La période byzantine du Linceul de Turin de 525 à 1204

Par Dr Jean-Maurice ClercqLinceul de Turin, Histoire
La période byzantine du Linceul de Turin de 525 à 1204

Présentation

Il est remarquable de constater que les icônes, les mosaïques et les fresques d'inspiration byzantine représentant le buste ou la Sainte Face du Christ depuis le Ve siècle, utilisent avec constance les mêmes canons artistiques pour les traits du visage. Cette tradition a traversé les siècles et se perpétue encore de nos jours parmi les ateliers d'icônes. Ce fait montre qu'il y eut bien au départ une école artistique unique ayant défini une fois pour toutes, et d'une manière immuable, les critères de représentation pour le visage du Christ.

Jusqu'au schisme entre l'Église Catholique d'Orient et l'Église Catholique Romaine en 1054, sous le patriarche Michel Cérulaire1, on note une manière uniforme pour représenter le visage du Christ, tant dans la peinture ou la mosaïque que dans les monnaies. Cette norme iconographique s'est largement perpétuée dans les icônes et, en Occident, l'usage demeura de représenter un Christ à cheveux longs, portant barbe et moustaches.

Les caractéristiques retrouvées sur les icônes peuvent se résumer de la manière suivante :

Toutes ces caractéristiques très particulières sont présentes sur le Linceul de Turin et les spécialistes s'accordent pour conclure que ce dernier fut bien le modèle original dont s'est inspirée l'iconographie du Christ depuis le Ve siècle. Ces particularités sont dissociées de l'introduction de la spiritualisation des visages et de la solennité des attitudes dans l'art de cette époque.

Ainsi, des artistes byzantins ont été directement inspirés par la contemplation de la Sainte Face du Linceul qui devint leur modèle pour pouvoir ensuite définir les canons artistiques pour sa représentation, tels que nous les trouvons dans l'iconographie depuis quatorze siècles.

1. Les monnaies byzantines

À partir de cette constatation, il nous a semblé intéressant de rechercher, à travers les émissions de pièces de monnaie byzantines, confirmation de la présence du Linceul (cette piste numismatique est restée jusqu'à ce jour quasiment inexplorée).

Outre leur beauté et parfois leur originalité, une des caractéristiques des pièces de monnaie byzantines réside dans le fait que l'avers porte toujours la représentation du personnage régnant, et le revers, une figure allégorique. C'est une constante que l'on retrouve du IVe siècle au démembrement de l'Empire, quelque mille ans plus tard.

L'Empire Byzantin étant le premier empire chrétien depuis Constantin Ier (280-337) présente une évolution intéressante des signes et symboles chrétiens exprimés sur le revers des pièces de monnaie.

Intervient alors la période de l'iconoclasme byzantin (environ de 726 à 803) où l'on détruit toute œuvre artistique pouvant représenter la divinité, et où l'on interdit toute représentation de l'effigie du Christ. Durant cette époque, aucune pièce ne représente sur une de ses faces l'image du Christ. Mais dès la fin de cette période, nous commençons à retrouver, sous le règne de Michel III (842-867) et ses successeurs, quelques rares frappes de pièces portant l'effigie du buste du Christ nimbé et semblable aux icônes byzantines.

Fig. 1 : Monnaies byzantines

À partir de 945, le changement est remarquable : les pièces émises — en or, argent ou alliage précieux — commencent à porter sur le revers le buste du Christ byzantin avec une fréquence de plus en plus importante, de sorte qu'en quelques décennies, la totalité des émissions finissent par porter l'effigie du Christ3.

Ainsi, dès la première année du règne de Constantin VII, un événement important venait de se dérouler pour imposer un tel changement dans les émissions de monnaie. Nous savons que le Linceul arriva le 15 Août 944 à Constantinople, et fut processionné en grande solennité autour des remparts de la ville, précédé des notabilités politiques et religieuses. Le seul document historique attestant ce fait est un sermon de l'archidiacre Grégoire retrouvé il y a quelques années dans la bibliothèque du Vatican. Ainsi, l'étude des pièces de monnaie byzantine confirme bien, indirectement, la présence du Linceul dans la capitale de l'Empire dès 944.

Les différentes émissions de pièces frappées dans l'Empire se résument ainsi pour la période de 605 à 944 (couvrant 22 règnes) : 214 émissions, dont :

Ces quinze émissions de pièces représentant le Christ sur leur revers furent frappées durant seulement 6 règnes sur 22, couvrant une période de 260 ans.

Par contre, de 945 à 1053, sur 8 règnes, nous trouvons 88 émissions différentes dont 75 portent un buste de Christ nimbé à la manière des icônes byzantines. Et cela se continua jusqu'à la prise de Constantinople par les Croisés, en 1204, où le Linceul disparut lors de la mise à sac de la capitale.

L'Empire Byzantin fut remplacé par l'Empire Latin de Constantinople qui dura jusqu'en 1261. Durant cette époque troublée, aucune pièce ne fut émise. Du rétablissement de l'Empire Byzantin par Michel Paléologue en 1261, et jusqu'en 1391, quelques rares pièces représentent le Christ. Mais il a perdu ce caractère typique qu'on Lui connaissait sur les émissions antérieures à 1204 : la Sainte Face nimbée est abandonnée au profit d'un Christ glorieux ou en majesté (c'est-à-dire en entier, debout ou assis).

À partir du début du règne de Manuel II Paléologue (1391-1425) et jusqu'à la chute de l'Empire Byzantin (1453) on peut constater un fait intéressant : à nouveau, presque toutes les pièces de monnaie émises portent sur leur revers un buste de Christ nimbé, exactement comme il en était entre 945 et 1204 !

Quel événement avait pu inciter l'empereur à émettre des pièces reprenant une représentation du Christ abandonnée depuis près de deux siècles ? Pourquoi renouer avec cette tradition ? Il faut prendre en considération le fait que l'Empire Byzantin, menaçant de s'écrouler sous la pression musulmane qui avait réduit considérablement l'Empire en envahissant toutes ses terres, ne résistait que grâce à l'aide financière et guerrière occidentale. Manuel II, homme d'une grande culture, était donc régulièrement informé de ce qui se passait en Europe et en France4. Il s'est probablement intéressé au Linceul et a donc pu savoir que ce dernier était réapparu et vénéré à Lirey en Champagne, depuis 1356.

Tout s'est donc passé comme si la présence du Linceul à Constantinople justifiait la représentation du Christ nimbé à la manière des icônes sur les pièces de monnaie, et que sa disparition interrompit ce genre de frappe jusqu'à ce qu'il réapparaisse à Lirey.

Ainsi, cette approche par la numismatique de la connaissance du Linceul dans sa partie d'histoire byzantine permet de confirmer ce que nous savons : son arrivée en 944 à Constantinople et sa disparition en 1204.

2. Les mosaïques de Ravenne

Le Linceul arrive le 15 Août 944 à Constantinople, provenant de la ville d'Édesse aux mains des musulmans depuis 639. Il y était vénéré par les chrétiens depuis de nombreux siècles, et respecté à ce titre par les musulmans envahisseurs dont on connaît pourtant l'hostilité intransigeante envers le christianisme et toute forme de représentation dans l'art, de l'homme comme de Dieu. Voilà un fait étrange, indice du respect universel envers cette relique.

Dès 943, l'armée de l'empereur byzantin fit le siège de la ville d'Édesse. En échange de la remise du Mandylion5, le général Curcuas, commandant les troupes assiégeantes, garantit au sultan de la ville, non seulement la levée du siège, mais aussi un pacte perpétuel de non-agression accompagné d'un versement de 12.000 pièces d'argent et de la libération de 200 prisonniers musulmans. Sans le vouloir, par des largesses inhabituelles à une époque où l'on passait plus facilement les vaincus au fil de l'épée, l'empereur Romain Ier et ses fils apportaient ainsi la preuve de l'immense valeur spirituelle que représentait le Mandylion, tant pour les chrétiens que pour les musulmans, à tel point qu'ils le firent, par la suite, figurer sur leurs monnaies.

Si l'on s'intéresse au Mandylion d'Édesse, on s'aperçoit qu'il y aurait été redécouvert à la suite des terribles inondations de 525 qui détruisirent partiellement la ville et ses murailles, faisant quelque 30 000 victimes par noyade. Au cours de la restauration qui suivit, les ouvriers trouvèrent dans une niche au-dessus de la porte ouest des remparts, un linge caché, porteur d'une image étrange du Christ qui fut qualifiée de "achiropoïète", c'est-à-dire : "non faite de main d'homme". Il aurait été reconnu comme le linge miraculeux ayant guéri le roi Abgar V au cours du Ier siècle, et disparu vers l'an 57 à la suite des persécutions exercées par son petit-fils, le roi Ma'nu à l'encontre des chrétiens, qui l'auraient alors caché en cet endroit.

L'empereur Justinien fit entreprendre la construction d'une cathédrale Sainte-Sophie à Édesse, pour servir de sanctuaire à la relique, parallèlement à la construction de la grande Sainte-Sophie d'Istanbul (532-537). On comprend dès lors que la première destination du Mandylion, une fois arrivé à Istanbul en 944, fut d'être exposé dans la cathédrale Sainte-Sophie.

Certains prétendent que le récit de l'histoire du Mandylion se confond avec la légende. Nous pensons qu'il est vraisemblablement historique, tout au moins pour la partie qui concerne sa découverte en 526-527. Ce qui est certain, c'est que c'est bien à partir du Ve siècle qu'une nouvelle représentation du portrait du Christ apparaît dans l'art byzantin, avec ses caractéristiques précises, et qui fit dès lors autorité universellement, et jusqu'à nos jours.

Est-il possible de dater plus précisément ce changement, afin de voir s'il s'accorde bien avec la redécouverte du Mandylion ? C'est en Italie que nous allons trouver la confirmation recherchée, plus exactement à Ravenne. Cette ville historique, au bord de l'Adriatique, fut l'une des dernières forteresses de l'Empire romain décadent. Occupée par les Ostrogoths, elle devint leur capitale au Ve siècle, et sera particulièrement riche et florissante grâce à son port, sous le règne de Théodoric. Après sa mort, en 526, les byzantins se lancèrent dans la conquête de l'Italie, et Ravenne conquise devint la ville résidentielle d'un gouverneur byzantin (exarchat de Ravenne).

L'examen des mosaïques de la basilique Sant'Appolinare Nuovo (Saint-Apollinaire-le-Neuf), qui fut à l'origine l'église palatine de Théodoric, va nous confirmer indirectement la découverte du Mandylion en 526. En effet, ces mosaïques, comme celles des autres bâtiments de la période ostrogothique, tel le Mausolée Galla Placidia, représentent le Christ sous l'apparence d'un jeune Romain (sans barbe, cheveux courts, vêtement romain) ainsi qu'en était l'usage à cette époque (Fig. 2).

L'intérêt de cette basilique et de ses mosaïques réside en ce qu'elles ont été achevées avant 520 puis, une fois la ville occupée par les byzantins en 540, qu'elles seront alors en partie remaniées. Et là, fait extrêmement important, le Christ y est représenté avec les traits analogues à ceux des icônes et des pièces byzantines (Fig. 2).

Fig. 2 : Mosaïques de Ravenne avant l'an 520

Ces mosaïques témoignent donc d'un fait important situé entre 520 et 540 : celui de la redécouverte du Mandylion après 526 à Édesse, ville byzantine. Remarquons en passant la similitude extraordinaire du visage du Christ de Ravenne avec celui de l'icône d'origine byzantine la plus ancienne connue, du milieu du VIe siècle, et conservée au monastère Sainte-Catherine du Mont Sinaï (Fig. 3).

Fig. 3 : Similitude entre la mosaïque de Ravenne d'après l'an 540 et l'icône du monastère du Sinaï (milieu du VIe siècle)

Si les mosaïques de la basilique de Ravenne confirment la découverte du Mandylion vers 526, doit-on alors, dans ce cas encore, tenir pour légende le récit de la guérison du roi Abgar Ier par le contact du Linceul du Christ ? Il semble que dans ce récit nous ayons bien mieux qu'une légende : l'approche d'un fait historique ayant pu marquer son règne.

3. Le Linceul dans la mémoire byzantine

Des indications intéressantes sur la présence du Linceul peuvent se collecter à travers la mémoire transmise dans le peuple chrétien, et en particulier byzantin.

A. Les nappes d'autel

Le Dictionnaire de théologie catholique, le Dictionnaire d'archéologie chrétienne et les textes officiels sur la décoration de l'autel nous fournissent un premier élément intéressant :

Dès que l'empereur Constantin (280-337) eut autorisé la libre pratique du christianisme, après les sombres périodes de persécutions romaines, le pape saint Sylvestre Ier (+335) promulgua une ordonnance imposant l'usage (déjà existant) d'une nappe d'autel blanche et en lin, plus longue que large et devant descendre jusqu'à terre6. Cette nappe de lin rappelait, outre celle de la table de la Cène, le Suaire dont le Corps du Christ fut entouré pour sa sépulture. Cette nappe d'autel n'était placée que pour la durée de la célébration eucharistique.

B. Le Synode de Constantinople de 692

Sous le règne de l'empereur Justinien II, furent frappées les premières pièces de monnaie portant la tête du Christ avec l'apparition de la Sainte Face selon le style des icônes.

L'Église byzantine, sous l'impulsion des empereurs prenait de plus en plus de distances avec Rome. Des tensions importantes avaient existé entre l'empereur et l'Église catholique romaine au sujet du monothélisme7 pour aboutir au sixième Concile œcuménique de Constantinople (680-681). Justinien II convoqua en 692 un synode, complément du Concile, uniquement axé sur les problèmes dogmatiques et promulguant des canons disciplinaires, qui se tint au Palais impérial de Constantinople.

Le canon n°82 permet de comprendre l'essor des icônes du Christ, les premières frappes de pièces de monnaie comportant la Sainte Face, ainsi que la réaction iconoclaste qui suivit :

« Nous décidons que dorénavant, sur les icônes, à la place de l'ancien agneau, seront peints les traits humains du Christ, notre Dieu qui a pris sur Lui les péchés du monde. Ainsi comprendrons-nous la profondeur de l'abaissement du Verbe de Dieu, et serons-nous conduits à nous souvenir de sa vie selon la chair. »

C. L'iconographie de l'ensevelissement du Christ

Le Linceul du Christ, lors de son séjour dans la ville d'Édesse était plié de façon à ne présenter que la Sainte Face à la vénération des fidèles, et servit ainsi de modèle aux premières icônes. La taille réduite que présentait alors le Linceul a probablement été à l'origine de la confusion de deux termes : linceul et suaire.

Le Linceul, sorte de long drap, sert à ensevelir le corps d'un défunt, tandis que le Suaire (du latin : sudarium) est un simple linge, sorte de grand mouchoir, de taille plus modeste, servant à essuyer la sueur.

La longue période de son séjour à Édesse permit que l'on perdît la notion de Linceul (drap) au profit du Suaire. Le temps passant, les artistes byzantins en étaient même arrivés à représenter la mise au tombeau du Christ dans les cycles de la Passion jusqu'aux IXe et Xe siècles, selon les usages égyptiens, avec des bandelettes. À partir de la présence du Linceul à Constantinople (944), il n'est donc pas étonnant de remarquer l'influence qu'il eut sur l'iconographie. En effet, dès le XIe siècle, le corps du Christ après la descente de la croix est représenté étendu sur un grand drap figurant le Linceul.

D. La langue russe

Un autre élément à rapprocher de la présence du Linceul à Constantinople : dans la langue russe, il existe un mot spécifique pour désigner le Linceul du Christ.

L'alphabet cyrillique, en usage dans la langue slave, fut introduit en Russie, et fixé par les Apôtres des Slaves, Saint Cyrille (+869) et Saint Méthode (+885), tous deux d'origine grecque. La Russie reçoit, en même temps que le baptême de l'Église grecque byzantine, sa liturgie et sa culture religieuse. De ce fait, il y a tout lieu de penser que le vocabulaire ayant trait au Suaire fut un apport à la langue russe, sous l'influence byzantine. En effet, le mot désignant un suaire (savan) est différent de celui désignant le (Saint) Suaire : Plachtchanitsa. Le dictionnaire russe donne la définition suivante du mot Suaire (Plachtchanitsa) : tissu utilisé rituellement par l'Église avec une représentation du Christ au tombeau.

Remarquons que la langue russe utilise le mot Suaire (et non linceul) ainsi que sa définition, nous ramenant de nouveau à Édesse, compte-tenu de la manière dont le Linceul était plié, n'exposant que la partie portant l'image de la Sainte Face.

Conclusion

Si le souvenir du linceul du Christ comme une longue toile de lin restait encore présent dans l'esprit des ecclésiastiques du IVe siècle, très vite il fut oublié dans la mémoire collective des chrétiens dont les artistes allèrent jusqu'à remplacer le linceul par des bandelettes dans l'iconographie byzantine de l'ensevelissement.

Cependant, le Mandylion exposé à Édesse imposa bien vite un visage du Christ aux canons artistiques définis d'une manière précise comme on peut le constater sur les icônes, les mosaïques de Ravenne, les pièces de monnaie byzantines, jusqu'à sa transposition dans le canon 82 du Synode de Constantinople en 692. Or le Linceul à Édesse, de par son pliage ne révélant que le visage, portait l'appellation de Mandylion (ou voile, mouchoir, suaire) montrant ainsi la confusion de terme qui s'établissait déjà sur l'origine de la toile, et qui allait s'étendre jusqu'à nos jours. Rien d'étonnant donc que le mot suaire et non le mot linceul ait reçu un nom particulier dans la langue slave, et que l'on ait cru longtemps qu'il s'agissait de deux objets différents, confusion qui se lève en 944 avec l'arrivée du Linceul-Mandylion à Constantinople, tandis que le vrai suaire — voile posé sur la tête du Christ après la descente du corps de la croix — était déjà vénéré à Oviedo, en Espagne.

Réduire la connaissance historique du Linceul de Turin uniquement à partir de sa présence à Lirey en 1356, afin de nier son antiquité, devient une manœuvre malhonnête et dépassée. Des indices et des certitudes étayées témoignent de la présence du Linceul à Constantinople de 944 jusqu'en 1204 et de sa présence à Édesse au moins à partir de 526. Petit à petit, son passé se reconstitue tel un puzzle dont, patiemment, l'histoire nous restitue les éléments.

Par le Dr Jean-Maurice CLERCQ Membre du Conseil scientifique du CIELT (Centre International d'Études sur le Linceul de Turin).

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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