Les Fondements philosophiques de la démocratie moderne

Par Maxence HecquardRevue n°115Philosophie, Politique, Histoire, Société
Les Fondements philosophiques de la démocratie moderne

La question que pose le titre de ce livre peut sembler incongrue. Pourquoi un régime politique aurait-il besoin d'un fondement philosophique ? Ne suffit-il pas qu'il assume la gestion de la Cité pour qu'il soit fondé en raison ? Saint Paul prescrit d'ailleurs la soumission au pouvoir en place en tant qu'institué par Dieu, sans lui chercher d'autres justifications. Mais la démocratie moderne a ceci de particulier qu'il semble difficile de comprendre comment un régime, que ses propres pères fondateurs considéraient comme presque irréalisable (p. 306), a fini par s'étendre jusqu'à couvrir – nominalement du moins – toutes les terres habitées.

Rousseau n'imaginait la « démo-cratie » – l'exercice du pouvoir par le peuple – qu'à l'échelle communale. Hobbes, sans doute le plus influent des penseurs politiques modernes, considérait le monarque comme un indispensable représentant du peuple. Montesquieu faisait reposer la société sur la vertu, qualité fort rare. Comment serait donc possible un régime où le peuple gouverne, alors que les peuples réels sont partout gouvernés et jamais souverains ? Toutes ces contradictions apparentes n'empêchent pas, cependant, que la démocratie s'étende, même si, comme le remarque l'auteur, « la démocratie progresse mieux par les avions bombardiers que par les urnes » (p. 411), faisant ici allusion aux années de l'après-guerre où des régimes autoritaires ont été remplacés par des « démocraties ».

Revenant sur l'histoire d'Athènes, berceau de la démocratie, Maxence Hecquard remarque encore que la courte période « démocratique » y résulta d'une conjonction de facteurs qui n'eurent rien à voir avec l'égalité entre les 21 000 « citoyens » au sens propre que comptait cette cité de 400 000 âmes (dont 200 000 esclaves et 80 000 métèques). Ces facteurs furent l'exploitation des mines d'argent du Pnyx, fournissant une monnaie de référence en mer Égée et permettant, moyennant tribut, la constitution progressive d'une marine athénienne qui vaincra les trières perses à Salamine. Il existe une troublante analogie entre le siècle de Périclès, où ce sage tribun sut imposer sa volonté à l'Assemblée et durant lequel la Grèce se soumit à l'hégémon attique, et notre après-guerre où les États-Unis imposeront leur influence par la monnaie et la multiplication des bases militaires.

Le livre de Maxence Hecquard fait partie de ces ouvrages qui laissent des traces indélébiles dans l'esprit de leurs lecteurs : il y aura un avant et un après. Car les réflexions qu'il inspire aiguisent notre regard sur les sociétés modernes, apportant un recul – tant historique que philosophique – qui fait mieux comprendre ce que nous vivons, qui nous dégage de certaines habitudes mentales et nous aide à penser vraiment notre actualité. Dans sa préface, Pierre Magnard signale le caractère de « religion séculière » de la démocratie moderne : « Par un processus de substitution, la démocratie, dans un monde sans Dieu, se fait fort de porter les espérances d'une humanité toujours en quête de son unité » (p. 16).

On ne résume pas en dix lignes un ouvrage de 400 pages (outre 35 pages de bibliographies et index) ; il nous suffira ici de signaler que dès la première édition (nous en sommes à la quatrième, revue et augmentée), l'auteur avait compris l'importance de Darwin pour justifier une société d'hommes enfin libres de déterminer leur avenir dans la marche générale du progrès humain. C'est ainsi que sur la tombe de Marx au cimetière de Highgate à Londres, le 17 mars 1883, Engels déclarait : « De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l'histoire humaine. » Hommage appuyé au père de l'évolutionnisme, d'ailleurs représenté à la cérémonie par un darwinien convaincu, Erwin Ray Lankester, qui deviendra Directeur du National History Museum (p. 272).

(Paris, Éd. des Tilleuls, 2025, 29,90 €)

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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