L'ange annonce à Marie sa conception virginale

Par P. Ignace de la Potterie sjRevue n°10Bible, Exégèse, Mariologie
L'ange annonce à Marie sa conception virginale

Résumé : La Péricope de l'Annonciation est l'une des plus belles et des plus profondes de l'Evangile de Luc ; mais c'est aussi l'une des plus complexes et elle est encore souvent interprétée de façon approximative, parfois même erronée. Nous proposons ici l'analyse d'un seul verset (Lc 1,31) pour lequel nous tiendrons compte du contexte.

I

L'ange Gabriel vient d'auprès de Dieu pour transmettre à la Vierge Marie l'annonce de l'Incarnation désormais proche. Marie qui était l'épouse promise à Joseph, reçoit l'annonce qu'elle deviendra virginalement la mère du Fils de Dieu.

Mais Dieu avait déjà depuis longtemps préparé Marie à sa mission : elle avait déjà éprouvé, en effet, qu'elle avait été "rendue plus agréable" (κεχαριτωμένη) à Dieu, par l'action de la grâce. C'est là le véritable sens de ces mots "pleine de grâce", que nous récitons encore dans notre prière, sans en comprendre souvent toute la signification. Le parfait passif du verbe (κεχαριτωμενη) indique qu'il s'agit d'une action passée de la grâce sur Marie, une action, donc, antérieure à l'Annonciation : Marie avait senti depuis longtemps qu'elle était intérieurement orientée vers un événement futur, encore inconnu ; elle avait éprouvé en elle un profond "désir de virginité" (saint Thomas) ; saint Bernard lui aussi disait que la grâce de Marie était "la grâce de la virginité".

Ainsi, orientée par cette grâce, Marie avait été préparée à sa mission, qui était de devenir la mère du Fils de Dieu incarné, mais de façon virginale. Tel était le contexte antérieur à l'événement précis dont l'évangéliste parle au verset de Lc 1,31.

II

Nous voudrions analyser maintenant attentivement ce verset 1,31, qui constitue la première véritable annonce à Marie. Dans le texte grec, le début du verset est formulé en peu de mots : "Et voici que tu concevras en ton sein". Ces mots, apparemment banals, sont étrangement ignorés de presque tous les commentateurs passés ou présents.

Nous voudrions montrer quelle est leur véritable signification : l'ange annonce ici à Marie le grand paradoxe, sa conception désormais proche, sera virginale. Mais ces quelques mots doivent être replacés dans la totalité du verset, où l'on distingue trois moments successifs :

  1. "Tu concevras en ton sein,
  2. et tu enfanteras un fils,
  3. et tu lui donneras le nom de Jésus".

L'un des paradoxes principaux de la situation exégétique actuelle concernant ce verset, c'est que les mots "en ton sein" sont souvent omis, sous prétexte banal qu'ils sont inutiles, pléonastiques : n'est-il pas évident que la femme conçoit toujours en son sein ? Cela, Luc, qui était médecin, le savait encore mieux que nous. Mais il était aussi évangéliste ; et s'il a maintenu les mots "en ton sein", c'est qu'ils devaient avoir pour lui une signification importante. Signification que nous allons essayer de découvrir par l'analyse précise de son texte.

Omettre ces mots, comme le font de nombreux commentateurs modernes, c'est d'une audace présomptueuse, inadmissible ; mais c'est aussi évidemment le signe qu'ils ne les ont pas compris. C'est pourquoi nous voudrions montrer que ces mots ont une importance considérable : ils constituent l'annonce, faite par l'ange à Marie de Nazareth, que sa conception se fera intégralement "en son sein", qu'elle sera donc totalement intérieure : c'est pourquoi il s'agira d'une conception virginale. Voyons pourquoi.

III

Examinons, avant tout, notre verset Lc 1,31 ; sous tous ses aspects, pour en saisir les différentes nuances cachées. Il est essentiel de bien voir qu'il y a là une référence indirecte à la célèbre prophétie sur l'Emmanuel de Is 7,14 (grec), à laquelle renvoyait aussi Mt 1,23, dans le contexte de l'annonce à Joseph.

Dans Is 7,14, comme chez Mt 1,23, il y avait la même formule :

« Voici que la vierge aura en son sein et mettra au monde un enfant et ils lui donneront pour nom Emmanuel » (dans Isaïe il y avait la seconde personne : "tu lui donneras pour nom").

Dans le texte de Matthieu, l'ange explique à Joseph, avec une référence au texte d'Isaïe, comment se réalisera l'incarnation : "la vierge aura en son sein".

Si nous comparons la formulation de Luc avec celles d'Isaïe et de Matthieu, nous pouvons cependant remarquer deux différences singulières :

a) Le sujet de la phrase ("la vierge", dans les deux autres textes) a disparu ; la raison tient à ce que la phrase est formulée chez Isaïe et Matthieu à la troisième personne, tandis que Luc, présentant le texte sous la forme d'un dialogue direct entre l'ange et Marie, emploie nécessairement la seconde personne ("tu concevras"). Mais ainsi disparaît également la relation directe entre le verbe "concevoir" et le sujet "la vierge". Le substantif "vierge" avait déjà cependant été employé deux fois précédemment par Luc, dans l'introduction narrative du verset (Lc 1,27 : « à une vierge [...], le nom de la vierge... ») ; le vrai dialogue commence donc seulement au verset 28.

b) Le verbe est lui aussi différent : au lieu du "aura en son sein" (εν γαστρι εξει) de Isaïe et de Matthieu, Luc fait dire à l'ange : "tu concevras [συλλημψει] en ton sein". Or "concevoir en son sein" est une formule paradoxale, neuve, absolument unique dans toute la Bible. Pour quel motif Luc a-t-il introduit cette étrange expression, totalement nouvelle, à l'apparence pléonastique ?

La raison est assez évidente. Pour parler de la conception ordinaire d'une femme, l'Ancien Testament emploie d'habitude deux formules : "recevoir dans son sein" (par ex. Gn 25,22 ; Is 8,3 etc.), en référence à l'homme dont la femme "reçoit" la semence en son sein (le nom de l'homme est parfois indiqué) ; ou bien "avoir en son sein" après le rapport sexuel de la femme avec l'homme mais là aussi, après avoir "reçu" la semence de cet homme, c'est ainsi qu'il était indiqué qu'une femme était désormais enceinte (cf. Gn 38, 25 ; Am 1,3, etc.).

Pour Luc, ces deux formules étaient exclues, parce qu'il savait que Marie avait dit : "Je ne connais point d'homme" (Lc 1,34), je suis vierge ; la solution de Luc fut de substituer à ces deux formules bibliques usuelles, mais toutes deux ambiguës, le verbe "concevoir" (συλλαμβανειν), lui aussi très fréquent dans l'Ancien Testament (mais sans l'ajout de "en son sein"). L'évangéliste, en revanche, emploiera deux fois ce verbe "concevoir", mais avec l'ajout apparemment superflu de "en son sein" : remarquons toutefois qu'il ne s'exprime ainsi que pour Marie.

Voyons, pour comprendre ses raisons, de quelle façon il emploie à plusieurs reprises ce verbe "concevoir", tantôt sans tantôt avec la spécification "en son sein". Il y a quatre textes significatifs à comparer : deux concernant Elisabeth et deux concernant Marie.

Cette formule "en son sein", apparemment inutile et pléonastique, est unique dans toute l'Ecriture : c'est là le signe qu'elle a un sens particulier, signe qui devient encore plus clair quand on remarque qu'elle se trouve dans deux textes voisins (1,31 ; 2,21), qui concernent tous les deux Marie : ils annoncent sa conception virginale.

Du point de vue de l'histoire du salut et de la théologie, ces deux "faits linguistiques" (le maintien du verbe "concevoir", mais avec la spécialisation "en son sein") doivent avoir une double signification en ce qui concerne Marie :

Une telle conception totalement intérieure devait donc être réalisée par une puissance réelle, certes, mais non physique, elle demandait, oui, une action fécondante, mais une action fécondante spirituelle. Or, notre texte préparait et anticipait ainsi le verset 1,35, où il sera expliqué que le Saint-Esprit devait descendre sur Marie, pour effectuer en elle, c'est-à-dire "dans le sein" de Marie, une conception réelle, mais purement intérieure. Une telle conception, sans rapport sexuel, due à la "puissance du très Haut", devait nécessairement être une conception virginale.

Observons pour finir que le verset qui conclut le passage (1,35b) met clairement en lumière la signification historico-salvifique de cette conception virginale : « c'est aussi pourquoi [διο και] », dit l'ange à Marie, « (l'enfant) qui naîtra saint [de toi] sera appelé Fils de Dieu ». Il résulte du rapprochement des différents versets que Jésus, s'il est Fils du Très Haut (versets 32), est nécessairement Fils de Dieu (verset 35).

IV

Pour conclure cette analyse, relisons attentivement d'abord notre verset 1,31, dans son articulation interne en trois parties (la conception dans le sein de Marie, l'enfantement d'un fils, l'imposition du nom de Jésus), mais ensuite aussi dans le prolongement du salut que l'ange lui avait adressé précédemment, au début de tout le récit (Lc 1,28).

On découvre ainsi une belle continuité, une véritable progression, dans le développement du thème de la virginité de Marie. Nous savons par Lc 1,28 ("pleine de grâce," expliqué plus haut) que Marie, depuis longtemps avait été préparée par la grâce à sa mission future, avec un mystérieux "désir de virginité". Puis, au moment de l'Incarnation, l'ange lui apporte le grand message : elle concevra prochainement, oui, mais "en son sein", c'est-à-dire sans rapport sexuel : il s'agira donc d'une conception virginale, effectuée en elle par l'Esprit Saint. Entre la longue préparation de la grâce de Marie pour sa mission future et sa réalisation effective en son sein au moment de l'Incarnation, la continuité était parfaite : Marie, après avoir "conçu", mais aussi "enfanté" virginalement ("ce qui naîtra saint", non contaminé) son fils Jésus sous l'action de l'Esprit Saint, pouvait le présenter aux hommes comme le fils de Dieu.

Il y a une coordination parfaite entre ces versets : après la longue préparation de grâce de Marie (son profond désir de virginité) vient l'annonce de sa conception virginale, puis celle de son enfantement virginal ; ces étapes de la vie de Marie devaient révéler au monde que son fils, Jésus, était le Fils de Dieu. Mais au centre de tout le récit se trouve l'annonce du signe (cf Is 7,14) de la conception virginale de Marie.

(Repris de la revue 30 Jours, n°4, 1999)

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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