Le diable est dans les détails de la modernité<sup>[1]</sup>
Résumé : Commentant un sermon de l'archevêque Fulton Sheen[2], Edward Feser[3] examine ici les éléments qui ont gouverné l'ère moderne et trace une voie postlibérale pour mettre cette modernité diabolique derrière nous. La nature du diabolique intéressait particulièrement l'archevêque Fulton Sheen, comme en témoigne une compilation récemment publiée de ses écrits sur le sujet[4].
« Le ciel et la terre passeront ; mes paroles ne passeront pas » (Mt 24, 35)
[IMAGE] Fig. 1. Le Christ repoussant la tentation, fresque de Jan Swerts dans l'église Saint-Georges à Anvers (cliché de J. Sedmak, libre de droits).
Dans un sermon poignant, Fulton Sheen analysa le diabolique d'un point de vue à la fois psychologique et théologique. Comme il le souligna également, ce sujet a d'importantes implications politiques. Ce qu'il n'a pas dit explicitement, mais qui apparaît clairement à la réflexion, c'est que son analyse n'éclaire rien moins que l'ensemble de l'ordre social et politique caractéristique de la modernité. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien de bon dans le monde moderne. Aussi gravement endommagés soient-ils, les êtres humains ne perdent pas leur nature. Et le bien présent dans cette nature se manifestera même dans les circonstances les plus désordonnées, comme des fleurs qui poussent au milieu des décombres. Pourtant, lorsque l'on considère les postulats fondamentaux qui régissent la modernité, il est difficile de ne pas conclure qu'ils sont, au sens de Sheen, diaboliques.
L'analyse de Sheen
Sheen commence par souligner que le concept de « diabolique » continue d'intéresser même certains qui l'abordent d'un point de vue laïc plutôt que religieux. Il cite en exemple les travaux du psychologue Rollo May (qui a beaucoup parlé du sujet dans son livre Amour et Volonté). Suivant May, Sheen observe que la racine grecque du mot anglais diabolical peut signifier « déchirer » [en grec ancien, διάβολος diabolos « qui désunit, qui inspire la haine ou l'envie »]. Le « diabolique », en ce sens, est ce qui contribue à semer la désunion ou la discorde. Naturellement, la discorde peut exister au sein d'une communauté. Mais elle peut aussi exister au sein d'une psyché individuelle, lorsque celle-ci devient désordonnée.
Sheen attribue à May la thèse selon laquelle il existe trois principales manifestations de la discorde diabolique chez l'individu. La première, Sheen la nomme « l'amour de la nudité ». Il ne s'étend pas beaucoup sur ce sujet dans son sermon, mais on comprend aisément ce qu'il pourrait avoir en tête comme exemple de désunion ou de discorde interne. On pense au célèbre récit de saint Augustin dans les Confessions, sur la façon dont le moi est « désintégré » par le péché, et le péché sexuel en particulier. La chair lutte contre l'esprit, et lorsqu'elle l'emporte, nos inhibitions naturelles peuvent se briser et nous laisser dissolus et sans vergogne.
Une deuxième manifestation d'un trouble psychique diabolique est l'agressivité, qui peut engendrer la violence. L'homme colérique, comme l'homme asservi à la luxure, a perdu le contrôle de ses passions et il est donc divisé contre lui-même. Cette discorde intérieure le conduit à agir d'une manière qui le divise également des autres.
La troisième manifestation de cette discorde intérieure diabolique est l'absence de paix intérieure qui, dans les cas extrêmes, peut mener à une maladie mentale généralisée. Sheen souligne que ces trois manifestations — la nudité, la violence et une absence de paix intérieure pouvant aller jusqu'à la folie — sont présentes dans le célèbre récit biblique de l'homme de Gérasa possédé par un démon (Lc 8, 26-39).
Cela conduit naturellement Sheen à s'interroger ensuite sur la conception du diabolique que l'on retrouve dans le Nouveau Testament. Il suggère qu'il y a ici deux textes clés. Le premier est la célèbre réprimande du Christ à Pierre dans Matthieu 16. Lorsque le Christ prédit ses souffrances et sa mort, Pierre dit : « Loin de toi, Seigneur ! Cela ne t'arrivera pas ! » — ce à quoi le Christ répondit : « Arrière de moi, Satan ! Tu m'es un scandale, car tu ne penses pas aux choses de Dieu, mais à celles des hommes. » (v. 22-23). Il enseigna ensuite que quiconque le suivrait devrait se charger de sa croix, et qu'il ne sert à rien de gagner le monde entier, si c'est pour perdre son âme (v. 24-26).
Ce que Pierre exprime ici, dit Sheen, c'est sa résistance à l'idée d'un Christ souffrant. Pour cette raison, le Christ l'a qualifié de « Satan », ce qui, selon Sheen, illustre comment, pour le Nouveau Testament, au cœur du diabolique se trouve la « haine de la croix du Christ ». Cela est également indiqué dans un deuxième passage (Mt 4), où le Diable présente à Jésus trois tentations, que Sheen qualifie de « raccourcis » autour de la croix. Dans la première, Satan suggère au Christ, qui avait jeûné pendant quarante jours, de transformer des pierres proches en pain. Ce que cela représente, dit Sheen, c'est l'attrait de la satisfaction de l'appétit pour la nourriture, le sexe, ou quoi que ce soit d'autre. La promesse d'une telle satisfaction serait un moyen pour un Messie d'être plus attrayant pour le monde qu'un Christ souffrant.
Deuxièmement, Satan ordonne au Christ de se jeter d'une grande hauteur et de laisser les anges venir le rattraper. Ceci, suggère Sheen, représente la tentation de mettre l'accent sur les merveilles, ce qui constituerait pour le monde un moyen supplémentaire d'attirer un Messie plus attrayant qu'un Christ souffrant. Enfin, troisièmement, le Diable offre au Christ tous les royaumes du monde. Ce que cela représente, selon Sheen, c'est l'attrait de la politique, et en particulier de l'importance accordée à l'ordre social et politique comme alternative à l'ordre divin et transcendant. Un Christ dont l'orientation serait ainsi exclusivement politique serait également plus attrayant pour le monde qu'un Messie souffrant.
Sheen lui-même ne le dit pas explicitement, mais il semble que les relations entre ce qu'il appelle les conceptions « psychologique » et « biblique » du diabolique soient telles que la première concerne l'ordre naturel et la seconde l'ordre surnaturel. Lorsque le diabolique nous conduit à l'absorption par les plaisirs sensuels, la colère et le désordre mental, il corrompt ainsi l'ordre naturel quotidien des choses. Lorsque le diabolique nous incite à préférer la satisfaction des appétits, les merveilles et l'action politique à l'appel à prendre sa croix, il tente d'interférer avec l'ordre surnaturel — c'est-à-dire avec les moyens par lesquels Dieu a, par sa grâce, voulu guérir l'ordre naturel et le réorienter vers une fin supérieure (à savoir la vision béatifique).
Modernité libérale
Mais quel est le rapport avec le caractère du monde moderne ? Examinons cela de plus près. Considérons deux analyses récentes de la modernité, l'une émanant d'un défenseur, l'autre d'un critique. Dans son ouvrage Natural Law, Liberalism and the Malaise of Modernity, le philosophe Stephen Boulter suggère trois caractéristiques déterminantes du monde moderne. La première est la conception de la science moderne comme autorité suprême en matière de connaissance. La deuxième est un engagement envers la démocratie libérale et les idées qui lui sont associées, comme la thèse selon laquelle la légitimité politique découle du consentement. La troisième est l'accent mis sur le libre marché comme le meilleur moyen de répondre aux besoins économiques, l'État pourvoyant à ceux que le marché ne peut satisfaire. Boulter souligne que ce trio, composé de science, de démocratie libérale et d'économie de marché, a permis d'atteindre le niveau de bien-être matériel le plus élevé de l'histoire de l'humanité. Boulter note également (avec regret) que les réalisations matérielles de la modernité se sont accompagnées de ce que Max Weber a appelé un « désenchantement » du monde — c'est-à-dire la marginalisation, et chez beaucoup la disparition complète, de la croyance en des fins supérieures à celles atteignables par la science, la politique et le marché. Cela inclut naturellement la croyance aux fins propres à la religion.
Raymond Geuss, dans son ouvrage Outre l'éthique, avance que la société occidentale moderne en est venue à considérer trois choses comme fondamentales. Premièrement, la satisfaction des préférences individuelles subjectives. Deuxièmement, la connaissance utile dans la mesure où elle nous permet de prédire et d'appréhender le monde qui nous entoure. Troisièmement, l'élaboration de règles ou de principes universels, régissant nos actions et nos interactions, sur lesquels chacun peut s'accorder. Tout ce qui n'entre pas dans l'une de ces catégories, ou qui n'y est pas lié d'une manière ou d'une autre, est considéré au mieux comme marginal, au pire comme totalement illusoire. Pour le monde moderne, affirme Geuss, seules les « obscurités » se situent au-delà de ces trois sphères. Et la religion, en particulier, a été reléguée à cette obscurité extérieure, celle du marginal ou du délirant.
Boulter et Geuss abordent la modernité libérale sous des angles très différents : Boulter la défend (selon une version réformée) d'un point de vue aristotélicien, tandis que Geuss en fait une critique de gauche. Mais il est clair que leurs interprétations de la modernité libérale sont étroitement parallèles. Les trois valeurs que Geuss attribue à la modernité, selon lui, sont précisément les trois garanties par les institutions identifiées par Boulter comme définissant la modernité. En particulier, la satisfaction des préférences individuelles subjectives est assurée par le libre marché (ou l'État, lorsque le marché ne peut pas assurer cette fonction). La science moderne fournit les connaissances utiles pour prédire et contrôler le monde qui nous entoure. Et un ordre social défini par des règles universelles auxquelles tous peuvent consentir constitue l'idéal central de la démocratie libérale. De plus, Boulter et Geuss relèvent tous deux que ces éléments de la modernité ont marginalisé la religion (même s'ils divergent sur la signification de ce fait).
Non que les caractérisations de la modernité proposées par Boulter ou Geuss soient particulièrement novatrices ou singulières. Les caractéristiques qu'ils identifient sont largement reconnues, même si elles ne sont pas toujours décrites exactement comme le font ces deux auteurs. Mais il est frappant de constater que les trois caractéristiques qu'ils considèrent comme caractéristiques du monde moderne correspondent parfaitement aux trois tentations par lesquelles, selon l'analyse de Sheen, le Diable a tenté d'éloigner le Christ de la croix, de notre rachat par la souffrance. À la lumière de l'analyse de Sheen, la modernité peut être perçue comme nous attirant précisément de la même manière diabolique que Satan a incité le Christ à devenir intéressant pour nous.
Encore une fois, la première tentation du Diable fut d'exhorter le Christ à être un Messie capable de nous promettre la satisfaction de nos appétits. Mais la question de savoir ce qui satisfera nos appétits est, selon l'analyse de Geuss, la première des trois questions que la modernité considère comme fondamentales. Et l'économie de marché est, selon l'analyse de Boulter, précisément l'élément de la modernité qui a satisfait nos désirs matériels d'une manière inégalée dans l'histoire humaine. En effet, sous son aspect économique, le monde moderne nous a offert la première des trois alternatives sataniques à la croix.
La deuxième tentation de Satan fut de suggérer au Christ de nous séduire par des prodiges ou des miracles plutôt que par la croix. Or, c'est précisément ainsi que la science, un autre des trois éléments de la modernité identifiés par Boulter, a fini par nous séduire. Elle a donné naissance à des merveilles technologiques sans équivalent dans l'histoire humaine — voyages aériens, vols spatiaux, téléphones, télévision, ordinateurs, appareils électroménagers, chirurgie et procédures médicales vitales, et bien d'autres encore. Ces merveilles sont comparables à des miracles, car elles ont conféré aux scientifiques qui les ont produites une autorité quasi prophétique que personne d'autre dans le monde moderne ne possède. L'homme moderne se tourne uniquement vers les scientifiques pour obtenir le type de connaissance prédictive et pratique que Geuss considère comme la deuxième chose que la modernité considère comme fondamentale. En effet, dans son aspect scientifique, le monde moderne nous a offert la deuxième des alternatives du Diable à la croix.
La troisième tentation de Satan fut de proposer au Christ de se présenter comme un Messie politique, afin de satisfaire notre désir de pouvoir temporel et de réforme sociale plutôt qu'une récompense céleste transcendant cela. C'est précisément ce que promet l'élément restant de la modernité, la démocratie libérale. Comme le soulignent Boulter et Geuss, la modernité insiste sur le consentement comme pierre de touche de la légitimité politique. Il faut que les autorités publiques et les institutions sociales n'aient aucune autorité sur nous, à moins que nous n'y consentions d'une manière ou d'une autre. Elle promet ainsi de traiter chaque homme comme un individu souverain — comme son propre roi — et cherche sans cesse à dénicher des formes d'oppression encore insoupçonnées dont elle pourrait nous libérer. En effet, dans son aspect démocratique libéral, le monde moderne nous a offert la troisième alternative de Satan à la croix.
Il ne s'agit pas de dire que le libre marché, la science ou la démocratie sont en soi mauvais, ni de nier qu'ils ont effectivement procuré de grands bienfaits aux peuples modernes. Le fait est qu'ils sont devenus des idoles et de faux messies. Cela est évident, comme le soulignent Boulter, Geuss et de nombreux autres analystes de la modernité : la prospérité, les prouesses technologiques et la liberté qu'elle a apportées ont relégué la religion aux marges de la vie moderne. Les peuples modernes considèrent les perspectives du Jugement dernier, du Paradis et de l'Enfer comme des pensées secondaires, lorsqu'ils ne les rejettent pas complètement, les considérant comme des superstitions dont nous avons été libérés. Ce sont les biens de ce monde qui les intéressent. De plus, si les contemporains parlent parfois de la croix avec sentimentalité, sa substance leur est insupportable. Comme le souligne Sheen, même dans l'Église d'aujourd'hui, la mortification, l'ascétisme, l'abnégation et « l'esprit de discipline » en général ont été mis de côté. Les imperfections et les déceptions qui subsistent dans la vie moderne ne sont ni supportées patiemment ni reconnues comme inévitables dans un monde déchu, ni acceptées comme une pénitence ; au contraire, elles sont sans cesse dénoncées et attribuées à une injustice persistante.
Le monde moderne ne veut pas d'un Christ souffrant qui nous ordonne de porter notre croix. Il veut la satisfaction de tous ses désirs. Il veut des actions audacieuses et merveilleuses. Il veut le pouvoir politique pour satisfaire ces autres désirs, et dominer et neutraliser quiconque voudrait nous les refuser. Il veut ce que Sheen qualifie de « raccourcis » diaboliques pour contourner la croix.
Après la modernité
Il convient de noter un autre parallèle, qui indiquera ce qu'il faut mettre en place pour remplacer l'esprit qui anime le monde moderne. Les trois tentations diaboliques identifiées par Sheen, et les éléments de la modernité auxquels elles correspondent, se trouvent, pour chacune, directement contraires à l'une des trois vertus théologales que sont la foi, l'espérance et la charité.
La modernité nous invite à faire confiance à la science et aux merveilles qu'elle nous a offertes. La foi nous invite à faire confiance à « toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4), qui, dans la vie quotidienne, nous parle d'une « petite voix douce » (1 R 19, 12) plutôt qu'à des miracles spectaculaires.
La modernité nous invite à rechercher l'épanouissement ici et maintenant, dans la réforme sociale et l'action politique. L'espérance nous invite à regarder au-delà de ce monde vers le Royaume de Dieu, nous avertissant que « si c'est seulement dans cette vie que nous espérons en Christ, nous sommes les plus misérables de tous les hommes » (1 Co 15, 19).
La modernité nous incite à satisfaire nos désirs, quels qu'ils soient, et réduit les autres êtres humains à de simples acteurs économiques, susceptibles d'être mobilisés pour faciliter cette satisfaction. La charité nous invite à vouloir ce qui est réellement bon pour nous et nos semblables, et au lieu de se satisfaire elle-même, elle « persévère... supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout » (1 Co 13, 4-7).
Un ordre postlibéral résistera aux tentations de la modernité et privilégiera les vertus théologales. Certes, il devra embrasser la science. Mais il devra rejeter le scientisme qui nous aveugle à d'autres sources de connaissance plus élevées. Il peut intégrer l'économie de marché, mais il doit rejeter l'économisme qui nous aveugle à des fins supérieures aux biens matériels. Il peut reconnaître une sphère légitime de liberté individuelle, mais il doit rejeter l'individualisme exagéré qui ne reconnaît aucune autorité à laquelle les individus ne consentent pas et prétend nous libérer des contraintes morales traditionnelles. Face à ces tentations, il doit dire, avec le Christ : « Arrière, Satan ! tu ne penses pas aux choses de Dieu, mais à celles des hommes. »
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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