainsi incité à limiter l’usage d’une substance aux seules indications thérapeutiques officielles ; il applique un protocole établi par d’autres et perd en chemin les particularités de son patient. Il tombe aussi sous la surveillance de Big Brother, qui va noter et archiver la conformité statistique de ses prescriptions. Il a perdu la liberté qui était un des principes de son art. Bien qu’exerçant une activité dite libérale, il passe sous le contrôle d’une administration tatillonne, alignant ainsi sa situation sur celle des salariés : la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit. Plus généralement, l’instrumentalisation de la science est l’un des grands drames méconnus qui minent nos sociétés.

Gouverner, c’est exercer des responsabilités, prendre des décisions dont on devra répondre. En l’absence du glaive spirituel – dévoué au bien commun surnaturel de l’État et pouvant exercer son contre-pouvoir –, le glaive temporel – normalement voué au service du bien commun naturel – a beau jeu de nommer lui-même les membres de hauts comités dont il suivra les recommandations : l’opacité s’installe ainsi dans les actes de gouvernement et, par-là, l’irresponsabilité.

Conscient de sa finitude, l’homme a besoin de faire confiance à autrui, et surtout aux autorités. L’asservissement de la médecine se prolonge aujourd’hui par les lois sur l’euthanasie. Autrefois, on faisait entièrement confiance à son médecin, car il appliquait l’antique principe primum non nocere, « d’abord ne pas nuire ». Avec le COVID et l’euthanasie, l’image de la médecine s’est transformée, inévitablement. La seringue, dans l’imaginaire collectif, n’est plus seulement l’instrument qui soigne, le véhicule du remède.

Avec les manipulations génétiques et certaines chirurgies, s’ouvre un autre champ qui, à terme, pourra faire choir la science idolâtrée de son trône. Ses promesses non tenues de prospérité et de bonheur suscitent le doute, et le doute, le rejet. La vision scientiste du monde est en péril et nous ne la regretterons pas. Il est dans la nature des illusions de s’effacer un jour, comme le principe de superposition aura perdu son statut immérité d’explications générales des strates. Mais comment libérer la science asservie ? Ici encore Guy Berthault nous montre la voie ou plutôt les règles à suivre. Il en est deux. L’une concerne sa méthode : l’approche expérimentale, complétant une induction et une déduction parfois sources d’illusions. L’autre concerne sa motivation : faire sortir la science du cadre étouffant de la pensée laïcisée. Comment prétendre bien expliquer l’univers en faisant comme si Dieu, son Concepteur, n’existait pas ?

Les fondateurs de la science européenne ne l’entendaient pas ainsi, et il fallut l’incessante propagande des sociétés de pensée pour obtenir ce résultat artificiel qui, en réalité, nuit à la science et ne la protège pas, nous venons de le voir. L’étonnement, l’émerveillement, l’admiration devant la Création ont toujours été le ferment des découvertes. Mais dans l’une comme dans l’autre règle, le souci de la vérité demeure premier, cette Vérité qui, seule, peut dissoudre les illusions et ainsi nous rendre libres ( Jn 8, 32).

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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