L'appellation de roi « très-chrétien » dans l'histoire
Résumé : Dans Le Cep n° 109 avait été signalé ce titre original : roi « très chrétien » dont usèrent les rois de France. Restait à comprendre quand et pourquoi cette appellation religieuse avait été souhaitée tant par le glaive spirituel que par le glaive temporel. En réalité, si la formule est propre à la monarchie française, des appellations similaires ont honoré d'autres monarchies européennes, y compris Henry VIII d'Angleterre qui avait été qualifié de « defensor fidei » par Léon X en 1521, titre qui lui fut retiré lors de son excommunication en 1530, même si, ce qui ne manque pas de sel, ses descendants continuèrent de s'en prévaloir. Reste que la qualité de « France, fille aînée de l'Église » constitue, elle, une sorte d'ordre de mission providentiel qui a vocation à traverser les vicissitudes de l'Histoire.
Noël Valois écrivait en 1896, à propos de ce concept :
« Lorsqu'un titre a reçu la consécration des siècles et qu'il a été, d'ailleurs, toujours considéré comme l'apanage d'une nation, plus encore que d'une dynastie, il n'est pas tout à fait indigne de l'attention de l'histoire. Il mérite qu'on y arrête sa pensée, ne serait-ce que pour tâcher d'en comprendre le sens et d'en découvrir l'origine 1. »
En effet, la symbolique est un élément indispensable du pouvoir. Le titre de « roi très-chrétien » ne fait pas exception à cette règle, c'est pourquoi pour comprendre son rôle et son importance convient-il d'en faire l'histoire.
1. L'origine du titre.
Le titre de « christianissimus » fut donné au départ par les Papes à certains empereurs d'Orient à titre viager. Il signifiait que celui qui en bénéficiait, avait bien mérité du Saint-Siège et de l'Église. Mais, en 498 se produisit un événement considérable : le baptême de Clovis. Cela donna naissance « au premier État barbare catholique fondé sur les ruines de l'Empire romain. L'adhésion du roitelet franc à la foi romaine assura la victoire du catholicisme sur le paganisme et sur l'arianisme en Occident 2 ». Le titre de « très chrétien » fut donc donné en Occident pour la première fois à des princes mérovingiens comme Childebert Ier, Childebert II, Dagobert et même à une reine, Brunehaut, dont la réputation, c'est le moins que l'on puisse dire, est assez sulfureuse !
Par la suite, ce titre fut attribué par le pape Grégoire III à Charles Martel, vainqueur des Arabes à Poitiers. « Le seul rempart de l'Église, ce (furent) désormais les Francs, et sur eux la papauté report(a) tous ses espoirs. Elle favorisa le changement de dynastie... 3 » Charles Martel fut ensuite appelé à Rome par ce même Pape pour le défendre contre les Lombards, qui étaient des barbares ariens venant du Nord. C'est à cette occasion qu'il fut appelé « Très Chrétien », titre qui fut attribué aussi à Pépin le Bref. Par contre, tel ne fut pas le cas pour Charlemagne. Peu importe, celui-ci se l'attribua d'autorité dans un capitulaire en 802, prouvant une fois de plus que l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même !
Puis ce titre fut attribué par les Papes aux rois de Bulgarie. En effet, les hordes mongoles déferlèrent sur la Silésie en 1241 après avoir soumis la Russie en 1238 et l'Ukraine en 1240. En 1241, les Mongols envahirent la Hongrie. On comprend donc que, dans ces conditions, les Papes aient attribué le titre de « christianissimus » aux princes qui, en Europe, étaient les plus exposés. Finalement, l'invasion de la Hongrie et par conséquent celle de l'Europe n'eurent pas lieu parce que Otkai, fils et successeur de Gengis Khan, « mourut assez mystérieusement – empoisonné, dit-on, par sa belle-sœur. Il se produisit alors un flottement et bientôt un arrêt dans les hordes. Les principaux chefs furent appelés dans la capitale. Il y eut alors un reflux auquel l'Europe assista sans comprendre ce qui arrivait 4 ».
2. Le titre est attribué au roi de France
Ce dernier exemple montre bien qu'à l'époque, c'est-à-dire au début du deuxième millénaire, ce titre de « roi très chrétien » n'était ni héréditaire, ni l'apanage d'une quelconque dynastie.
Cependant, lors de la querelle des Investitures, les Papes, qui cherchaient des alliés contre les empereurs germaniques, se tournèrent vers les rois de France. Alexandre III donna du « très chrétien » au roi Louis VII, ce dont n'avaient pas bénéficié ses prédécesseurs, sauf exception. Il faut dire que Louis VII accueillit le Pape en France et qu'il refusa de prendre le parti de l'antipape Victor, créature de Frédéric Barberousse. En remerciement, les notaires pontificaux n'eurent pas d'expressions assez flatteuses en sa faveur. Philippe-Auguste hérita du titre grâce à Innocent III. Celui-ci considérait que l'emploi de ce terme par le roi de France avait désormais valeur d'usage, mais que celui-ci n'en avait cependant pas l'exclusivité puisque l'empereur, ainsi que les rois de Hongrie et d'Angleterre, pouvaient aussi bénéficier de ce titre.
De toute façon, les rois de France de cette époque ne semblèrent pas y attacher une grande importance. Ce fut le cas de Saint Louis et de Philippe le Bel, ainsi que des premiers Valois. Ce furent les clercs de l'entourage de Charles V qui remirent en honneur cet usage. Ainsi, s'accrédita « peu à peu l'opinion que le titre de « roi très chrétien » n'[était] pas un hommage passager, mais un témoignage perpétuel de la gratitude des papes, un privilège acquis définitivement à la royauté capétienne 5 ».
Il faut ajouter que, lors du grand schisme, le Pape d'Avignon, Clément VII, soutenu par le roi de France Charles V, prodigua à ce dernier le titre de « roi très chrétien ». Cette expression paraissait être une garantie d'orthodoxie durant cette époque troublée où clercs et laïcs ne savaient plus très bien quel était le vrai Pontife 6.
3. L'acquisition définitive de ce titre par le roi de France
Rappelons, en effet, que le 9 août 1378, treize cardinaux appartenant à la fraction française du Sacré-Collège « déclarèrent la nullité de l'élection d'Urbain VI 7 » et élirent Clément VII. « Maintenant, je suis Pape ! », ce serait écrié Charles V en apprenant cette élection, qui allait ouvrir l'une des crises les plus graves qu'ait connu l'Église. Elle affaiblit considérablement le pouvoir pontifical, préparant le terrain aux idées nouvelles en permettant au temporel de s'affirmer en face et parfois contre le spirituel 8.
Face à ce schisme naissant, l'université de Paris fit porter à Charles VI un mémoire qui disait que « le titre de roi très chrétien... oblige le roi à se rendre au vœu de toute la chrétienté qui attend de lui la fin du schisme 9 ». Clément VII étant mort en 1394, le roi de France interdit l'élection d'un nouveau Pape, mais les cardinaux d'Avignon passèrent outre. Ils élirent Pedro de Luna qui prit le nom de Benoît XIII. L'Église de France réunie en concile en 1398 refusa de lui obéir. Elle était désormais sans chef.
Ce qui est remarquable, c'est qu'à cette époque, ce furent les princes étrangers eux-mêmes qui admirent que le qualificatif de « très chrétien » fût réservé au seul roi de France. Sous Charles VII, les Papes et les princes furent d'accord sur ce point. C'est ainsi que l'empereur Frédéric III lui écrivit : « Vos ancêtres... ont assuré à votre race le nom de très chrétien comme un patrimoine qui se transmet à titre héréditaire 10. »
De viager, ce titre était devenu, par consentement général et sans bruit, l'apanage de la Maison de France. Ce fut si vrai que Paul II parlait de Louis XI comme d'un roi « très chrétien ». Aux obsèques d'Henri II, en 1559, le nouveau roi, François II, fut proclamé roi de France « très chrétien » tant cela semblait naturel, bien que ce titre eût failli être retiré à Charles VIII et à Louis XII en raison des affaires d'Italie. En effet, Alexandre VI tenta d'enlever ce titre à Charles VIII en 1496 pour le donner à Ferdinand d'Aragon, et Jules II en dépouilla peut-être Louis XII au profit d'Henri VIII d'Angleterre en 1512. Mais Léon X arrêta cela et confirma que ce titre était l'apanage de nos rois. L'appellation de roi « très chrétien » se répandit au point qu'elle éclipsa celui de roi de France. Jansénius se trouva l'un des rares esprits à en contester l'usage.
4. Conclusion
Il faut se rappeler que « roi très chrétien » n'a pas été le seul titre attribué par les Papes au cours de l'histoire. En 1493, les rois d'Espagne furent qualifiés de « rois catholiques » au lendemain du premier voyage de Christophe Colomb. De son coté, le titre de « défenseur de la Foi » fut attribué à Henri VIII par Léon X en reconnaissance de la publication par ce roi anglais d'un livre consacré à la défense des sept sacrements en 1521. Il lui fut retiré en 1530, lors de son excommunication, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à porter ce titre, titre qu'ont conservé ses successeurs, ce qui ne manque pas de sel. En 1748, le roi du Portugal fut gratifié de l'appellation de roi « très fidèle » afin, semble-t-il, de calmer sa jalousie à l'encontre de son voisin, le roi d'Espagne.
Ces exemples montrent que ces titres, dont les monarques étaient généralement friands, permettaient à la papauté d'agir sur la politique en incitant le temporel à secourir le glaive spirituel, spécialement dans les moments de crise.
Ainsi, cette étude de titres aujourd'hui quelque peu oubliés – en France, Charles X (1824-1830) a été le dernier roi a se dire « très chrétien » ; au Portugal, Manuel II, qui régna de 1908 à 1910, put se déclarer « très fidèle » ; en Espagne les Bourbons ont renié depuis longtemps leur titre de « rois catholiques » – nous plonge dans le souvenir d'un monde qui semble à jamais disparu. Cette disparition n'a certainement pas été un bien, mais c'est un fait. Nos regrets ne serviraient donc à rien. Mieux vaut s'en prendre aux prétendues « valeurs » républicaines dont l'hypocrisie devient chaque jour plus flagrante. Elles sont d'ailleurs de plus en plus rejetées par la plupart des pays non-occidentaux. Cela permettra peut-être un jour de rétablir les vraies valeurs, celles sur lesquelles notre civilisation est assise, qu'on le veuille ou non, et qui ont peu à peu disparu depuis la Révolution dite française.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
Voir l'article sur le site