La novation apportée dans l'Église par le concile Vatican I

Par Philippe PrévostRevue n°112Histoire, Religion
La novation apportée dans l'Église par le concile Vatican I

Résumé : Lors du concile Vatican I, le Saint-Siège s'est trouvé devant une situation inédite. Le pouvoir, dans une Église en ordre, est exercé par deux glaives : le spirituel et le temporel. Tant les innombrables conciles locaux que les conciles œcuméniques avaient toujours réuni des représentants de ces deux glaives, des évêques et des princes chrétiens. Or en 1870, il était devenu presque impossible de trouver, parmi les dirigeants des grands pays européens, des catholiques convaincus susceptibles de participer utilement aux débats et d'en assumer par la suite les décisions. Il en résulte que depuis lors le glaive temporel ne joue plus son rôle naturel de contrôle du glaive spirituel. Les laïcs chrétiens n'ont plus que le pouvoir de l'argent pour se faire entendre dans l'Église et, à l'échelle du globe, ce pouvoir est largement aux mains de l'Adversaire.

« Si l'homme est libre de choisir ses idées, il n'est pas libre d'échapper aux conséquences des idées qu'il a choisies » Marcel François

Les bouleversements apportés dans l'Église par le dernier concile ont fait oublier la novation considérable intervenue lors du concile Vatican I. Cette révolution qui a complété le dogme de l'infaillibilité pontificale fut constituée par l'absence des princes au concile.

I - Nécessité de la présence des princes aux conciles œcuméniques

« Les premiers conciles œcuméniques ont été convoqués par les empereurs ; celui de Nicée le fut par Constantin ; le premier de Constantinople par Théodose le Grand ; celui d'Éphèse par Théodose le Jeune. À quelques exceptions près, cette pratique a duré pendant tout le temps que les conciles œcuméniques ont été célébrés en Orient, c'est-à-dire jusqu'au huitième concile général [...] », écrit Émile Ollivier[2].

Par la suite, le monde chrétien s'étant partagé en plusieurs États indépendants, il devint impossible à un seul prince de convoquer un concile ; ce furent les papes qui les convoquèrent. « Mais on ne peut citer qu'un exemple, et encore douteux, qu'ils se soient hasardé à le faire sans avoir préalablement requis et reçu l'assentiment des princes, et surtout sans les inviter dans leur bulle d'indiction à y intervenir personnellement, ou du moins à s'y faire représenter par des ambassadeurs et à y envoyer les évêques de leurs États[2]. »

C'est ce qui se passa lors du concile de Trente. « Toutes les bulles d'indiction constataient que les princes avaient été consultés et qu'ils approuvaient[3]. » Les papes subordonnèrent même la tenue de ce concile à leur présence ou à celle de leurs ambassadeurs.

Cette intervention des princes s'expliquait, parce que sans elle, « la réunion d'un concile était impossible[4] », sinon aucune bulle du pape n'eût été enregistrée par les parlements et ne serait devenue exécutoire. Les princes devaient donc être les témoins et les approbateurs des décrets.

Ces deux motifs n'existaient plus, mais il en restait un troisième qui, lui, était capital : c'était la présence des laïques, qui n'avaient pas voix délibérative comme les évêques, mais qui siégeaient « comme assistants et même comme conseillers[5] » à l'instar des prêtres. Cette présence était une conséquence de leur intervention dans les élections ecclésiastiques. Lorsque les concordats transférèrent aux princes les privilèges des laïques, « ce droit que tous les fidèles avaient au commencement ne se pouvant exercer en commun, passa à la personne du souverain [...][6]. »

Les princes intervenaient donc dans les conciles comme représentants du peuple chrétien et ce titre leur restera « tant que l'Église ne sera pas radicalement séparée de l'État[7]. »

II - L'absence des princes lors du concile Vatican I

Avant de lancer les bulles d'indiction pour le concile Vatican I, on délibéra longuement à Rome pour savoir si l'on se conformerait à cette habitude. Ce qui arrêtait le Saint-Siège, c'était « de rendre irréparable la séparation et probablement l'hostilité[8] » des pouvoirs temporels. Mais, à la suite de longues discussions, il fut décidé qu'on ne lancerait aucune invitation aux princes, mais qu'on emploierait des termes « qui rendraient leur intervention possible, s'il leur plaisait de le demander[9] », signe que le Saint-Siège « ne repoussait pas l'entente avec le pouvoir civil[10] », mais qu'il ne la désirait pas non plus. Bref, inviter les évêques des pays catholiques « sans consulter, ni prévenir, ni inviter les princes dont les prélats dépendent, c'était rompre soi-même tous les liens encore conservés entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux[11]. »

Comme l'écrivait Louis Veuillot, journaliste ultramontain s'il en fut, cette omission dans la bulle d'indiction fut remarquée. « Elle est, en effet, remarquable. Elle constate implicitement qu'il n'y a plus de couronnes catholiques, c'est-à-dire que l'ordre sur lequel la société a vécu durant plus de dix siècles a cessé d'exister [...] Une autre ère commence. L'Église et l'État sont séparés de fait et tous deux le reconnaissent. L'État est laïc, suivant l'expression de M. Guizot, libre suivant l'expression de M. Cavour. C'en est fait, ce n'est pas un bien. L'État l'a voulu non l'Église. L'âme et le corps ne sont plus unis. Quant à la condition civile, l'Église est présentement une âme sans corps, et l'État, quant à la condition religieuse, un corps sans âme[12]. »

Ce qu'un pouvoir perd d'un côté, il cherche toujours à le récupérer de l'autre : c'est ce qui se passa avec le vote du dogme de l'infaillibilité pontificale. Ce nouveau dogme aurait dû conduire normalement la papauté à ne plus se mêler de politique, sous peine de confondre le temporel et le spirituel au détriment du premier, puisque l'un appartient au domaine du relatif alors que l'autre peut se revendiquer, désormais, de l'absolu. Hélas ! ce ne fut pas toujours le cas, il suffit de se rappeler ce qui se passa avec Léon XIII et la doctrine du Ralliement et, pire encore, avec Pie XI condamnant l'Action française et la résistance des Cristeros.

Lors du concile Vatican I, l'Église avait congédié les États ; restait à savoir quand les États congédieraient l'Église. En France, la réponse fut rapide, puisque dès que les républicains se furent emparés de tous les pouvoirs, ils entamèrent une lutte sans merci contre les catholiques, lutte qui allait aboutir à la loi de 1905. Il faut dire que la papauté, sous prétexte de récupérer tout le pouvoir spirituel, n'avait pas été très élégante. En effet, profitant de notre défaite en 1870, Rome retourna à son profit l'interprétation de la clause du « Nobis nominavit », ce qui vidait le concordat de l'essentiel de son intérêt, puisque désormais, de facto, ce n'était plus l'État qui choisissait les évêques, mais le Saint-Siège. Pie X allait poursuivre cette politique en supprimant le droit d'exclusive.

III. La suppression du droit d'exclusive

Le droit d'exclusive était un privilège que possédaient la France, l'Espagne et l'Autriche en tant qu'héritière du Saint Empire romain germanique, dans le cadre de l'élection pontificale. Considérant qu'un pape pouvait difficilement gouverner s'il était en butte à l'hostilité de l'un de ces trois grands États catholiques, ces pays pouvaient exclure un cardinal susceptible d'être élu, par l'intermédiaire d'un cardinal du pays concerné qui devait signifier le veto aux autres cardinaux lors du conclave. Ce droit commença à être utilisé à partir du XVIe siècle par Charles Quint, mais surtout par son fils Philippe II. Il fut ensuite employé par la France et par l'Autriche, en fonction de ce que ces pays pensaient être de leur intérêt. En 1878, la France jeta l'exclusive par l'intermédiaire du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, sur le cardinal Biglio, candidat du défunt pape, ce qui permit au cardinal Pecci d'être élu.

L'exclusive la plus célèbre — et ce fut d'ailleurs la dernière — fut celle jetée le 2 août 1903 par le cardinal Puzina, prince évêque de Cracovie, au nom de l'empereur François Joseph, contre le cardinal Rampolla. Celui-ci, lors du premier tour de scrutin, avait réuni 29 voix. Il était en passe d'être élu. Après l'exclusive, il perdit six voix au second tour et huit au troisième. Ce fut le cardinal Sarto qui fut élu à sa place. Dans une constitution apostolique, le nouveau pape interdit désormais à tout cardinal, sous peine d'excommunication, de porter une exclusive, afin d'empêcher les chefs d'État de s'ingérer dorénavant dans les conclaves. Cette décision de Pie X, qui paraissait logique, renforçait en réalité la coupure entre les princes et l'Église, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.

IV. Le retour du politique avec Vatican II

Lors de la séance d'ouverture de ce Concile, le 11 octobre 1962, Jean XXIII déclara qu'à la différence des autres conciles, celui-ci ne subissait pas de pressions des pouvoirs temporels, ce qui n'était pas exact. En effet, par souci d'œcuménisme, le Saint-Siège voulut inviter au Concile les représentants des principales Églises, dont l'Église orthodoxe russe. Or, tout le monde savait que la hiérarchie du patriarcat de Moscou était totalement inféodée au KGB. C'est donc sans surprise que Mgr Nicodème, son porte-parole, posa des conditions. Dès le départ, ce prélat déclara que le patriarcat de Moscou n'accepterait d'envoyer des observateurs au Concile que « s'il avait l'assurance que dans ce concile il n'y aurait pas de déclarations hostiles au pays que nous aimons[13]. » Le piège était tendu ; le Vatican tomba dedans. Des négociations s'ouvrirent en 1962 entre le cardinal Tisserand et Mgr Nicodème mais, in fine, ce fut le pape lui-même qui prit la décision. Le Concile s'ouvrit le 11 octobre 1962. Les observateurs russes arrivèrent le lendemain.

Jean XXIII informa tout de suite les épiscopats qu'il leur était interdit d'aborder le sujet du communisme. Dès lors, toutes les tentatives, notamment celles de Mgr de Proença Sigaud, archevêque de Diamantina au Brésil, à la fin de la troisième session du Concile ou lors de la session de septembre-novembre 1965, d'évoquer ce sujet, furent soigneusement enterrées. C'est ainsi que le schéma conciliaire sur l'Église dans le monde parla de tout... sauf de l'essentiel. Ce refus apparent de faire de la politique était la meilleure façon de montrer qu'en réalité, le concile Vatican II ne pensait qu'à cela.

Il faut dire que cette façon de faire coïncidait avec l'Ostpolitik lancée en 1961 par Jean XXIII. En contrepartie d'un léger relâchement dans les persécutions dont étaient victimes les catholiques dans les pays de l'Est, l'Église fut contrainte de devenir l'auxiliaire des pouvoirs communistes.

À cette semi-collaboration avec les États communistes, s'ajouta la rupture avec les États restés catholiques. En effet, sous l'influence des théories nouvelles, répandues surtout après la seconde guerre mondiale, les Pères conciliaires — au moins la majorité d'entre eux — érigèrent en dogme que la Déclaration sur la liberté religieuse devait s'inscrire « dans le cadre des Droits de l'homme, comme une prérogative essentielle de la nature humaine[14]. » La liberté religieuse était dogmatisée. C'est ainsi que, le Concile traitant des structures ecclésiales, « posa un premier jalon de sa théorie de l'Église et de l'État toujours à propos de la liberté d'action de l'institution ecclésiastique. Le décret sur la charge pastorale des évêques, promulgué le 28 octobre 1965, rappela l'origine de l'épiscopat et en déduit que le droit de nommer et d'instituer les évêques appartient à la seule autorité ecclésiastique[15]. » Ceci amena à la renonciation aux concordats, ou même à l'abrogation de ces derniers, qui prévoyaient tous l'intervention de l'État dans les nominations épiscopales. De son côté, prenant acte des divisions régnant dans les sociétés contemporaines, l'Église acceptait la neutralité des États en matière religieuse.

Ce qui est curieux est le fait qu'à la même époque, en 1967, la décision de Paul VI « de placer la curie tout entière sous l'autorité générale de la Secrétairerie d'État, manifesta à nouveau une prééminence du pouvoir politique pontifical de manière structurelle, là où auparavant le "Saint-Office" assurait une prééminence de la Foi et donc de la recherche ultime du salut dans les décisions prises. Le but était sans doute d'introduire une meilleure coordination, mais cela signifie également que la grande majorité des départements dont la fonction était purement religieuse, se trouvait assujettie au bras politique du Vatican[16]. »

On peut se demander si le congédiement des « princes chrétiens » depuis le concile Vatican I fut une bonne chose. Leur présence aurait peut-être freiné le zèle iconoclaste de certains Pères et les tendances hérétiques de certains autres. N'oublions pas que l'arianisme a été combattu par Constantin et que le grand schisme a été clos par l'empereur Sigismond qui réunit le concile de Constance de 1414 à 1418.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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