Le tilleul et ses hélicoptères
Résumé : Comme tous les êtres vivants, le Tilleul participe aux merveilles de la multiplication et de la nutrition cellulaire. Comme tous les arbres il constitue un ensemble de "cités" hautement différenciées (feuilles, tronc, racines) et pourtant issues du même génome, ayant les mêmes chromosomes, toujours identiques malgré la spécialisation des organes. Mais le mode de transmission des graines, par des hélicoptères, est d'une ingéniosité admirable qui ici encore, évoque irrésistiblement le génie supérieur de l'Intelligence qui l'a conçu. « Car, depuis la création du monde, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil quand on Le considère dans ses ouvrages » (Romains, 1:20)
Ce tilleul que vous voyez là, dans cette prairie, a commencé à vivre sur cet autre tilleul planté là-bas, à quelques cinq cents mètres, dans le jardin de cette villa.
Comme chaque printemps, ce printemps-là, notre tilleul-"mère" fleurit, déployant ses pétales sur quelque vingt mille fleurs et dressant ses étamines autour de chaque pistil (fig.1). Survient une abeille butineuse. De son pelage enfariné tombe, sur le stigmate d'un pistil, un grain de pollen récolté sur ce troisième tilleul à cent mètres de là.
Ce grain germe : il émet un tube pollinique qui conduit ses deux spermatozoïdes (gamètes mâles) jusqu'à un ovule. L'un deux féconde l'oosphère (gamète femelle) pour former l'œuf principal (zygote), l'autre féconde une autre cellule ovulaire pour former l'œuf accessoire.
(Légende Fig 1 : Schéma général d'une fleur) La plupart des fleurs sont hermaphrodites, c'est-à-dire portent chacune des organes reproducteurs mâles (étamines) et femelles (pistil simple ou composé). Les anthères des étamines renferment des sacs polliniques qui s'ouvrent à maturité pour libérer le pollen fécondateur. L'ovaire du pistil contient des ovules il est relié par un tissu conducteur, le style, au stigmate capteur de pollen. La pollinisation peut être directe (la fleur se féconde elle-même) ou, plus souvent, croisée (elle est fécondée par le pollen d'une autre fleur).
Alors notre fleur se flétrit et l'ovule fécondé se transforme en graine : l'œuf accessoire devient albumen, tissu de réserve ; le principal devient embryon, qui se développe lentement aux dépens de l'albumen. Puis, en fin d'été, la graine se déshydrate et passe à l'état de vie latente. Bien protégée par la dure capsule ovarienne, elle n'a plus qu'à attendre la bourrasque qui l'emportera jusqu'à cette prairie où elle a germé.
Telle est en bref l'histoire de notre tilleul. Mais il faut la reprendre en détail pour mieux en apprécier le merveilleux.
Nous savons qu'un arbre croît par mitose. Chaque cellule recèle, en son noyau, deux jeux identiques de chromosomes dont le nombre "2n" et la morphologie sont caractéristiques de l'espèce. En se multipliant par division, la cellule dédouble ses chromosomes et engendre deux cellules-filles, ayant chacune le même équipement chromosomique que leur mère, soit 2n. Ce code reste identique, de l'unique zygote, ou cellule fécondée, aux milliards de cellules spécialisées de l'adulte.
Or, exceptionnellement, certaines cellules des anthères et des ovaires, au lieu de donner naissance à des cellules-filles à 2n chromosomes (mitose), vont engendrer, par un processus très complexe appelé méiose, des cellules reproductrices, ou gamètes, n'ayant chacune qu'un seul jeu de chromosomes, soit n chromosomes, c'est-à-dire deux fois moins que leur mère (fig. 2).
Aberration ? Non pas. Tout simplement... prévoyance : car, en reproduction sexuée, le gamète mâle doit s'unir au gamète femelle. Or, pour que l'équipement chromosomique du zygote soit identique à celui des parents, soit 2n, il faut bien que le nombre de chromosomes de chaque gamète soit réduit de moitié : n chromosomes + n chromosomes = 2n chromosomes.
Comment expliquer ce brusque changement de code — non accidentel, mais nécessité au moment et au lieu adéquats (printemps et organes sexuels), en vue d'une fécondation prochaine ? Peut-on raisonnablement imputer à une plante sans esprit cette prévision mathématique ?
(Légende Fig 2 : La réduction chromatique) A la différence des autres cellules diploïdes (à 2n chromosomes) qui se dédoublent par mitose équationnelle, les cellules-mères des gamètes reproducteurs se divisent par méiose en 4 cellules haploïdes (à n chromosomes), à partir desquelles d'autres mitoses formeront les spermatozoïdes (gamètes mâles) ou l'oosphère (gamètes femelle). C'est l'union de 2 gamètes, mâle et femelle, qui constituera un nouvel individu, le zygote, au patrimoine héréditaire complet : 2n chromosomes.
Voici donc notre zygote de quelques dixièmes de millimètres dans l'ovaire maternel. Scientistes de tous les pays, humiliez-vous, car un modeste tilleul vient de réussir ce que notre science ne saura jamais faire : un œuf, c'est-à-dire le micro-plan (mais vivant) d'un gigantesque complexe industriel, capable de s'actualiser lui-même en milieu nutritif et de se reproduire.
Prodige si stupéfiant qu'il relègue au rang de babioles nos plus subtiles inventions. S'il ne se produisait que rarement et péniblement, comme par un laborieux hasard !... Mais il se répète un nombre incalculable de fois pour des millions d'espèces vivantes ! Un seul tilleul produit en une saison dix à vingt mille de ces micro-plans vivants, dont seuls quelques privilégiés trouveront les conditions favorables à leur germination et croissance. Devant une telle profusion, une telle prodigialité, on a l'impression que "dame-nature" se moque de nous, de nos prétentions tonitruantes et de notre gloriole imbécile.
Revenons à notre humble zygote. Par division, il va se multiplier et se transformer en embryon, minuscule plantule "sommeillant" dans la graine jusqu'à l'éventuelle germination. Mais... qui nourrira cette plantule désarmée tant que ses racines n'atteindront pas la terre ? Singulier hasard, elle est flanquée très opportunément de deux sacs à provisions, les cotylédons, juste de quoi passer la mauvaise saison et démarrer dans l'existence.
Et l'automne arrive. Dix mille graines s'apprêtent à perpétuer l'espèce. Pourtant, elles semblent condamnées, condamnées par la pesanteur à dépérir au pied de leur père, faute d'espace et de lumière. Heureusement, dame-nature a tout prévu. Admirez, au-dessus de chaque cyme, cette petite feuille sèche, étroite et longue, tout à fait différente des autres feuilles : c'est une ailette, construite et disposée de telle façon qu'elle emportera les graines en tourbillonnant quand soufflera le vent (fig. 3). Il faut avoir vu ces ascensions rapides, en formations serrées, par dessus les toits de la ville : une fuite éperdue d'insectes ailés.
Mais quel botaniste a pensé à disperser les populations tiliacées ? Quel inventeur a songé à utiliser la résistance de l'air et la force du vent pour déplacer les embryons ? Quel ingénieur aéronautique a calculé la forme, l'inclinaison et la portance de l'ailette en rapport avec la charge de fruits secs ?
(Légende Fig 3 : Rameau de tilleul en octobre) Voici l'hélicoptère personnel de messieurs les embryons. Quand le vent souffle, l'ailette se détache du rameau et, tourbillonnant follement emporte sa charge de graines par-dessus les arbres et les toits. Un bourgeon est déjà prêt à assurer la relève : le printemps-magicien en sortira un rameau de feuilles, d'ailettes et de fleurs.
Or c'est pour chaque espèce qu'est prévu un mode de dissémination. Pissenlit, Epilobe, Centranthe, Salsifis utilisent le parachute, Orme et Bouleau le planeur. Frêne, Erable et Pin préfèrent l'hélice. La Clématite des haies arbore une queue de cerf-volant. Trèfle-porte-fraise et Anthyllis se contentent de la démocratique poche à air. Champignons et fougères ont choisi la simplicité : une semence pulvérulente. D'autres espèces, plus fauchées, préfèrent "l'animal-stop" et s'accrochent aux toisons : Carotte, Gaillet-gratteron et Bardane font du crochet, Luzerne, Orge et Avoine trouvent l'aiguillon plus distingué. D'autres encore, telles les drupes, se parfument ou se fardent pour aguicher les gourmands.
Glands, châtaignes, noisettes et noix font de l'œil aux écureuils, aux mulots, aux geais, et même, quelle audace, à l'homo pas toujours sapiens. Plus modestes, Violette, Euphorbe, Chélidoine racolent les insectes, et, faute de mieux, la figue accepte de voyager dans les excréments. Il y a aussi les amateurs de navigation : arbres des berges et plantes aquatiques, sans oublier le Cocotier, dont la noix fréquente les inondations tropicales et les courants marins. Enfin il y a les sales têtes, les coléreux, qui explosent pour un oui ou un non : Balsamine, Oxalis, Ajonc, Genêt, Cardamine, et le champion toutes les catégories, l'exotique Hura Crepitans (Euphorbiacée), capable de briser une vitrine. Quant à l'Ecballium, ce cornichon, il vous crache au visage une giclée visqueuse ! Merci.
Que toute ces fantaisies naturelles ne nous fassent pas oublier notre graine de tilleul, déposée par hélicoptère sur une terre nouvelle. Regardons-la germer. Alimenté par ses cotylédons, l'embryon développe d'abord sa radicule vers le bas, puis il pousse sa tigelle vers le haut et déploie ses feuilles. Le voilà désormais en état de subvenir à ses besoins. De mitoses en mitoses, d'année en année, bébé va croître harmonieusement. Plus le feuillage s'étendra, plus augmenteront son poids et son besoin d'eau, et plus se renforcera le tronc et se développeront les racines. Et déjà voici l'adulte. En vérité un gigantesque complexe industriel, un monde aux milliards de cités !
Lecteurs prudents, vous avez là, sous vos yeux, sans microscope ni télescope, un flagrant agencement finalisé de matériaux. Les racines sont "faites pour" pénétrer, pour absorber et pour fixer. Le tronc est fait pour soutenir et pour relier, les branches pour écarter et pour répartir, les feuilles pour étaler et pour capter. Avec quelle intelligence sont résolus les problèmes de la perméabilité par les radicelles, de l'imperméabilité par la cuticule et l'écorce, de l'isolation par le liège et les duvets, de la respiration et de la transpiration par les stomates et les lenticelles, du déploiement des limbes par nervures irriguantes et cellules turgescentes, de la rigidité par lignification, de la circulation ascendante et descendante par vaisseaux du bois et du liber, de la montée des sèves par évaporation et cohésion de l'eau, de l'hibernation par bourgeonnement et défoliation, de la pollinisation croisée par vents et insectes...
Que de questions nous pose une si merveilleuse construction, depuis l'union des gamètes jusqu'à l'adulte reproducteur ! Posons-nous les, ces questions qu'on oublie trop souvent de poser. Comme si tout allait de soi parce que naturel, comme si tout était banal parce qu'habituel ! Nous sommes toujours prompts à béer devant nos œuvres, à célébrer notre génie si souvent polluant ou destructeur.
Ne pourrions-nous, de temps à autre, oublier notre nombril pour admirer le sein multiforme qui nous donne sa vie ?
- Partons des gamètes. Comment ces deux cellules complémentaires parviennent-elles à fusionner leurs messages héréditaires en un seul individu ?
- Comment le minuscule zygote peut-il actualiser son micro-plan, engendrer l'embryon, puis l'adulte ?
- Comment les cellules-filles réussissent-elles à se transmettre sans erreur le message chromosomique, tout en se différenciant morphologiquement, chimiquement et fonctionnellement ?
- Comment les cellules spécialisées font-elles pour se multiplier où il faut, quand il faut et autant qu'il faut ?
- Comment ces milliards de cités peuvent-elles collaborer aussi admirablement à l'unité, l'harmonie et l'identité de l'individu, ainsi qu'à la permanence de l'espèce ?
Ah, mes contemporains, que l'étonnement nous dessille les yeux ! Lequel d'entre nous oserait imputer au jeu aveugle du hasard et de la nécessité l'organisation d'une simple automobile ? Nous savons très bien que, livrée à elle-même, la matière engendre tout au plus des cristaux ou des concrétions biscornues, mais jamais une automobile ni un dé à coudre. Et cette même matière bornée aurait engendré la fantastique cathédrale vivante qu'est un arbre ?
Restons sérieux ! Une organisation aussi prodigieuse, si prodigieuse qu'elle nous semble magie, ne peut être imputée qu'à une intelligence elle-même prodigieuse. Et puisque cette intelligence n'est pas inhérente aux matériaux qu'elle organise, il faut bien qu'elle les transcende. Que cela nous plaise ou non — la vérité n'est pas une affaire de goût — cette intelligence existe puisque ses œuvres s'accomplissent constamment sous nos yeux, recréant à chaque instant l'univers.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
Voir l'article sur le site