La grande épreuve
Résumé : Même si les pages de l'Apocalypse nous demeurent mystérieuses à bien des égards, elles ont été données pour nous éclairer. L'une des lumières les plus utiles est sans doute celle qui permet de découvrir où nous en sommes sur le chemin que suivent les peuples et les individus entre leur naissance et leur achèvement. Or il est question en Ap 3, 10 d'une « épreuve » bien particulière en ce qu'elle doit s'étendre à « toute la terre » à un moment où les fidèles auront « peu de puissance », donc peu d'influence sur la société. En réfléchissant sur les derniers siècles, on peut se demander si le laïcisme triomphant, armé de l'autorité de la science, cette volonté de penser et d'agir publiquement « comme si Dieu n'existait pas », qui donc revient à un athéisme pratique même chez ceux qui se croient subjectivement chrétiens, ne constitue pas l'outil de cette tentation à l'échelle de l'humanité.
Au début de l'Apocalypse, avec les lettres aux sept églises, nous est présentée une fresque que nombre de commentateurs, et pas seulement le bienheureux Barthélemy Holtzhauser, ont interprétée en un sens historique [1].
Or il y est question de ceux qui seront soumis à « l'épreuve qui doit venir sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (Ap 3, 10). L'article défini, dans l'original grec comme en français, nous incite à y découvrir une période bien précise, un temps déterminé de l'histoire collective de l'humanité. Serait-ce la nôtre ?
Si l'on suit Holzhauser, nous serions aujourd'hui à la frontière entre le cinquième âge de l'Église (Sardes, qui commence avec Léon X et Charles-Quint) et le sixième (Philadelphie, qui s'achève avec l'apparition de l'Antéchrist). Sardes est un âge d'affliction et Philadelphie sera un âge de consolation.
Un élément en faveur d'une telle lecture historique est que la ville de Sardes est connue de nos jours par deux traits suggestifs : la ville est arrosée par un fleuve appelé le « Pactole » et son roi le plus connu fut un certain Crésus. Certes, l'argent exerce un rôle utile depuis des millénaires ; mais comment ne pas voir qu'il joue dans nos sociétés actuelles un rôle disproportionné, inconnu aux autres moments de l'Histoire.
Une tentation universelle
Le substantif « épreuve » (peïrasmos), dans ce contexte religieux, renvoie à une tentation, à une manière d'éprouver la fidélité des croyants. Laquelle ? Les mots qui précèdent et qui suivent montrent qu'il ne peut s'agir d'une épreuve ordinaire, répétitive, comme le sont la maladie ou le deuil chez les individus, ou bien la guerre et le désordre dans les sociétés.
Deux traits particuliers apparaissent d'emblée :
- Il s'agit d'abord d'une épreuve « qui doit venir sur le monde entier (épi tès oïkouménès holès, in orbem universum) pour éprouver les habitants de la terre ». Cela n'aurait jamais été littéralement possible jadis.
- Ensuite, dans le verset précédent, le texte avait spécifié la raison pour laquelle Dieu protégera l'église à laquelle Il s'adresse dans cette épreuve : « Parce que avec ton peu de puissance (mikran dunamin) tu as gardé ma parole et tu n'as pas renié mon nom. »
Cette église à laquelle est adressée la lettre est donc réduite à un petit troupeau (pusillus grex) impuissant, exclu du cercle des décideurs, dont le seul mérite ne peut consister en œuvres visibles mais dans la simple fidélité à l'Écriture sainte (garder la Parole) et au vrai culte (ne pas renier le Nom). Toutes ces précisions pointent bien vers une épreuve particulière survenant à une heure précise de l'Histoire.
La tentation primordiale renouvelée
Nous voudrions ici suggérer une interprétation, certes pour notre temps, mais renvoyant à la grande tentation primordiale, celle qui a provoqué la Chute de nos premiers parents. Ce qui leur avait été proposé par le malin fut d'être « comme des dieux » (kelohim, hôs théoï, sicut dii, Gn 3, 5).
La tromperie vient de ce qu'Adam et Ève avaient été créés à l'image de Dieu ; ils étaient donc déjà « comme Dieu ». Le menteur leur propose de devenir ce qu'ils étaient déjà, mais par eux-mêmes, par la manducation du fruit défendu, sans conformer leur volonté à celle du Créateur ; bref en agissant comme si Dieu n'existait pas.
Cette attitude étrange, agir comme si Dieu n'existait pas, correspond bien au laïcisme moderne qui, dans tous les domaines, transforme nos sociétés, démontant peu à peu, mais méthodiquement, toutes les dispositions qui, en dix siècles, avait mué l'Antiquité païenne en chrétienté. C'était une société où la référence à l'Évangile constituait le critère suprême de jugement et d'action, la norme reconnue du bien et du mal, du juste et de l'injuste.
Le superlatif « très chrétien » affecté jadis au roi de France, montre bien cette norme universelle s'imposant au prince comme aux sujets, limitant l'arbitraire toujours possible dans les décisions royales. Cela impliquait le recours éventuel au Pape pour sanctionner les écarts de conduite et les injustices flagrantes des rois : les exemples ne manquent pas du Xe au XXe siècle dans les divers pays européens.
Ce qui nous étonne dans tous ces exemples, par comparaison avec nos actuels dirigeants, c'est souvent le repentir des coupables, leur capacité à reconnaître et à vouloir expier leurs turpitudes. C'est la preuve qu'ils conservaient la connaissance intellectuelle du bien objectif, de la doctrine évangélique, et de la situation qui serait un jour la leur devant le Juge qu'on ne peut ni tromper ni corrompre.
L'effacement progressif du Législateur
Agir « comme si Dieu n'existait pas » revient à substituer, effrontément ou subrepticement, la volonté de l'homme à la volonté de Dieu. En règle générale, on ne détruit bien que ce que l'on remplace. Dans le cas présent le laïcisme ronge le christianisme, mais sans le dire : habileté suprême.
Tout commença au XIVe siècle avec le positivisme juridique, avec la résurgence du Droit romain qui devint une source autonome d'autorité dans les règles collectives. S'ensuivit, mais beaucoup plus tard, l'athéisme épistémologique : le concept d'une création divine se vit peu à peu exclu de la science, comme si l'on pouvait comprendre l'univers et son histoire sans Celui qui en est l'origine.
Les fondateurs de la science moderne — née en Europe et non ailleurs —, les Galilée, Descartes, Newton ou Leibniz, auraient été bien étonnés si l'on avait évoqué devant eux une science « athée ». À tort ou à raison, ils considéraient même leur œuvre savante comme un appui pour la religion ; ils restaient plongés dans la vision biblique du monde qui régissait encore les esprits. Pourtant, rétrospectivement, on peut déceler chez eux les prodromes du laïcisme moderne : ces lois de la nature qu'ils concevaient, eux, comme posées par Dieu, masqueront peu à peu la personne du Législateur.
Il fallut le prurit des « philosophes » pour en venir à la fameuse réponse de Laplace à Napoléon : « Sire, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse [2] ! »
Puis le déterminisme laplacien allait aboutir au matérialisme explicite du marxisme et l'on peut lire avec désolation mais sans surprise, dans un Document épiscopat, cette formule : « Toute démarche scientifique est matérialiste [3]. » Que l'Église enseignante ait avalisé le laïcisme épistémologique, le considérant même peut-être comme un bien, signale un point final dans l'abandon de la vision biblique du monde et l'alignement intellectuel sur les prétentions du scientisme à tout connaître, y compris l'origine des choses.
La Bible et la Science : le faux adage
Il se trouve là comme l'aboutissement d'une démarche cantonnant peu à peu la Révélation au domaine du psychisme et des émois intimes, récusant d'office l'idée que Dieu aurait quelque chose à nous dire sur les origines, si ce n'est qu'Il en fut un lointain créateur in principio. Cela nous laisse à nos propres lumières pour découvrir — si c'était possible — la manière dont Il a procédé.
Ainsi parvient à nos oreilles l'adage bien connu mais faux : la Bible nous enseigne le pourquoi (la finalité, si tant est qu'il y en ait encore une dans le monde de l'évolution généralisée) ; la science nous révèle le comment (faisant usage de l'observation et des lois de la nature). Mais ces lois même posées jadis, peut-être, par un Créateur finissent par écarter la personne du Législateur, si tant est qu'il en faille encore un dans un univers perçu comme un fait premier qui s'impose aux hommes, lesquels n'ont donc plus à rendre compte de son existence.
Quant à l'organisation de la société et même du concert des nations, le socialisme ou la démocratie universelle devaient y suffire. En 1878, Renan voyait même comme le grand objectif moderne d'« organiser l'humanité » [4], donc sans Dieu, bien sûr !
De la morale à l'éthique
Ce n'est un secret pour personne que la laïcité actuelle se propose non de cantonner le glaive temporel dans la gestion des questions matérielles, mais d'exclure le glaive spirituel de l'espace public : tout revient à César.
D'où l'apparition d'une « pseudo-morale » dictant en détail à nos contemporains non seulement leur agir, mais jusqu'à leurs intentions. La morale se centre alors sur l'épanouissement d'un moi revu par Freud, capable d'apprécier seul ce qu'il lui convient de faire : « the right thing to do », disent les Anglais, mais d'une « bonne chose » auto-qualifiée de « bonne » par celui qui devient alors juge et partie.
Dans une pièce de Bernard Shaw figure cette formule inoubliable : « You will never find an Englishman in the wrong » (vous ne trouverez jamais un Anglais dans son tort) [5] ! L'humoriste, déjà acquis aux ambitions mondialistes de la Société fabienne, ne fait ici qu'annoncer l'état présent du monde où le « camp du bien » devient une formule tautologique, puisque le « bien » est alors ce qu'il est convenu de faire : transposition au politique de ce qu'était, à l'échelle individuelle, l'assouvissement des pulsions.
On discerne aussitôt que les termes « bien » et « mal » ont coupé leur cordon ombilical avec la morale proprement dite qui se réfère, elle, à un absolu sous peine de se dissoudre. Et, à la vérité, ce n'était même plus nécessaire puisque le mot de « morale » a disparu, ou plutôt a été remplacé : on ne détruit bien que ce que l'on remplace ! « Éthique » s'est désormais substitué à « morale ». Pourquoi, puisque tous deux, au fond, devraient vouloir dire la même chose, l'un venant du latin, l'autre du grec ?
La réponse, bien sûr, n'a rien à voir avec l'étymologie : à la faveur d'un changement de mot, le relatif s'est substitué à l'absolu, le subjectif à l'objectif. Ce remplacement est si flagrant que le substantif « morale » n'a conservé qu'un seul usage dans la « morale de situation », usage qui consiste précisément à le vider de tout contenu objectif, de toute référence à un absolu.
Cette dénaturation de la morale, cet auto centrage de la vie politique sur un individu réduit à lui-même, ce relativisme paradoxalement érigé en absolu, cette paix tout artificielle entre une science athée et une religion vidée de sa substance, avaient été parfaitement proclamés par Julian Huxley, le premier directeur général de l'Unesco, lorsqu'il écrivait dans sa préface à une biographie de Teilhard de Chardin :
« L'éventuelle réconciliation de la Science et de la Foi viendra quand les esprits religieux comprendront que la théologie a besoin d'un fondement scientifique et saisiront le fait que la vie religieuse elle-même connaît l'évolution ; et quand les esprits scientifiques accepteront le fait tout aussi important que la religion fait partie du processus évolutif et que, dans la phase psycho-sociale de celui-ci, elle est un élément important de l'histoire humaine. » [6]
Conclusion
Mais comment prendre le contre-pied de toute cette modernité fuyant la nature des choses et l'essence des êtres, dont le « wokisme » n'est que l'aboutissement pathologique ? Face à cet abandon de tout contenu, le remède n'est-il pas le recours à la grande oubliée : la Parole de Dieu, c'est-à-dire Dieu lui-même en tant qu'Il agit. Car Dieu crée par sa parole : « Car Il dit et la chose arrive » (Ps 33, 9) ; Dieu guérit par la parole : « D'un mot il chassa tous les esprits et guérit tous les malades » (Mt 8, 16).
Dieu nous parle même directement parfois ; Il sait très bien se faire connaître à bon escient de ceux qui veulent encore L'écouter. Or tel est bien ce que l'Apocalypse signale comme le critère discernant ceux qui ont résisté à l'épreuve : « parce que, avec ton peu de puissance, tu as gardé ma parole et tu n'as pas renié mon Nom. »
Le père Leonardo Castellani [7], cette grande figure argentine qu'il faudra évoquer ès qualités un jour, fait une profonde remarque dans son commentaire de l'Apocalypse. Pour lui, il est des moments où l'heure n'est pas à construire, à rénover, à développer, œuvres exaltantes réservées à d'autres époques de l'histoire, mais très simplement à conserver, à préserver l'acquis.
Vivre avec son temps, mais sans le recul de l'Histoire permettant de savoir ce qui le caractérise vraiment, est la chose la plus difficile. Suivre la mode n'en est qu'une parodie, une démission de l'intelligence, le contraire de l'action véritable. Ce qui distingue l'être vivant du corps mort est précisément la réaction aux stimuli, le contraire du chien crevé emporté au fil de l'eau. Remercions les saintes Écritures de nous donner de précieuses clés pour lire les vrais signes des temps, hic et nunc.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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