La Théologie et l'esprit du nihilisme (Ière partie)
Résumé : L'on sait le rôle joué par le nihilisme dans les prodromes de la révolution dite russe, rôle pressenti par Dostoïevski [3]. Un siècle plus tard, le père Seraphim Rose élargit cette perspective à l'ensemble de l'humanité. La « mort de Dieu » proclamée par Nietzsche revient à chasser constamment Dieu de nos esprits : une rébellion « antithéiste » active plus encore qu'un athéisme simplement intellectuel. Le culte de l'Être suprême par Robespierre fut un véritable acte antithéiste, mais implicite, tandis que la suppression des grades dans l'armée russe, lors de la révolution bolchevique, montra bien le refus de toute forme d'autorité naturelle, la réaffirmation du non serviam primordial de Lucifer.
1. RÉBELLION : LA GUERRE CONTRE DIEU
Notre enquête jusqu'à présent s'est concentrée sur la définition et la description ; si elle a été fructueuse, elle a identifié la mentalité nihiliste et fourni une idée de ses origines et de son ampleur.
Toutefois, tout cela n'a été qu'un travail préliminaire nécessaire pour la tâche vers laquelle nous devons maintenant nous tourner : une exploration du sens plus profond du nihilisme.
Notre examen précédent a été historique, psychologique, philosophique ; mais la Révolution, comme nous l'avons vu dans le dernier chapitre [4], a une fondation théologique et spirituelle, même si sa « théologie » est inversée et sa « spiritualité » satanique. Le chrétien orthodoxe trouve dans la Révolution un adversaire redoutable, et un adversaire qui doit être combattu, de manière juste et approfondie, avec les meilleurs moyens à sa disposition. Il est donc temps d'attaquer la doctrine nihiliste à sa racine : d'enquêter sur ses sources théologiques, ses racines spirituelles, son programme ultime et son rôle dans la théologie chrétienne de l'Histoire.
La doctrine nihiliste n'est bien sûr pas explicite chez la plupart des nihilistes ; et si notre analyse jusqu'à présent a dû tirer des implications qui n'étaient pas toujours évidentes et souvent pas intentionnelles chez les nihilistes eux-mêmes, notre tentative ici d'extraire une doctrine cohérente de la littérature et des phénomènes du nihilisme semblera, pour beaucoup, nous mener à des conclusions encore plus ténues. Dans cette tâche, nous sommes cependant grandement aidés par des nihilistes systématiques, comme Nietzsche, qui expriment de manière unéquivoque ce que d'autres ne suggèrent que vaguement ou tentent de dissimuler, et par des observateurs perspicaces de la mentalité nihiliste comme Dostoïevski, dont les idées frappent au cœur-même du nihilisme et dévoilent ses masques.
Chez personne d'autre que chez Nietzsche, la « révélation » nihiliste n'a été exprimée de manière plus claire. Nous avons déjà vu cette « révélation » sous sa forme philosophique, dans la phrase « il n'y a pas de vérité ».
Son expression théologique alternative, plus explicite chez Nietzsche, est le thème constant, significatif, du « prophète » inspiré, Zarathoustra ; et dans sa première occurrence dans les écrits de Nietzsche, c'est l'énoncé extatique d'un fou : « Dieu est mort. » Les mots expriment une certaine vérité : non, bien sûr, une vérité exprimant la nature des choses, mais une vérité concernant l'état de l'homme moderne ; ils sont une tentative imaginative pour décrire un fait que nul chrétien, sûrement, ne niera.
Dieu est mort dans le cœur de l'homme moderne : voilà ce que signifie la « mort de Dieu », et cela est aussi vrai pour les athées et les satanistes qui se réjouissent de ce fait que pour les foules peu sophistiquées : le sens de la réalité spirituelle a simplement disparu. L'homme a perdu foi en Dieu et en la Vérité divine qui autrefois le soutenait ; l'apostasie par le matérialisme qui caractérise l'ère moderne depuis ses débuts devient, chez Nietzsche, consciente d'elle-même et trouve des mots pour s'exprimer.
« Dieu est mort » : cela signifie « nous avons perdu notre foi en Dieu » ; « il n'y a pas de vérité » : cela signifie « nous sommes devenus incertains de tout ce qui est divin et absolu » [5].
Cependant, plus profondément que le simple fait subjectif qu'exprime la « révélation » nihiliste, se trouvent une volonté et un plan qui vont bien au-delà de toute simple acceptation d'un « fait ». Zarathoustra est un « prophète » ; ses paroles sont clairement destinées à une révolution dirigée contre la Révélation chrétienne. Pour ceux, en effet, qui acceptent la nouvelle « révélation » – c'est-à-dire pour ceux qui la ressentent comme leur propre confession, ou qui vivent comme si c'était le cas – un univers spirituel entièrement nouveau s'ouvre, dans lequel Dieu n'existe plus, dans lequel, plus significativement, les hommes ne souhaitent pas que Dieu existe. Le « dément » de Nietzsche sait que les hommes ont « assassiné » Dieu, ont tué leur propre foi.
Il est clairement erroné, par conséquent, de considérer le nihiliste moderne, quelle que soit son apparence, comme « agnostique » [6]. La « mort de Dieu » ne lui est pas simplement tombée dessus comme une sorte de catastrophe cosmique, mais il l'a activement voulue – pas directement, certes, mais tout aussi efficacement – en préférant autre chose au vrai Dieu. Le nihiliste, notons-le bien, n'est pas vraiment athée. On peut même douter de l'existence de « l'athéisme », car personne ne nie le vrai Dieu, excepté pour se consacrer au service d'un faux dieu ; l'athéisme qui est possible pour le philosophe (bien que ce soit, bien sûr, une mauvaise philosophie) n'est pas possible pour l'homme entier.
L'anarchiste Proudhon (dont la doctrine sera examinée de plus près dans le prochain chapitre) a clairement vu cela et s'est déclaré, non pas athée, mais « antithéiste » [7] : « La Révolution n'est pas athée, au sens strict du terme... elle ne nie pas l'absolu, elle l'élimine... [8] » « Le premier devoir de l'homme, en devenant intelligent et libre, est de chasser continuellement l'idée de Dieu de son esprit et de sa conscience. Car Dieu, s'il existe, est essentiellement hostile à notre nature. $$...$$ Chaque pas que nous faisons en avant est une victoire dans laquelle nous écrasons la Divinité. [9] » Il faut amener l'humanité à voir que « Dieu, s'il y a un Dieu, est son ennemi [10] ».
Albert Camus enseigne en effet la même doctrine lorsqu'il élève « la rébellion » (et non « l'incrédulité ») au rang de premier principe.
Bakounine, lui aussi, n'était pas satisfait de « réfuter » l'existence de Dieu : « Si Dieu existait vraiment – croyait-il –, il faudrait l'abolir [11]. » Plus efficacement, l'« athéisme » bolchevique de notre siècle a été très évidemment une guerre à mort contre Dieu et toutes ses œuvres.
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Le nihilisme révolutionnaire s'oppose irrévocablement et explicitement à Dieu ; mais le nihilisme philosophique et existentialiste – le fait n'est pas toujours aussi clair – est tout aussi « antithéiste » dans son postulat selon lequel la vie moderne doit désormais continuer sans Dieu. L'armée des ennemis de Dieu est recrutée autant parmi les nombreux hommes qui acceptent passivement leur position dans l'arrière-garde que parmi les quelques enthousiastes actifs qui occupent les premiers rangs. Plus important encore est de remarquer que les rangs de l'antithéisme sont gonflés non seulement par des « athées » actifs et passifs, mais aussi par de nombreux individus qui se croient « religieux » et qui vénèrent quelque « dieu ». Robespierre a instauré un culte de « l'Être suprême » ; Hitler a reconnu l'existence d'une « force suprême », un « dieu intérieur des hommes », et toutes les formes de vitalisme nihiliste ont un « dieu » quelque peu similaire à celui de Hitler.
La guerre contre Dieu est capable de diverses stratégies, parmi lesquelles l'utilisation du nom de Dieu, et même de celui du Christ. Mais qu'il soit explicitement « athée », ou « agnostique », ou prenne la forme d'un culte à quelque « nouveau dieu », le nihilisme a pour fondement la déclaration de guerre contre le vrai Dieu. Le formalisme athée est la philosophie d'un fou (si nous pouvons ainsi paraphraser le psalmiste [12]) ; mais l'antithéisme est un mal plus profond.
La littérature de l'antithéisme, certes, est aussi pleine d'incohérences et de contradictions que la littérature formellement athée ; mais là où cette dernière pèche par infantilisme (et l'homme le plus sophistiqué dans une discipline peut facilement être un enfant en théologie et dans la vie spirituelle) et par une insensibilité manifeste aux réalités spirituelles, la première doit ses distorsions à une passion profondément enracinée qui, reconnaissant ces réalités, veut les détruire. Les arguments mesquins de Bertrand Russell (bien que même son athéisme soit, bien sûr, ultimement une sorte d'antithéisme) sont facilement expliqués et réfutés, et ils ne représentent aucun danger pour une foi solide ; mais l'attaque profonde et déterminée de Proudhon est une affaire différente, car elle n'est pas née d'une sophistique sans âme mais d'une grande ferveur.
Nous devons ici faire face carrément à un fait que nous avons déjà laissé entendre, mais que nous n'avons pas encore pleinement examiné : le nihilisme est animé par une foi aussi forte, à sa manière, et aussi spirituelle dans sa racine, que la foi chrétienne qu'il tente de détruire et de supplanter ; son succès, et ses exagérations, ne s'expliquent d'aucune autre manière. Nous avons vu que la foi chrétienne est le contexte spirituel où les questions du Dieu de Vérité et d'Autorité deviennent significatives et inspirent le consentement. La foi nihiliste est également un contexte, un esprit distinctif qui sous-tend et donne sens et puissance à la doctrine nihiliste. Le succès du nihilisme dans notre temps a dépendu de la propagation de cet esprit et peut être mesuré par là ; ses arguments semblent persuasifs non dans la mesure où ils sont vrais, mais dans la mesure où cet esprit a préparé les hommes à les accepter.
Quelle est donc la nature de la foi nihiliste ? C'est le contraire précis de la foi chrétienne, et donc, elle ne devrait pas du tout être appelée « foi ».
Là où la foi chrétienne est joyeuse, certaine, sereine, aimante, humble, patiente, se soumettant en toutes choses à la Volonté de Dieu, son homologue nihiliste est pleine de doute, de suspicion, de dégoût, d'envie, de jalousie, d'orgueil, d'impatience, de rébellion, de blasphème – l'une ou plusieurs de ces qualités prédominant chez toutes les personnalités concernées. C'est une attitude de mécontentement envers soi-même, envers le monde, envers la société, envers Dieu ; elle ne connaît qu'une seule chose qu'elle n'acceptera pas : les choses telles qu'elles sont, mais doit consacrer ses énergies soit à les changer, soit à s'en éloigner.
Elle fut bien décrite par Bakounine comme « le sentiment de rébellion, cette fierté satanique, qui méprise toute soumission à quelque maître que ce soit, qu'il soit d'origine divine ou humaine [13] ».
La rébellion nihiliste, tout comme la foi chrétienne, est une attitude spirituelle ultime et irréductible, ayant sa source et sa force en elle-même – et bien sûr, dans l'auteur surnaturel de la rébellion. Nous serons mal préparés à comprendre la nature ou le succès du nihilisme, ou l'existence de représentants systématiques comme Lénine ou Hitler, si nous cherchons sa source ailleurs que dans la volonté satanique primordiale de négation et de rébellion. La plupart des nihilistes comprennent bien sûr cette volonté comme quelque chose de positif, comme la source de « l'indépendance » et de la « liberté » ; mais le langage même dans lequel des hommes comme Bakounine trouvent nécessaire de s'exprimer trahit l'importance plus profonde de leurs mots pour quiconque est prêt à les prendre au sérieux.
Le rejet nihiliste de la foi chrétienne et des institutions découle donc moins d'une perte de foi en elles et en leur origine divine (bien que, aucun nihilisme n'étant pur, ce scepticisme soit également présent), que de la rébellion contre l'autorité qu'elles représentent et l'obéissance qu'elles commandent. La littérature de l'humanisme, du socialisme et de l'anarchisme du XIXe siècle a comme thème constant le non serviam : Dieu le Père, avec toutes ses institutions et ses ministres, doit être renversé et écrasé, et l'homme triomphant doit monter sur son trône pour régner de son propre droit. Cette littérature, intellectuellement médiocre, doit sa puissance et son influence continue à son indignation « juste » contre les « injustices » et la « tyrannie » du Père et de ses représentants terrestres ; en d'autres termes, à sa passion et non à sa vérité.
Cette rébellion, cette ferveur messianique qui anime les plus grands révolutionnaires, étant une foi inverse, est moins préoccupée de démolir les fondements philosophiques et théologiques de l'Ancien Ordre (cette tâche pouvant être laissée à des âmes moins ferventes) que de détruire la foi rivale qui lui a donné vie. Les doctrines et les institutions peuvent être « réinterprétées », vidées de leur contenu chrétien et remplies d'un nouveau contenu nihiliste ; mais la foi chrétienne, l'âme de ces doctrines et institutions et la seule capable de discerner cette « réinterprétation » et de s'y opposer efficacement, doit être complètement détruite avant qu'elle-même puisse être « réinterprétée ». C'est une nécessité pratique si le nihilisme doit triompher ; plus encore, c'est une nécessité psychologique et même spirituelle, car la rébellion nihiliste sent vaguement que la Vérité réside dans la foi chrétienne, et sa jalousie et sa conscience troublée ne seront pas apaisées avant que l'abolition totale de la foi ait justifié sa position et « prouvé » sa vérité. À une échelle mineure, c'est la psychologie de l'apostat chrétien ; à une échelle majeure, c'est la psychologie du bolchevisme.
La campagne bolchevique systématique visant à éradiquer la foi chrétienne, même quand cette dernière eut clairement cessé d'être une menace pour la stabilité de l'État athée, n'a pas d'explication rationnelle ; elle fait plutôt partie d'une guerre à mort impitoyable contre la seule force capable de s'opposer au bolchévisme et de le « réfuter ».
Le nihilisme aura échoué tant que la véritable foi chrétienne subsistera chez une seule personne ; car cette personne sera un exemple vivant de Vérité qui rendra vains tous les accomplissements impressionnants du monde dont le nihilisme est capable, et réfutera en sa personne tous les arguments contre Dieu et le Royaume des Cieux. L'esprit de l'homme est souple, et il peut croire à tout ce à quoi sa volonté incline. Dans une atmosphère imprégnée de ferveur nihiliste, telle qu'elle existe encore en Union soviétique [14], le meilleur argument ne peut rien faire pour induire la croyance en Dieu, en l'immortalité, en la foi ; mais un homme de foi, même dans cette atmosphère, peut parler au cœur de l'homme et montrer, par son exemple, que ce qui est impossible au monde et aux meilleures intentions humaines, est encore possible à Dieu et à la foi.
La rébellion nihiliste est une guerre contre Dieu et contre la Vérité ; mais peu de nihilistes en sont pleinement conscients. Le nihilisme théologique et philosophique explicite est l'apanage de quelques rares âmes ; pour la plupart, la rébellion nihiliste prend la forme plus immédiate d'une guerre contre l'autorité. Beaucoup dont les attitudes envers Dieu et la Vérité peuvent sembler ambiguës, révèlent leur nihilisme de manière plus claire dans leur attitude envers – selon les termes de Bakounine – le « principe maudit et fatal de l'autorité [15] ».
Ainsi, la « révélation » nihiliste déclare d'abord et avant tout l'annihilation de l'autorité. Certains apologètes de la modernité aiment à citer les « corruptions », les « abus » et les « injustices » dans l'Ancien Régime comme justifiant la rébellion contre celui-ci – mais de telles choses – dont personne ne démentira l'existence – furent souvent le prétexte, mais jamais la cause, des explosions nihilistes. C'est l'autorité elle-même que le nihiliste attaque.
Dans l'ordre politique et social, le nihilisme se manifeste comme une révolution qui n'a pas pour but un simple changement de gouvernement ou une réforme plus ou moins généralisée de l'ordre existant, mais l'établissement d'une conception entièrement nouvelle de la fin et des moyens du gouvernement.
Dans l'ordre religieux, le nihiliste cherche non pas une simple réforme de l'Église et même pas la fondation d'une nouvelle « église » ou « religion », mais un remaniement complet de l'idée de religion et de l'expérience spirituelle. En art et en littérature, le nihiliste ne s'intéresse pas à la modification des anciens canons esthétiques concernant le sujet ou le style, ni au développement de nouveaux genres ou traditions, mais à une toute nouvelle approche de la question de la « création » artistique et à une nouvelle définition de « l'art ».
Ce sont les tout premiers principes de ces disciplines, et non pas de simples applications lointaines ou défectueuses d'entre eux, que le nihilisme attaque. Le désordre si évident dans la politique contemporaine, la religion, l'art et d'autres domaines également, est le résultat de l'annihilation délibérée et systématique des fondements de l'autorité en eux. La politique et la moralité sans principes, l'expression artistique indisciplinée, « l'expérience religieuse » indiscriminée – tout cela est la conséquence directe de l'application à des sciences et disciplines autrefois stables de l'attitude de rébellion.
La rébellion nihiliste a pénétré si profondément dans la fibre de notre époque que la résistance à celle-ci est faible et inefficace ; la philosophie populaire et la plupart des représentants de la « pensée sérieuse » consacrent leurs énergies à s'en excuser. Camus, en fait, voit dans la rébellion la seule vérité évidente qui demeure pour les hommes d'aujourd'hui, la seule croyance restante pour des hommes qui ne peuvent plus croire en Dieu. Sa philosophie de la rébellion est une articulation habile de « l'esprit de l'époque », mais elle est à peine à prendre au sérieux comme autre chose que cela.
Les penseurs de la Renaissance et des Lumières étaient aussi anxieux que Camus l'est aujourd'hui de se passer de théologie, de fonder leur connaissance sur « la nature ». Mais si la « rébellion » est tout ce que « l'homme naturel » peut connaître aujourd'hui, pourquoi donc « l'homme naturel » de la Renaissance ou des Lumières semblait en savoir beaucoup plus, et se considérait comme un être beaucoup plus noble ?
« Ils tenaient trop de choses pour acquises », est la réponse habituelle – et, de fait, ils vivaient sur un capital chrétien sans le savoir ; aujourd'hui, nous sommes en faillite, et nous le savons. L'homme contemporain, en un mot, est « désillusionné ». Strictement parlant, il faut être « désillusionné » d'une illusion – or si les hommes sont tombés non pas de l'illusion, mais de la vérité – et tel est en effet le cas –, alors un raisonnement plus profond est nécessaire pour expliquer leur actuel état désespéré. Le fait que Camus puisse accepter le « rebelle » comme un homme naturel, qu'il puisse trouver tout « absurde » sauf la rébellion, ne signifie qu'une seule chose : il a été bien formé dans l'école du nihilisme ; il a appris à accepter la lutte contre Dieu comme l'état « naturel » de l'homme.
Le nihilisme a réduit les hommes à un tel état. Avant l'ère moderne, la vie de l'homme était largement conditionnée par les vertus d'obéissance, de soumission et de respect : envers Dieu, envers l'Église, envers les autorités terrestres légales. Pour l'homme moderne que le nihilisme a « éclairé », cet Ancien Ordre n'est que l'horrible souvenir d'un passé sombre dont l'homme a été « libéré » ; l'histoire moderne a été la chronique de la chute de toute autorité. L'Ancien Ordre a été renversé, et si une stabilité précaire est maintenue dans ce qui est indubitablement une époque de « transition », un « nouvel ordre » est clairement en gestation : l'âge du « rebelle » est à portée de main.
Des régimes nihilistes de ce siècle ont donné un avant-goût de cette époque, et le caractère rebelle si répandu de notre époque est un autre présage : là où il n'y a pas de vérité, règne la volonté rebelle.
Mais « la volonté – disait Dostoïevski avec son acuité habituelle à comprendre la mentalité nihiliste – est plus proche du néant ; les plus affirmatifs sont les plus proches du plus nihiliste [16] ».
Celui qui a abandonné la vérité et toute autorité fondée sur cette vérité n'a que la volonté aveugle entre lui et l'Abîme ; et cette volonté, quelle que soient ses réalisations spectaculaires dans son bref moment de pouvoir (celles de Hitler et du bolchevisme ayant été jusqu'à présent les plus spectaculaires), est irrésistiblement attirée vers cet Abîme comme vers un immense aimant qui a trouvé l'abîme répondant en lui-même. Dans cet abîme, ce néant de l'homme qui vit sans vérité, nous atteignons le cœur même du nihilisme.
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Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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