Le déisme, précurseur de l'athéisme
Résumé : Le déisme, tel qu'il apparaît au XVIIe siècle, continue d'employer le mot « Dieu », mais d'un dieu qui n'est plus le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu personnel de la Révélation. Dieu y devient plutôt le factotum chargé de mettre en branle et de faire fonctionner l'univers abstrait dont les savants, surtout à partir de Newton, vont élaborer des « modèles ». C'est seulement avec Darwin qu'une vision athée du monde devint possible : avec la sélection naturelle, le « plus » pourrait alors sortir du « moins », par l'effet mécanique d'une loi projetant sur la Nature le mythe du progrès. On put alors tout expliquer par cette loi d'une transformation progressive des êtres les uns dans les autres, grâce à l'élimination automatique des moins aptes. Notre monde matérialiste, désormais sans âme, avait vu le jour.
Le loup rationaliste qui sortit du bois européen à l'orée du siècle des Lumières avait pris grand soin de se revêtir d'une peau rassurante : le déisme. Dans les sociétés où l'État faisait corps avec la religion — et cela valait en Angleterre et en Prusse autant que dans la France de Louis XIV —, le prince « Dieudonné » se proclamer athée aurait été suicidaire. Le chimiste Priestley, membre du Hellfire Club, vit sa maison incendiée par le peuple. Un « gentleman » comme Darwin — il paya pour son périple de trois ans autour du monde sur le Beagle — dissimula si bien son matérialisme qu'on n'en découvrit l'aveu qu'en 1950, lorsque furent publiés ses Carnets.
Entre-temps, donc pendant un siècle, Thomas Huxley avait forgé pour Darwin et pour lui-même un mot fallacieux : l'agnosticisme. Fausse modestie, en effet. Se proclamer « a-gnostique », ne pas savoir trancher la question, revient à un athéisme pratique : ne pas savoir si Dieu existe ou n'existe pas, c'est donc ne pas savoir si Ses commandements sont aussi absolus que les lois de la physique ; c'est se déclarer libre de les suivre ou de ne pas les suivre, selon l'opportunité ; c'est donc approuver d'avance la morale dite « de situation ».
Une telle attitude n'était pas nouvelle. Sans remonter aux lointains inspirateurs grecs tels qu'Épicure, c'est le déisme qui au XVIIe siècle amorce le basculement des intelligences. Apparaissent des cohortes de savants qui ne sont plus des clercs et qui, sans bien s'en rendre compte, en laïcisant la science, vont introduire une nouvelle vision du monde. Un mystique comme Pascal le pressentit aussitôt. Il écrit :
« Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de Le servir sans médiateur, et par là ils tombent ou dans l'athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également [1]. »

Image : Le loup rationaliste des Lumières (dessin M.T.)
Certes, le déiste affirme croire en Dieu, mais en quel Dieu, ou plutôt en « quoi » en matière de Dieu ? Ce « Dieu des philosophes et des savants » est une construction abstraite fabriquée par l'intellect comme l'on fabrique les êtres mathématiques : il répond à la définition qui en est donnée ; il vient compléter une explication du monde tracée au lumignon de notre maigre science. Il a donc tous les traits de ces idoles faites de main d'homme que la Bible dénonce sans trêve, tant chez les païens que — scandale suprême ! — chez les Hébreux.
Certes, ont disparu les sacrifices sanglants qui défigurèrent tant de civilisations [2], mais, au fond, c'est bien le même péché : en admirant jusqu'à la révérer sa propre œuvre, l'homme se met à la place de Dieu. On pourrait presque dire que le déisme moderne est pire que l'idolâtrie des Babyloniens ou des Aztèques. Ces derniers, en effet, adhéraient à l'antique sagesse d'une loi naturelle héritée d'Adam et de Noé, tandis que l'actuel héritier du déisme des Lumières, armé de sa « raison » peu à peu divinisée, se propose de refabriquer jusqu'aux règles de la morale publique.
Cette lame de fond s'avança en plusieurs vagues successives :
La vague métaphysique. Le déiste commença par se vouloir métaphysicien. Il eut souci d'atteindre une certaine cohérence intellectuelle, comme le tenteront, avec plus de profondeur, Kant ou Hegel. Le Dieu de Voltaire était chargé d'expliquer l'origine du monde, comme le Dieu de Descartes permettait l'existence de lois mathématiques dans la nature. Descartes écrivait à Mersenne : « C'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit des lois en son royaume [3]. » En 1722, dans Les Cabales, Voltaire envoie ce distique célèbre : « L'univers m'embarrasse et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger ! » Ajoutons-y cette formule typiquement déiste : « Dans le système qui admet un Dieu, on n'a que des difficultés à surmonter, et dans tous les autres systèmes on a des absurdités à dévorer [4]. »
La vague rationaliste. C'est elle qui affirma explicitement évacuer le surnaturel. Voltaire entendait bien chasser Dieu de l'histoire humaine. De là, par exemple, sa haine du Déluge et de Jeanne d'Arc. Pour notre héroïne nationale, l'ancien embastillé assoupissait son ressentiment en même temps qu'il affirmait son anglophilie. Pour le Déluge, il comprenait bien que l'enjeu était plus sérieux : il s'agissait de nier l'autorité intellectuelle de la Bible, de la banaliser en faisant d'elle le simple « livre sacré des Hébreux », peuple qu'il méprisait.
Il avait parfaitement compris l'importance de la science pour ce combat titanesque. Le démontrait déjà la traduction en français des Principia de Newton, dont il chargea sa confidente, la marquise du Châtelet. Il fallait opposer une autre autorité — celle de la science — à celle de la Révélation. À ses moqueries visant Benoît de Maillet ou contre les géologues diluvianistes, il fallait ajouter des faits irrécusables. L'article « coquilles » dans son Dictionnaire philosophique avait ce but. Il y écrit en effet : « J'en ai fait chercher sur le mont Saint-Gothard, sur le Saint-Bernard, dans les montagnes de la Tarentaise, on n'en a pas découvert [5]. »
Ce n'est pas ici le lieu de montrer la faiblesse de l'argument : payer des chercheurs pour ne rien trouver était une opération peu risquée... De plus, il est impossible de démontrer que quelque chose n'existe pas. L'important est l'intention qui se dévoile ainsi. Car le Déluge n'est pas un simple miracle, comme la Bible en regorge, mais un châtiment : l'humanité s'y fait comme « recadrer » sévèrement par le Créateur et, au sortir de l'Arche, Noé s'empresse non pas de tailler une idole, mais de dresser un autel, rétablissant ainsi la juste relation verticale qui va de l'homme au Tout-puissant.
La science jouait donc déjà un rôle dans l'anticléricalisme du déiste Voltaire, mais celui-ci n'aurait jamais osé se proclamer matérialiste ou simplement athée : c'eût été non seulement inconvenant, mais faux. Qu'on l'appelât « Être suprême » et que, pour le peuple, on lui donnât les traits avinés d'une « déesse Raison » [6], le Dieu des encyclopédistes conservait encore certains attributs d'une intelligence créatrice, seule capable d'expliquer l'ordre du monde et les lois de la nature, parmi lesquelles figurait en bonne place la hiérarchie des races humaines [7].
Mais qu'il s'agît d'un déisme assumé philosophiquement ou bien, en loge, d'une émotion passagère dirigée vers le GADLU [8], survivait encore l'idée d'une nature permanente des êtres et donc celle d'une loi morale objective. En 1902, le gouvernement avait ainsi demandé à Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie, d'élaborer une authentique morale laïque. Mais Durkheim dut rendre son tablier : les manuels de morale utilisés dans les écoles primaires ne furent que des versions allégées et aseptisées de l'antique Décalogue.
Pour que l'homme fût libre de fixer le bien et le mal, voire de dépasser de telles notions encore à connotation religieuse, il fallait transformer radicalement la vision que l'homme avait de lui-même : il fallait affirmer l'existence d'un monde objectivement athée, capable de fonctionner sans Maître.
Avec le recul du temps, il est clair que l'évolutionnisme darwinien permit seul cet aboutissement à la démarche déiste. Le 16 janvier 1861, soit peu après la parution de De l'Origine des espèces, Marx écrit au chef des socialistes allemands, Lassalle :
« Le livre de Darwin est très important et me sert à fonder par les sciences naturelles la lutte des classes dans l'Histoire [9]. »
L'athéisme et le matérialisme qui, auparavant, semblaient absurdes ou à tout le moins irrationnels, devenaient limpides comme un énoncé scientifique, comme une évidence allant de soi. Le rationaliste Renan, en 1890, mesurait très bien cet achèvement qu'il se félicitait d'avoir pressenti :
« En somme, j'avais raison. Je ne voyais pas assez nettement à cette époque [en 1848] les arrachements que l'homme a laissés dans le règne animal ; je ne me faisais pas une idée suffisamment claire de l'inégalité des races ; mais j'avais un sentiment juste de ce que j'appelais les origines de la vie. Je voyais bien que tout se fait dans l'humanité et dans la nature, que la création n'a pas de place dans la série des effets et des causes [10]. »
Appuyant la lutte des classes sur la lutte pour la vie darwinienne, le marxisme s'était présenté comme un matérialisme « scientifique », et il y eut en URSS des musées de l'athéisme. Les bolcheviques et ceux qui assumèrent la révolution dite russe furent nommés bezbojniki, les « sans-Dieu ».
Le basculement s'est donc opéré à la faveur d'un changement de vision du monde, la vision biblique ayant été peu à peu remplacée par une vision évolutionniste, rendant le monde autosuffisant. C'est bien l'abandon du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob qui aura permis cette substitution par étapes.
On ne détruit bien que ce que l'on remplace. L'athéisme ne pouvait s'implanter ni dans la société antique, pétrie de civisme [11], ni dans la chrétienté médiévale. Le Dieu de la Bible est un Dieu jaloux (Ex 20, 5) qui ne tolère ni les contrefaçons ni l'oubli. Le verbe hébreu omniprésent pour qualifier ce que Dieu demande à son peuple est shouv « revenir, se con-vertir, se tourner vers Lui » [d'où le mot shouvah « conversion »].
Il n'est donc pas étonnant que ceux qui ont organisé le détournement de la pensée occidentale, s'étant accaparé le concept de « dieu » pour le retailler à leur mesure, nous aient imposé des théories totalement fausses. Ces théories « déistes » — mais en réalité athées — allaient conduire à l'erreur dans tous les domaines, qu'il s'agisse de science, de morale ou de politique.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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