Le crayon et les touches. Deux techniques de prise de notes : deux niveaux d'activité cérébrale

Par François ThouveninRevue n°115Société, Neurosciences, Éducation, Psychologie
Le crayon et les touches. Deux techniques de prise de notes : deux niveaux d'activité cérébrale

Résumé : Que cela plaise ou non, l'écriture manuscrite est partout en recul. D'une part, on n'enseigne plus aux enfants l'art calligraphique consistant à former des lettres le mieux possible, comme on le faisait à la grande époque des plumes Sergent-Major, le stylo à bille ayant définitivement rangé cet émouvant accessoire au musée de l'Instruction Publique, à côté de l'encre violette ; d'autre part, l'ordinateur portable est devenu l'instrument, ô combien utile ! sur lequel ces lignes sont écrites. Il est pourtant un domaine où la plume (ou ce qui en tient lieu) l'emporte nettement sur le clavier d'ordinateur : celui de la prise de notes en cours ou en réunion, car écrire ses notes à la main fait beaucoup plus travailler le néocortex que de pianoter sur des touches.

Noter à la main assure une compréhension conceptuelle du discours entendu qui est supérieure de 20 % à celle procurée par le pianotage, car taper sur des touches crée ce que les psychologues appellent l'« illusion d'apprendre » : on se sent productif, les informations affluent sur l'écran, mais le cerveau reste peu impliqué, car il collecte des données plus qu'il ne les comprend. Les chercheurs en neurosciences qui utilisent l'imagerie cérébrale ont constaté que, lorsqu'on écrit à la main, trois zones distinctes du cerveau s'activent simultanément : votre cortex moteur contrôle précisément le mouvement donné à chaque lettre ; votre zone de traitement visuel détecte chaque courbe et chaque trait que vous tracez ; vos circuits langagiers collent étroitement à la signification de ce que vous écrivez. En revanche, si vous tapez le discours que vous entendez, seul se mobilise votre cortex moteur, le reste du cerveau étant désengagé.

Quand vous écrivez manuellement la lettre L, votre main exécute un geste unique ; mais la lettre T, par exemple, vous impose de tracer successivement un trait vertical et un trait horizontal. Or, avec un clavier, chaque lettre – stéréotypée en un clic – procure la même sensation que toutes les autres : une lettre, un clic, et voilà tout. Aucun mouvement particulier n'est requis.

Et c'est là que les choses deviennent vraiment intéressantes. Les scientifiques qui observent les ondes cérébrales ont constaté qu'écrire à la main produit des schémas électriques spécifiques : des ondes thêta et des ondes alpha dont les pulsations s'harmonisent dans le cerveau tout entier. Il s'agit de signaux aléatoires. Les ondes thêta encodent de nouvelles informations et stimulent votre mémoire, tandis que les ondes alpha consolident les informations dans le stockage à long terme. Ces schémas constituent la signature authentique de l'apprentissage profond ; or, ils n'apparaissent pas quand on tape. Le cerveau possède aussi un système d'activation réticulaire : celui-ci constitue en quelque sorte un filtre d'attention neuronale chargé de décider si telle information est assez importante pour mériter qu'on s'en souvienne. Quand on engage simultanément sa main, sa pensée et ses yeux, on envoie à ce système un message puissant : « Fais attention, c'est important, stocke-le ! » Une étude réalisée à l'Université de Tokyo démontre ceci : les étudiants qui prennent leurs notes à la main se souviennent de ce qu'ils ont écrit 34 % de fois plus que ceux qui les ont tapées ; non pas 5 %, non pas 10 %, non pas 20 %, mais 34 %. À quoi tient une différence aussi spectaculaire ? Au fait que l'usage de la main force le cerveau à accomplir trois actions qui « sautent » complètement lorsqu'on tape.

Premièrement, encoder ; il faut réfléchir, sélectionner ce qui est important et reformuler : on traite, on n'enregistre pas. Deuxièmement, consolider ; la coordination de la main et des yeux crée de multiples cheminements mnémoniques : on se souvient visuellement de la disposition de la page, on se rappelle la sensation motrice procurée par l'écriture, l'endroit de ses notes où l'on a consigné telle ou telle chose. Troisièmement, récupérer. Plus tard, quand on aura besoin de se rappeler une information, le cerveau pourra s'accrocher à de multiples prises.

On ne se souviendra pas seulement de l'idée, on se rappellera l'avoir consignée en haut à gauche d'une page, par exemple, comment la main a bougé pour l'écrire, de quelle manière cela s'articulait avec le contexte précédent.

C'est exactement cela que les chercheurs de Princeton ont constaté : celui qui tape ses notes prend ce qu'il entend presque mot pour mot, alors que celui qui écrit est contraint de synthétiser, de résumer. Lors d'interrogations, les seconds obtenaient 23 % de meilleurs résultats en réponse à des questions conceptuelles, car le cerveau a été conçu pour les mains, non pour le clavier.

Fig. 1. La prise de notes : un exercice cérébral complet.

L'intelligence piégée

Quoiqu'intelligent, vous vous exposez en pianotant à commettre trois erreurs capitales. Premièrement : confondre vitesse et productivité. Si vous tapez 80 mots à la minute, vous pouvez donc noter plus d'informations et apprendre davantage ; mais cette médaille a son revers, car si vous apprenez trop facilement, ce que vous avez appris ne restera pas.

C'est ce que le psychologue Robert Bjork a appelé la « difficulté souhaitable » dans son article « Memory and metamemory considerations in the training of human beings », Considérations sur la mémoire et la métamémoire dans la formation des êtres humains1, car l'effort nécessité par l'écriture à la main est précisément ce qui rend celle-ci efficace.

Deuxièmement : laisser disperser son attention par la multiplicité des actions possibles. Devant l'ordinateur, vos tentations sont constantes : consulter vos messages électroniques, aller sur un site, etc. ; votre attention se retrouve donc fragmentée. La recherche a démontré que cette fragmentation causait une perte de 40 % de la conservation de l'information. Avec le papier et la plume, en revanche, pas de notification, aucune distraction : il n'y a que le scripteur et l'information.

Troisièmement : accorder une confiance excessive aux notes prises. Vous tapez des pages de notes détaillées, et vous pensez que la question est entièrement couverte. Mais sans encodage approprié, vous n'aurez rien à récupérer par la suite. L'information est certes stockée extérieurement, mais vous ne la possédez pas intérieurement pour de bon. Voyons le cas d'une certaine étudiante. Elle était la plus appliquée de sa classe, toujours à l'heure, au premier rang, ne manquant jamais de rendre un devoir. Elle tapait si vite ses cours qu'elle aurait pu devenir sténographe professionnelle. Mais l'information ne restait pas dans son cerveau. Bien que ses notes fussent les plus complètes de toute la classe, les cours lui entraient par une oreille et ressortaient par l'autre. Un jour, son professeur lui suggéra un unique changement : « Prenez donc un stylo ! »... Et les résultats furent immédiats : se découvrant incapable de transcrire tout ce sur quoi elle devait réfléchir, il lui a donc fallu choisir ce qui était important, transcrire les idées avec ses mots à elle. Sa compréhension des cours s'en est trouvée transformée, non parce qu'elle étudiait davantage, mais parce qu'elle encodait enfin correctement ce qu'elle avait reçu.

Dans le concret, que faire effectivement de ces informations ? Voici les principes correspondant respectivement aux trois principaux leviers avec lesquels fonctionne votre cerveau.

Premier principe : ralentir pour accélérer. Lorsque vous êtes en réunion ou en cours et que vous apprenez quelque chose d'important, résistez à l'envie de retenir tout ce qui se dit. Votre main ne peut écrire à la vitesse de la parole entendue, et c'est cela qui est capital. Forcez-vous à commencer par écouter.

Ensuite, consignez ce qui compte avec vos mots à vous. Il s'agit non pas de transcrire, mais de traduire. Sur le moment, cela vous semblera plus lent, mais une semaine après, vous vous rappellerez 30 % de plus que votre voisin qui s'est évertué à tout taper sur son clavier.

Deuxième principe : rendre les choses visuelles, se les approprier. Vos notes manuscrites doivent présenter un aspect brouillon et personnel. Au moyen de symboles qui vous sont propres, reliez ou opposez des idées entre elles, soulignez ou surlignez ce qui vous surprend, placez des points d'interrogation ou d'exclamation en regard de ce que vous ne comprenez pas entièrement ou de ce qui vous choque, exécutez de petits croquis, de rapides ébauches de diagrammes : cela pourra se révéler utile. Quand vous relirez le tout ensuite, vous ne verrez plus seulement des mots, vous verrez surtout le paysage de votre pensée. Ce sont là autant de repères statiques de la mémoire. Voilà pourquoi on peut rarement s'en remettre aux notes manuscrites d'autrui, car il n'est guère possible d'y retrouver le codage que seule une certaine « empreinte digitale » permet de garder en mémoire. À cet égard, le cas le plus extrême est celui de l'interprète de conférence pratiquant l'interprétation consécutive (et non pas simultanée) ; devant rendre oralement, dans une autre langue, la totalité d'un discours au terme de celui-ci, il est forcé de recourir à des procédés de notation si rapides et si personnels qu'aucun autre interprète ne pourrait se servir utilement de ses notes, qui ont l'apparence de gribouillis abscons, mais n'en sont pas moins commodément utilisables par leur auteur.

Troisième principe : écrire pour réviser. Voici ce que font les preneurs de notes efficaces. Après une réunion ou un cours, ils ne se contentent pas de classer leurs notes et de les oublier ; dans les vingt-quatre heures suivantes, ils rédigent un bref résumé de ce qu'ils ont entendu, sans commencer par consulter leurs notes initiales ; ils ne se bornent pas à passer en revue des informations. Ce procédé de récupération est ce que la neuroscience appelle l'effet de test ; il consiste à renforcer le cheminement cérébral précis dont on aura besoin quand ce sera important. Beaucoup de personnalités éminentes recourent à la prise de notes manuscrites.

Ces dernières servent à réfléchir, et non pas seulement à se rappeler. L'outil de réflexion le plus puissant est en définitive un crayon, qui ne coûte que quelques euros et tient dans la poche. Chaque fois que l'on préfère prendre des notes à la main au lieu de les taper sur un clavier d'ordinateur portable, on donne la priorité à l'apprentissage sur la productivité.

(Article rédigé en grande partie d'après cette vidéo en anglais : https://youtube.com/watch?v=ow0yeyrWoiA)

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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