Le Titulus crucis, écriteau de la Croix (Jn 19, 20) ou La face cachée de Pilate

Par Dr Jean-Maurice ClercqRevue n°111Bible, Histoire, Linguistique, Théologie
Le Titulus crucis, écriteau de la Croix (Jn 19, 20) ou La face cachée de Pilate

Résumé : L’écriteau en bois recevant les mots, en trois langues, dictés par Pilate – « Jésus le Nazaréen, le roi des juifs » – pour être lus sur la Croix au Calvaire, fut retrouvé par sainte Hélène et l’on en conserve à Rome un morceau central. La ligne supérieure, malheureusement très fragmentaire, ne comporte que quelques jambages de lettres hébraïques. Les initiales des mots latins sont bien connues par la Tradition : INRI, mais le sens exact du mot [Jésus le] « Nazaréen » est-il bien celui que l’on croit habituellement, puisque ce mot n’existe ni en grec ni en latin ? S’appuyant sur les travaux de Claude Tresmontant, l’auteur commence par restituer le sens précis de ce terme. Puis, à partir de l’inscription hébraïque reconstituée, il poursuit l’étude des versets de l’Évangile pour y découvrir le message que Pilate aurait pu providentiellement nous y laisser.

Seul, l’évangéliste Jean, lors du Procès de Jésus, parle d’une contestation entre Ponce Pilate et les prêtres du Temple de Jérusalem. Ces derniers « n’entrèrent point eux-mêmes dans le prétoire, afin de ne pas se souiller 1, et de pouvoir manger la Pâque. Pilate sortit donc pour aller au-devant d’eux » (Jn 18, 28). Les juifs exigeaient du préfet de Judée qu’il modifiât l’inscription de l’écriteau (le Titulus Crucis) fixé sur la croix, notifiant les motifs de la condamnation à mort de Jésus. Elle était écrite « en hébreu, en grec et en latin », comme le précise Jn 19, 20 : l’hébreu, langue liturgique, en référence à la condamnation lancée par les prêtres du Temple ; le grec, langue véhiculaire dans tout le bassin méditerranéen à cette époque et, donc, parlée par la diaspora juive ; le latin, langue de l’occupant romain.

Le Titulus sur le plan archéologique

Ce Titulus est une planchette de noyer, qui fut suspendue autour du cou de Jésus lors de son trajet le menant, à travers la ville de Jérusalem, jusqu’au Golgotha, de manière que la foule pût en prendre connaissance 2. Elle fut ensuite accrochée au sommet de la croix pour être de ce fait bien lisible par tous. Après la Passion, une fois la crucifixion terminée et le corps de Jésus enlevé pour être mis au tombeau, la croix ainsi que le Titulus furent jetés au milieu des friches recouvrant la pente inaccessible du Golgotha, pente qui avait l’aspect d’une petite falaise provoquée par les extractions de pierres d’une carrière toute proche. Croix et Titulus ainsi abandonnés, personne n’y prêta plus attention ; et ils finirent par tomber dans l’oubli, cachés qu’ils étaient sous les épaisses couches de terre, de cailloux et de détritus.

Ce fut au IVe siècle que sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, put retrouver, sur une inspiration divine, les reliques de la vraie Croix ainsi que la planchette du Titulus Crucis.

Le Titulus. Peinture de Fra Angelico.
Le Titulus. Peinture de Fra Angelico.

Celui-ci fut divisé en trois fragments. Une extrémité de la planchette fut remise à la basilique constantinienne bâtie sur le Saint-Sépulcre ; l’autre extrémité fut conservée à Constantinople, tandis que la partie centrale, la plus importante, fut attribuée à la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Mais au Ve siècle, les Goths et les Huns menaçant la capitale romaine, la relique fut soigneusement placée dans une cache aménagée près de la voûte, où elle resta dissimulée pendant plusieurs siècles, car bien des vicissitudes touchèrent encore le pays. Or la mosaïque qui marquait son emplacement s’altéra, si bien qu’on en perdit le souvenir. En 1492, lors de la réfection de la basilique, on découvrit au sommet de l’arc la cache contenant la relique enfermée dans sa boîte de plomb. La planchette de bois était vermoulue, mais portait, encore lisible, une inscription gravée, peinte en rouge sur fond blanc.

Ce fragment archéologique du Titulus, analysé avec précision en 1869, a pu donner les renseignements suivants :

Relique du Titulus conservée dans la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome.
Relique du Titulus conservée dans la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome.

Fac-similé de la relique.
Fac-similé de la relique.

Reconstitution du Titulus Crucis, avec le texte hébreu à la ligne supérieure, le grec au milieu et le latin en dessous.
Reconstitution du Titulus Crucis, avec le texte hébreu à la ligne supérieure, le grec au milieu et le latin en dessous.

Depuis des siècles, le titre de la croix de nos crucifix mentionne les abréviations suivantes : « I.N.R.I. », acronyme des mots latins : Iesus Nazarenus Rex Iudæorum, c'est-à-dire « Jésus le Nazaréen roi des juifs » reprenant le texte en l’Évangile de saint Jean qui, étant sur place, avait pu lire lui-même le Titulus (Jn 19, 20).

La relique contient les mots grecs : ΝΑΖΑΡΕΝΥΣ B : Nazarenus B (B étant le début du mot ΒΑΣΙΛΕΥΣ Basileus 3), et les mots latins : NAZARINUS RE : Nazarinus Re (RE étant le début du mot REX 4 de « Iesus Nazarenus Rex Iudæorum »).

Ces deux mots « Nazarenus » et « Nazarinus » n’existent pas dans ces deux langues ; et donc, le texte hébreu ayant disparu, les traducteurs les ont naturellement rendus par « Nazaréen », ou plus correctement « Nazaréthien », c’est-à-dire « de Nazareth », à cause d’une certaine homologie des deux termes avec le nom de la bourgade galiléenne. En effet, l’Évangile nous dit que la famille de Jésus « vint demeurer dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par les Prophètes » (Mt 2, 23).

Dans les années 2000, Claude Tresmontant, qui traduisait les quatre Évangiles, buta sur ces deux mots de racine hébraïque, absents des vocabulaires grec et latin. Pourquoi le Titulus indiquerait-il la bourgade d’origine de Jésus, en sus du motif de la condamnation : « roi des juifs » ? Nazareth était un petit village insignifiant entouré de montagnes, peuplé de moins de 300 habitants à cette époque, et situé non en Judée mais dans la province de Galilée – à l’extrémité nord du pays d’Israël et du sud Liban actuel, à environ 150 km de Jérusalem, soit presque 30 heures de marche sur trois jours de déplacement au minimum. Donc, une bourgade insignifiante, parfaitement inconnue de la population de Jérusalem et plus encore des nombreux pèlerins qui allaient et venaient dans la capitale, en provenance de toutes les parties de la Méditerranée. En outre, les Galiléens étaient considérés comme des rustres et, de ce fait, méprisés par les Judéens qui les ignoraient.

Pour Claude Tresmontant, ces deux mots étaient la latinisation et l’hellénisation d’un terme hébreu inexistant dans ces deux langues : le mot « NAZIR 5 », mais qui une fois latinisé devrait donner en latin le mot « NAZARINUS ». Dans ce cas, la traduction « Nazaréthien ou de Nazareth » serait donc parfaitement inadaptée et engendrerait une erreur de compréhension. Le mot hébreu נזיר nazir, « personne consacrée ; (vigne) non taillée », ferait ici référence au rôle messianique de Jésus, car l’hébreu משיח mashiach, signifie « oint, qui a reçu l’onction du Seigneur », soit « Messie » en français. Dans le contexte religieux de l’époque, il prend tout son sens. Cela cadre mieux historiquement ; Jésus avait été condamné par le Temple pour son rôle messianique.

La nécessité de revoir le texte exact de la relique en latin devenait donc nécessaire. Ayant été approché par Claude Tresmontant avec lequel je correspondais au sujet de ses travaux, j’entrepris une recherche iconographique précise pour restituer l’orthographe exacte du mot latin concernant cette lettre « E » ou « I ». Lorsque je vis la relique à Rome à cette époque, mais à bonne distance, par mesure de sécurité, je ne réussis pas à voir le « E » ou le « I », ni à obtenir ou trouver des photos d’excellente qualité, de sorte qu’on ne pouvait rien dire (voir la photo précédente). Cependant, je finis par découvrir une description de 1869 dans une publication ancienne extrêmement rigoureuse 6. Elle comprenait un relevé du Titulus dessiné avec précision : le mot latin était bien « NAZARINUS » avec un « I », et non un « E ».

Le Titulus reproduit par Rohault de Fleury.
Le Titulus reproduit par Rohault de Fleury.

Au cours de mes recherches, je découvris également que, depuis cette époque, les copies du dessin original de Rohault de Fleury montraient avec grande persévérance le « I » transformé en « E », entretenant de ce fait la confusion, comme le montre la reproduction suivante :

Copie où le I a été « rectifié » en E (écrit dans le sens sémitique).
Copie où le I a été « rectifié » en E (écrit dans le sens sémitique).

Voilà sûrement l’explication de l’origine du mot Nazarenus.

La traduction exacte de Nazarinus dans le Titulus est donc : « Jésus le nazir, roi des juifs 7. »

Le Titulus révèle ainsi les deux motifs de la condamnation à mort de Jésus :

1 - Celui des prêtres du Temple : par le mot « nazir » placé volontairement en tête pour indiquer qu’il est premier. Pilate en rédigeant ainsi révélait le rôle messianique affirmé par Jésus, affirmation sacrilège punie de mort par lapidation : « Nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir parce qu’il s’est fait Fils de Dieu 8 ! » (Jn 19, 7) et « il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort ! », avaient affirmé ses accusateurs juifs.

2 - Celui du préfet de Judée Ponce Pilate, par « roi des juifs », car le motif religieux n’était pas de son ressort. Les Romains ne s’occupaient pas des affaires du Temple 9. Aussi le motif de la condamnation affichée dénonçait-il indirectement la pression des prêtres exercée sur Pilate en invoquant un état de révolte de Jésus contre l’occupation romaine : « Il se prétend roi et monte le peuple contre l’autorité ! » Ce qui était passible de la peine de mort. Cependant, la lecture des Évangiles montre que Pilate avait cherché à libérer Jésus, étant convaincu de son innocence. Notons aussi que, lors de la comparution de Jésus devant Hérode 10, le tétrarque de Galilée avait montré lui aussi qu’il ne voyait pas en lui un révolté contre son autorité, ni contre celle de Rome. Mais, devant le silence de Jésus, « il le traita avec mépris » (Lc 23, 11).

Cependant, certains avancent une autre possibilité : la motivation des prêtres récriminant contre le titre « roi des juifs » se justifierait par une interprétation messianique de la royauté de Jésus. Examinons cet argument :

Présidé par le Grand Prêtre, le Sanhédrin, qui condamna Jésus à mort, était composé de 71 membres, en majorité des sadducéens. Or, ces derniers niaient la résurrection des corps en s’en tenant à une lecture restrictive de la Torah. Ils attendaient donc un Messie humain, qui les délivrerait des Romains et rendrait à leur pays la grandeur et le prestige perdus depuis le temps des rois David et Salomon. Témoins ces extraits des Psaumes et du Cantique de Jérémie (nous pourrions les multiplier) :

Cependant, si l’écriture latine du Titulus évoque bien la royauté de Jésus, les faits montrent que Jésus ne s’était prévalu d’aucune royauté terrestre. L’écriteau peut alors s’interpréter comme une provocation de Pilate envers les accusateurs, car c’était l’ultime argument qu’ils avaient utilisé pour le contraindre à condamner Jésus à mort. « Je n’ai rien trouvé en cet homme qui mérite condamnation parmi les faits dont vous l’accusez, Hérode non plus… Ainsi il n’y a rien qui mérite la mort dans ce qu’il a fait ! », avait répondu Pilate aux prêtres du Temple, car le motif religieux israélite ne concernait pas la justice romaine. Vint alors le motif politique : « Nous avons trouvé cet homme excitant notre nation à la révolte, empêchant de payer le tribut à César, et se disant lui-même Messie, roi. […] Il soulève le peuple en enseignant par toute la Judée depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici ! » (Lc 23, 2 & 5). Comme Pilate cherchait à libérer Jésus, les juifs crièrent : « Si tu le relâchais, tu ne te conduirais pas comme l’ami de César ! Car quiconque se fait roi se déclare contre César 11 » (Jn 19, 12). Déjà, lorsque Pilate avait demandé à la foule excitée par les prêtres pour exiger la libération du meurtrier Barabbas et la peine de mort pour Jésus : « Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Messie 12 ? », il entendit : « Qu’il soit crucifié ! » (Mt 27, 22),

Aller plus loin ?

De toute cette mise au point à propos du sens exact du Titulus, il semble bien que le motif des prêtres du Temple de changer « roi des juifs » en « il a dit : Je suis le roi des juifs » fut un prétexte. S’il y avait un mot à changer, ce devait être celui de « nazir » à cause de sa connotation messianique. Il y eut donc deux provocations de la part de Pilate : la reconnaissance d’une royauté accolée à celle d’un naziréat. Essayons d’approfondir ce sujet.

Que pourrait nous apprendre le Titulus par ses lettres hébraïques disparues, mangées par les vers ? À partir des mots grecs et latins, ainsi que des jambages correspondants aux lettres hébraïques, le Titulus devait porter l’inscription hébraïque suivante, transcrite ici dans notre alphabet :

« Yeshua’ hanotsri wmélekh hayéhudim 13 »

prononcée : « Yéshoua’ hanotsry oumélekh hayéhoudym ».

L’hébreu s’écrit tout attaché, sans espace entre les mots, de droite à gauche. Sa lecture demande un peu d’habitude ; notons que la copule Wav « et », devant mélekh « roi », doit se prononcer « ou ».

ישועהנזירומלךהיהודים

En séparant les quatre mots, il en ressort l’acronyme 14 suivant, les quatre initiales ici mises en gras :

ישוע - הנזיר ומלך היהודים

En extrayant les 4 initiales, on obtient, (lu de droite à gauche) :

ה ו ה י

Hé Wav Hé Yod soit HWHY

et en lecture de gauche à droite :

Y(od) H(é) W(av) H(é) soit YHWH

Que l’on utilise les mots « le nazir » ou « le Nazaréthéen (de Nazareth) », l’acronyme obtenu selon cette méthode classique du notarikon ne change pas, grâce à l’article « le », en hébreu H.

Or ces quatre lettres ne sont autres que celles du Tétragramme divin יהוה = YHWH – le Nom ineffable du Dieu Unique !

Soit le Yod au début du nom de Yéshoua’ ; le Hé article en « le nazir » ; le Wav copule devant « et roi » ; et enfin le second Hé, l’autre article devant « les juifs ».

ישוע (Jésus) = Y + הנזיר (le nazir) = H + ומלך (et roi) = W + היהודים (des juifs) = H .

Voici la reconstitution du texte en grec et en latin, ici, remis à l’endroit pour nous, c’est-à-dire écrit de gauche à droite :

Texte grec :

ΙΗΣΟΥΣΟΝΑΖΩΡΑΙΟΣΟΒΑΣΙΛΕΥΣΤΩΝΙΟΥΔΑΙΩΝ

Texte latin : IESUSNAZARENUSREXIUDÆORUM

Par cet acronyme caché, le Titulus proclamerait donc que Jésus est YHWH, c’est-à-dire le Dieu d’Israël !

Pour annuler cet acronyme, il y a, évidemment, plusieurs possibilités, dont celle de modifier la fin du texte du Titulus au sujet de la royauté de Jésus.

Mais si l’on écrit : « il a dit : Je suis le roi des juifs », comme le demandaient les prêtres du Temple 15, alors cela conduit à remplacer « le nazir » par, littéralement : « qu’il a dit : Moi… »

asher amèr any mélèch hayéhoudym, et en lettres hébraïques :

אשר אמר אני מלך היהודי ם

ודים אשראמראנימלךהיה

Le texte « Jésus le Nazaréen/le Nazir, celui qui a dit : Je suis le roi des juifs » deviendrait alors :

ישוע הנוצרי אשר אמר אני מלך היהודים

ישועהנוצריאשראנימלךהיהודים

L’acronyme donnant le Tétragramme disparaît !

L’acronyme du Titulus n’avait pas pu échapper aux prêtres du Temple, habitués à ce genre de codage, provoquant donc leur fureur. Changer le titre « roi des juifs » en « il a dit : Je suis le roi des juifs » faisait disparaître l’acronyme, qui affirmait la divinité de Jésus.

Par cette provocation cachée, Pilate révélait ainsi le véritable motif de condamnation de Jésus, montrant qu’il n’était pas dupe et n’avait pas apprécié le chantage à la condamnation.

Pilate avait rajouté un nouveau camouflet. L’avait-il fait volontairement ou accidentellement ? L’hypothèse d’un acte volontaire est très crédible. Rappelons que son épouse Claudia Procula était favorable à Jésus – et même secrètement une de ses disciples – , car amie des Saintes Femmes. Elle était intervenue courageusement auprès de son mari, au cours du procès, pour essayer de sauver Jésus en lui faisant dire devant témoins : « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste ! Car aujourd’hui j’ai été tourmentée en rêve à cause de lui 16 » (Mt 27, 19). Et Pilate, après avoir dialogué avec Jésus – est-ce bien le rôle d’un procurateur de dialoguer avec un condamné ? Il y a des juges pour cela –, avait par deux fois essayé de l’innocenter.

Face à la demande des prêtres du Temple de Jérusalem, la réponse de Pilate fut brève, nette, précise et irrévocable : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » (Jn 19, 22)… Ainsi, implicitement, face à des interlocuteurs de mauvaise foi, il marquait qu’il était personnellement l’auteur du texte du Titulus.

C’était aussi une manière de se venger de la peur que les juifs, vociférant, lui avaient donnée (Jn 19, 8).

Qui a composé le texte ?

Voilà une dernière question que l’on ne s’est peut-être jamais posée. Ni Pilate, ni son épouse Procula ne devaient posséder les connaissances nécessaires en hébreu, langue des prêtres du Temple. Pilate fut capable de rédiger le texte en latin et en grec, mais certainement pas en hébreu… Il est vraisemblable aussi qu’aucun Romain, ni serviteur juif du préfet de Judée ne possédait cette langue. Qui fut capable de traduire le texte en hébreu ? Un rabbin, un prêtre du Temple (ce qui semble exclu) ? On est certainement parti à la recherche d’un interprète par l’entremise de Procula, disciple secrète de Jésus et qui connaissait les Saintes Femmes. Dans ce cas, elle pensa certainement à une personnalité qu’elle pouvait connaître comme un Joseph d’Arimathie, membre du Sanhédrin, respecté par ses pairs, instruit en grec (ce qui était courant) et surtout, bien sûr, en hébreu. En secret, il était favorable à l’enseignement de Jésus et n’hésita pas à demander à Pilate l’autorisation de prendre son corps mort sur la croix, ni ne craignit la souillure légale qui le touchait. Peut-être même a-t-il pu se mêler à ses collègues du Sanhédrin devant le Prétoire ? Il aurait fait parvenir à Procula la traduction en hébreu du texte du Titulus imposé par Pilate. Dans la hâte et la précipitation du procès, Joseph d’Arimathie n’était certainement pas en situation de mettre au point un acronyme à insérer dans un texte hébreu si court. Ce nom ainsi codé, YHWH, serait alors, non le fruit du hasard, mais d’une intervention de l’Esprit Saint. Ce serait donc l’ultime prophétie 17 cryptée des Écritures annonçant la divinité de Jésus au monde entier.

Au-delà de l’anecdote, cette plongée dans le Titulus doit nous faire comprendre que chaque mot dans les Évangiles possède son importance ; aucun détail, aucun « iota » n’est livré d’une manière anodine 18, ce que savait très bien saint Jérôme. À nous d’en rechercher humblement le sens pour en tirer « toute la substantifique moelle » et faire grandir notre foi.

(février 2025)

[Toute ma reconnaissance à mon ami Jean-Marie MATHIEU, auteur du Nom de gloire יהוה (1992), pour son aide efficace et le contrôle de mon texte grâce à ses vastes compétences]

Note 5 complétée : En son livre sur Le Christ hébreu, Paris, OEIL, p. 271 - 273, Claude TRESMONTANT repéra un « jeu de mots » en Mt 2, 23 entre Nazaréen et naziréen. Le verbe hébreu נזר nazar, « se vouer à », donna le mot nazyr « consacré » et nézèr « diadème de consécration » pour un grand prêtre et un roi. Notons que le mot נצר nétsèr « rejeton » en est proche pour l’oreille, surtout quand on sait que la lettre hébraïque צ ne se prononce pas t + s, mais comme un s (il faudrait l’écrire ṣ avec point souscrit) ; « le son ts n’est pas sémitique » précise P. JOÜON en sa Grammaire …, op. cit., p. 16, § 5m. Il serait donc possible de mentionner également le mot נצח nétsach « gloire, splendeur, victoire », en rappelant 1 S 15, 29 : « YHWH est la gloire d’Israël », à comparer avec Lc 2, 32… N’oublions pas que les Hébreux commentent habituellement les Textes sacrés à l’aide de quatre sens exégétiques, dont le « sens allusif », permettant donc des allusions – du latin ludere « jouer ». Il y a parfois du « jeu »… D’ailleurs l’Évangile dit : « ce qui avait été annoncé par les prophètes » (Mt 2, 23), se gardant bien de préciser lesquels.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

Voir l'article sur le site