La théologie et l’esprit du nihilisme (IIe partie)

Par P. Seraphim ROSERevue n°111Société, Théologie, Philosophie
La théologie et l’esprit du nihilisme (IIe partie)

Résumé : L'on sait le rôle joué par le nihilisme dans les prodromes de la révolution dite russe, rôle pressenti par Dostoïevski. Un siècle plus tard, le père Seraphim Rose élargit cette perspective à l'ensemble de l'humanité. La « mort de Dieu » proclamée par Nietzsche revient à chasser constamment Dieu de nos esprits – une rébellion « antithéiste » active, plus encore qu'un athéisme simplement intellectuel. La vision chrétienne du monde repose sur le concept, surprenant pour l'intelligence, d'une création « ex nihilo » à partir d'un néant, d'un non-être. Le nihilisme, qui s'est mué aujourd'hui en wokisme, relève donc d'un état post-chrétien autant qu'antichrétien de la société. Il s'agit d'une parodie inversée de la création de Dieu, d'une œuvre proprement satanique, portée dans son acharnement destructeur par le Singe de Dieu.

« Il a plu à Dieu qu'on ne pût faire aucun bien aux hommes qu'en les aimant » (P. Jean-Léon Le Prevost)

2. LE CULTE DU NÉANT

Le « néant », tel que le comprend le nihilisme moderne, est un concept propre à la tradition chrétienne. Le « non-être » des différentes traditions orientales est une conception totalement différente, une conception positive ; ce en quoi ils se rapprochent le plus de l'idée de néant est leur notion obscure de « chaos » primordial. Dieu n'a parlé que de manière obscure et indirecte à d'autres peuples ; à Son peuple élu seul, Il a révélé la plénitude de la vérité concernant le commencement et la fin des choses.

En effet, pour d'autres peuples et pour la raison non assistée par la grâce, l'une des doctrines chrétiennes les plus difficiles à comprendre est celle de la creatio ex nihilo : la création du monde par Dieu non pas à partir de Lui-même, non pas à partir de quelque matière préexistante ou d'un chaos primordial, mais à partir de rien ; dans aucune autre doctrine, l'omnipotence de Dieu n'est aussi clairement affirmée. La merveille jamais ternie de la création de Dieu a précisément pour fondement ce fait, qu'elle a été appelée à l'existence à partir d'une non-existence absolue.

Mais quel rapport, pourrait-on demander, le Nihilisme entretient-il avec une telle doctrine ? Il a le rapport du déni. « Que signifie le Nihilisme ? Que les valeurs les plus élevées perdent leur valeur ; Il n'y a pas de but. Il n'y a pas de réponse à la question : pourquoi ? »3 [...] Le nihilisme, en un mot, doit toute son existence à une négation de la Vérité chrétienne ; il trouve le monde « absurde », non pas comme résultat d'une « recherche » impartiale sur la question, mais par incapacité ou refus de croire à sa signification chrétienne. Seuls les hommes qui pensaient autrefois connaître la réponse à la question « pourquoi ? » pourraient être tellement désillusionnés de « découvrir » qu'il n'y avait, après tout, aucune réponse.

Pourtant, si le christianisme n'était qu'une religion ou une philosophie parmi tant d'autres, son déni ne serait pas une question d'une telle importance. Joseph de Maistre – qui fut perspicace dans sa critique de la Révolution française, même si ses idées plus positives ne sont pas à considérer avec confiance – a bien vu ce point précis, et à une époque où les effets du nihilisme étaient bien moins évidents qu'ils ne le sont aujourd'hui.

« Il y a toujours eu des formes de religion dans le monde et des hommes méchants qui s'y opposaient. L'impiété a toujours été un crime également... Mais ce n'est que dans le sein de la vraie religion qu'il peut y avoir une réelle impiété... L'impiété n'a jamais produit par le passé les maux qu'elle a engendrés de nos jours, car sa culpabilité est toujours directement proportionnelle à l'éclairage qui l'entoure... Bien que des hommes impies aient toujours existé, il n'y avait jamais eu avant le XVIIIe siècle, et au cœur de la chrétienté, une telle insurrection contre Dieu. »4

Aucune autre religion n'a affirmé avec autant de force et aussi fermement que le christianisme, que sa voix est la Voix de Dieu, et que sa Vérité est absolue ; et aucune autre religion n'a eu un ennemi aussi radical et intransigeant que le nihilisme, car personne ne peut s'opposer au christianisme sans combattre Dieu lui-même.

Combattre le Dieu même qui l'a créé à partir du néant nécessite, bien sûr, une certaine cécité ainsi que l'illusion de la force ; mais aucun nihiliste n'est si aveugle qu'il ne perçoive, même faiblement, les conséquences ultimes de son action. L'« angoisse » innommable de tant d'hommes aujourd'hui témoigne de leur participation passive au programme de l'antithéisme ; les plus expressifs parlent d'un « abîme » qui semble s'être ouvert au sein du cœur de l'homme. Cette « angoisse » et cet « abîme » sont précisément le néant à partir duquel Dieu a appelé chaque homme à l'existence, et vers lequel l'homme semble retomber lorsqu'il nie Dieu et, par conséquent, nie sa propre création et son propre être.

Cette peur de « tomber hors de l'existence », pour ainsi dire, est la forme la plus répandue de nihilisme aujourd'hui. C'est le thème constant des arts et la note prédominante de la philosophie absurde. Mais c'est un nihilisme plus conscient, le nihilisme de l'antithéiste explicite, qui est plus directement responsable des calamités de notre siècle. Pour l'homme affligé d'un tel nihilisme, le sentiment de tomber dans l'abîme, loin de se terminer par une anxiété passive et un désespoir, se transforme en une frénésie d'énergie satanique, qui l'incite à frapper l'ensemble de la création et à la précipiter, s'il le pouvait, dans l'abîme avec lui.

Pourtant, à la fin, un Proudhon, un Bakounine, un Lénine, un Hitler, aussi grands que soient leur influence et leur succès temporaires, doivent échouer ; ils doivent même témoigner, contre leur gré, de la Vérité qu'ils voudraient détruire. Car leur effort pour annihiler la création, et ainsi annuler l'acte de création de Dieu en ramenant le monde au néant même dont il est issu, n'est qu'une parodie inversée de la création de Dieu5 ; et eux, comme leur père le Diable, ne sont que de faibles singes de Dieu qui, dans leur tentative, « prouvent » l'existence du Dieu qu'ils nient et, dans leur échec, témoignent de Sa puissance et de Sa gloire.

Aucun homme, avons-nous souvent dit, ne vit sans un dieu ; qui donc ou quoi donc est le dieu du nihiliste ? C'est le néant, le rien lui-même – non pas le néant de l'absence ou de la non-existence, mais de l'apostasie et du déni ; c'est le « cadavre » du « Dieu mort » qui pèse ainsi sur le nihiliste. Le Dieu, jusqu'à présent si réel et si présent pour les chrétiens, ne peut pas être mis au rebut du jour au lendemain ; un Monarque aussi absolu ne peut avoir de successeur immédiat. C'est pourquoi, en ce moment précis de l'histoire spirituelle de l'homme – un moment, il faut l'admettre, de crise et de transition –, un Dieu mort, un grand vide, se tient au centre de la foi de l'homme. Le nihiliste veut que le monde, qui tournait autrefois autour de Dieu, tourne désormais autour du rien.

Est-ce possible ? un ordre fondé sur rien ? Bien sûr que non ; c'est une contradiction en soi, c'est un suicide ! Mais ne nous attendons pas à la cohérence de la part des « penseurs » modernes ; c'est en fait le point où la pensée moderne et sa Révolution ont abouti à notre époque. Même s'il s'agit d'un point qui ne peut être retenu que pour un instant, s'il n'a été atteint que pour être très rapidement dépassé, sa réalité ne peut pour autant être niée. Il y a de nombreux signes, que nous examinerons en temps voulu, indiquant que le monde a commencé à sortir de « l'âge du nihilisme » depuis la fin de la dernière Grande Guerre, et vers une sorte de « nouvel âge » ; mais en tout cas, ce « nouvel âge », s'il vient, ne verra pas la disparition du nihilisme, mais sa perfection. La Révolution révèle son visage le plus véritable dans le nihilisme ; sans repentir – et il n'y en a pas eu –, ce qui vient après ne peut être qu'un masque cachant ce même visage.

Que ce soit ouvertement dans l'antithéisme explicite du bolchevisme, du fascisme, du nazisme, ou passivement dans le culte de l'indifférentisme et du désespoir, de « l'absurdité » et de « l'existentialisme », l'homme moderne a clairement manifesté sa résolution de vivre désormais sans Dieu – c'est-à-dire dans l'athéisme, dans le vide, dans le néant. Avant notre siècle, les gens bien intentionnés pouvaient encore se tromper en pensant que le « libéralisme » et « l'humanisme », la « science » et le « progrès », la Révolution elle-même et tout le chemin de la pensée moderne étaient quelque chose de « positif » et même, dans un sens vague, avaient « Dieu » de leur côté. Il est maintenant tout à fait clair que la Révolution ne peut rien avoir affaire avec Dieu, et réciproquement ; il n'y a pas de place du tout pour Dieu dans une philosophie moderne cohérente. Toute pensée moderne ultérieure, quelles que soient les apparences qu'elle puisse revêtir, doit présupposer cela, doit être construite sur le vide laissé par la « mort de Dieu ». En fait, la Révolution ne peut être accomplie que lorsque le dernier vestige de foi dans le vrai Dieu est arraché du cœur des hommes et que tout le monde a appris à vivre dans ce vide.

De la foi découle la cohérence. Le monde de la foi, qui était autrefois le monde normal, est un monde extrêmement cohérent parce que tout y est orienté vers Dieu comme vers son commencement et sa fin, et trouve son sens dans cette orientation. La rébellion nihiliste, en détruisant ce monde, a inspiré un nouveau monde : le monde de « l'absurde ». Ce mot, très à la mode en ce moment pour décrire la situation de l'homme contemporain, a en réalité, s'il est bien compris, un sens profond. Car si le néant est le centre du monde, alors le monde, tant dans son essence que dans chaque détail, est incohérent, il échoue à se maintenir ensemble, il est absurde. Personne n'a décrit ce monde plus clairement et succinctement que Nietzsche, son « prophète », et dans le passage même où il a proclamé son premier principe, la « mort de Dieu ».

« Nous l'avons tué (Dieu), vous et moi ! Nous tous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l'éponge pour effacer l'horizon tout entier ? Qu'avons-nous fait à désenchaîner cette terre de son soleil ? Vers où roule-t-elle à présent ? Vers quoi nous porte son mouvement ? Loin de tous les soleils ? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N'errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne fait-il pas nuit sans cesse et de plus en plus nuit ? »6

Tel est l'univers nihiliste, dans lequel il n'y a ni haut ni bas, ni bien ni mal, ni vrai ni faux, car il n'y a plus aucun point d'orientation. Là où il y avait autrefois Dieu, il n'y a maintenant rien ; là où il y avait autrefois autorité, ordre, certitude, foi, il y a maintenant anarchie, confusion, action arbitraire et sans principes, doute et désespoir. C'est l'univers si vivement décrit par le catholique suisse Max Picard, comme le monde de « la fuite de Dieu » et, alternativement, comme le monde de « la discontinuité » et de « la désarticulation »7.

Le néant, l'incohérence, l'antithéisme, la haine de la vérité : ce dont nous avons discuté dans ces pages dépasse la simple philosophie, dépasse même la rébellion de l'homme contre un Dieu qu'il ne servira plus. Une intelligence subtile se cache derrière ces phénomènes, et selon un plan complexe, que philosophes et révolutionnaires ne font que servir et non commander ; nous avons affaire à l'œuvre de Satan.

Nombre de nihilistes, loin de contester ce fait, en tirent gloire. Bakounine se trouva du côté de « Satan, le rebelle éternel, le premier libre-penseur et émancipateur des mondes8. » Nietzsche se proclama « Antéchrist ». Les poètes, les décadents et l'avant-garde en général depuis l'ère romantique ont été très fascinés par le satanisme, et certains ont essayé d'en faire une religion. Proudhon, en d'autres termes, a effectivement invoqué Satan :

« Viens à moi, Lucifer, Satan, qui que tu sois ! Diable que la foi de mes pères opposait à Dieu et à l'Église. Je serai ton porte-parole et je ne te demanderai rien. »9

Que doit penser le chrétien orthodoxe de telles paroles ? Les défenseurs et les érudits de la pensée nihiliste, lorsqu'ils considèrent de tels passages comme dignes de commentaire, les rejettent généralement comme des exagérations imaginatives, comme des métaphores audacieuses pour exprimer une « rébellion » peut-être enfantine. Il faut bien reconnaître qu'il y a une qualité juvénile dans l'expression de la plupart du « satanisme » moderne ; ceux qui invoquent si facilement Satan et proclament l'Antéchrist peuvent avoir très peu conscience de toute la portée de leurs paroles, et peu ont l'intention qu'elles soient prises au sérieux. Cette bravade naïve révèle néanmoins une vérité plus profonde. La Révolution nihiliste s'oppose à l'autorité et à l'ordre, à la Vérité, à Dieu ; et faire cela, c'est clairement se ranger du côté de Satan. Le nihiliste, puisqu'il ne croit généralement ni en Dieu ni au diable, peut penser que c'est pure habileté de défendre, dans son combat contre Dieu, l'ennemi séculaire de Dieu ; mais alors qu'il pense ne faire que jouer avec les mots, il dit en réalité la vérité.

Maistre, et plus tard Donoso Cortès, écrivant à une époque où l'Église de Rome était plus consciente de la signification de la Révolution qu'elle ne l'est aujourd'hui, et était encore capable de prendre une position ferme contre elle, ont appelé la Révolution une « manifestation satanique » ; et les historiens sourient à leur égard. Ils sont peut-être moins nombreux à sourire aujourd'hui quand la même phrase est appliquée – bien que rarement avec toute la gravité requise, même maintenant – au national-socialisme (nazisme) ou au bolchevisme et certains peuvent même commencer à soupçonner qu'il existe des forces et des causes, qui ont échappé d'une manière ou d'une autre à l'attention de leur regard éclairé.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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