L'esprit, l'âme, le corps. De quelques méprises ou hérésies au sujet de la triplicité anthropique

Par Philippe LauriaRevue n°105Théologie, Philosophie, Bible, Histoire
L'esprit, l'âme, le corps. De quelques méprises ou hérésies au sujet de la triplicité anthropique

Résumé : L'homme, corps et esprit, est « un » et son esprit ou âme spirituelle est « une ». Il y a pourtant dans l'âme ce qui assume l'activité vitale du corps, tandis qu'une autre activité, plus noble, se développe à mesure que se fortifient l'intellect et la volonté. On comprend pourquoi la doctrine catholique parle d'esprit ou d'âme, tantôt comme d'une même réalité, tantôt en les distinguant, sans toutefois les séparer. De là aussi l'équivoque possible entre un dualisme réducteur, qui perd de vue les profondeurs de l'âme, et une conception triadique « corps-âme-esprit » qui tombe dans les travers du gnosticisme, lequel accorde parfois à l'âme une vie séparée du corps et de l'esprit. Cet article essaie de prévenir les erreurs ou les hérésies possibles dans l'appréhension de ce sujet fort difficile en présentant la fine position du réalisme philosophique, qui s'appuie par ailleurs sur les fondements révélés de la Tradition, des Saintes Écritures, ainsi que sur le Magistère et la pensée des Pères de l'Église.

L'esprit, l'âme, le corps, forment une trilogie bien connue de l'Antiquité grecque et latine, propagée par le gnosticisme des premiers siècles, traitée par la scolastique, puis reprise comme problème par les philosophes et les docteurs depuis Descartes. Sujet de politique aussi, s'il est vrai que la représentation que se font d'elles-mêmes les sociétés humaines présuppose toujours une anthropologie et une conception des origines et des fins dernières.

Et déjà dans les œuvres de Platon et d'Aristote (IVe siècle av. J.-C.) — qui s'opposent, en partie, sur la nature de l'âme et s'accordent pour dire que la Cité bonne est à l'image du bon citoyen — Aristote parle de σπουδαῖος (spoudaïos), homme « diligent, honnête, sérieux », ou soutenir, comme le faisait Platon, qu'il y a une « constitution de l'âme » de la société avec trois classes : les laboureurs ou classe de fer, ou « âme végétale » [concupiscible] ; les soldats et la classe intermédiaire, dite classe d'argent ou « âme sensible » [irascible] ; enfin les prêtres et les philosophes, constituant cette classe d'or [« âme rationnelle », logos] qui dirige la Cité (République, 436a).

Fig. 1. Portrait de saint Paul revêtu du pallium, manteau carré des philosophes (IVe siècle).
Fig. 1. Portrait de saint Paul revêtu du pallium, manteau carré des philosophes (IVe siècle).

Platonisme et relents de gnose ? Ce serait méconnaître la Tradition catholique, que de ramener la vision chrétienne de l'homme et de la société à une conception exclusivement dualiste, attribuée à Descartes, parfois à saint Thomas (à tort). En effet, saint Paul affirme la triplicité anthropique, de même les Pères de l'Église, saint Irénée surtout, qui la défend contre le gnosticisme. Y a-t-il un dualisme essentiel entre deux substances, l'une matérielle qui fait le corps, l'autre immatérielle, l'esprit, ou bien une trichotomie et, si oui, comment l'entendre ? Ce n'est pas une querelle de mots, car les thèses et leurs partisans intègrent ou gauchissent une juste orthodoxie, laquelle peut seule rendre intelligible la dynamique socio-psychique des individus et, par là, le devenir des groupes et des sociétés politiques.

La Tradition des origines et les fondements dans l'Écriture

La Bible relate que « Dieu créa l'homme à Son image » (Gn 1, 27). Puis YHWH Dieu « forma l'homme - poussière de la terre — insuffla dans sa face un esprit [neshamah, « souffle, vie »] de vie, et l'homme devint une âme [néphesh « souffle, vie, âme »] vivante » (Gn 2, 7) 1.

Deux principes et deux substances peuvent en être inférées, dont l'une est matière, l'autre esprit immatériel. Nonobstant, avant la création de l'homme et de la femme (6e jour), Dieu fit les plantes (4e jour) et créa les poissons et les oiseaux (5e jour), puis forma les animaux terrestres (le 6e jour), pourvus chacun d'une « âme », néphèsh, proportionnée à leur genre, voire à leur espèce. Il n'est pas écrit de ces êtres vivants qu'ils furent créés à l'image de Dieu, néanmoins, à l'instar de l'homme, ils reçurent ce souffle de vie appelé « âme ». Il y a donc plusieurs types d'âmes, mais seule l'âme humaine possède le privilège de cette mystérieuse union de la chair avec l'esprit, « étoffes » que tout oppose, étoffes tout de même d'une unique substance que la Tradition présente dans le même temps comme tripartite.

L'Écriture éclaire ici, au moins sur l'origine ancienne de cette tripartition. Le chevalier Paul Drach, rabbin converti au catholicisme, érudit en hébreu et dans les langues antiques, écrit :

« D'après les rabbins, neschama, est l'âme raisonnable, intelligente, qui seule distingue l'homme de la brute ... Néphèsh, en chaldaïque [araméen] naphscha, est l'âme sensitive, l'esprit vital, le principe de vie des créatures animées 2. »

Fig. 2. Portrait du chevalier Drach (1791-1865) par Ingres vers 1841 (Open Wikimédia).
Fig. 2. Portrait du chevalier Drach (1791-1865) par Ingres vers 1841 (Open Wikimédia).

Le Livre du Lévitique, que cite Drach, insère l'âme sensitive en l'homme, car il y est écrit que « l'âme [néphèsh] de la chair est dans le sang » (Lv 17, 11-14). La tradition juive a transmis cet enseignement comme l'attestent les Lettres de saint Paul, pharisien fin connaisseur de la Torah.

Dans sa première aux Thessaloniciens (5, 23), il écrit : « Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même tout entier, et que tout votre être, l'esprit, l'âme et le corps, soit conservé irrépréhensible, lors de l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ ! »

Dans la Lettre aux Hébreux (4, 12), l'Apôtre affirme ceci : « Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu'une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu'à partager âme et esprit, jointures et moelle ; elle juge les sentiments et les pensées du cœur. »

Cette différenciation au sein de la substance humaine n'est pas l'objet d'instructions particulières dans le Nouveau Testament ; toutefois le Christ, répondant à un scribe à propos du premier commandement, dit clairement :

« Voici le premier : 'Écoute, Israël ! Le Seigneur, notre Dieu, est l'unique Seigneur' ; et 'Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur [kardia], de toute ton âme [psuchê], de toute ton intelligence [dianoïa] et de toute ta force [ischus]'. Voici le second : 'Tu aimeras ton prochain comme toi-même' » (Mc 12, 29-31),

Réponse qui adjoint « l'âme » au Shema ! Israèl, la profession de foi d'Israël 3.

La tradition patristique

Au Ier siècle de notre ère, l'anthropologie « ternaire » est connue tout autour de la Méditerranée. Le philosophe stoïcien Sénèque déclare que « le moindre écolier la savait ». Le philosophe juif Philon d'Alexandrie place encore l'âme animale, qui nous serait commune avec les bêtes, dans le sang. L'héritage rabbinique s'est sans doute diffusé dans l'Empire, mais cela seul n'explique pas le maintien de la trilogie 4.

Saint Irénée de Lyon (115-202) qui reçut son enseignement de saint Polycarpe — lui-même disciple de saint Jean l'Évangéliste — la reprend pour démasquer la « fausse gnose » (le terme grec gnosis signifiait alors « connaissance »). Irénée écrit :

« Quel motif avait-il [Paul] donc de demander pour ces trois réalités, à savoir l'âme, le corps et l'esprit, une intégrale conservation pour l'avènement du Seigneur s'il n'avait pas su que toutes les trois doivent être restaurées et résumées et qu'il n'y a pour elles qu'un seul et même salut ? » (Adversus hæreses [AH], Contre les hérésies, V, 6, 1).

Fig. 3. Saint Irénée. Vitrail de l'église Saint-Irénée à Lyon
Fig. 3. Saint Irénée. Vitrail de l'église Saint-Irénée à Lyon

Et plus loin :

« Ils [les gnostiques] ne comprennent pas que trois dimensions, ainsi que nous l'avons montré, constituent l'homme parfait : la chair, l'âme, l'Esprit. L'une d'elle sauve et forme, à savoir l'Esprit ; une autre est sauvée et formée, à savoir la chair ; une autre, enfin, se trouve entre celles-ci, à savoir l'âme, qui tantôt suit l'Esprit et prend grâce à lui son envol, tantôt se laisse persuader par la chair, et tombe dans les conditions terrestres » (AH, V, 9, 1).

Ces citations peuvent éclairer ou troubler. Certains auteurs en tirent la conclusion que l'âme est une entité non seulement distincte de « l'Esprit », mais également dotée d'une autonomie et de surcroît subsistante 5 :

« Il en résulte qu'après la mort du corps, l'âme demeurant dans la création, peut continuer à cheminer vers son salut » (M. FROMAGET, Corps, âme et esprit, op. cit., p. 169). [...] « La destinée est telle — entendons une seule "vie d'âme", qui dure plus longtemps que celle du corps — qu'une seule vie suffit pour que la conjugaison de la volonté de l'homme avec celle de Dieu puisse amorcer et porter son fruit. Mais, si l'homme ne désire pas qu'il en soit ainsi, Dieu prendra alors son désir au sérieux, et il ne lui imposera pas une nouvelle vie » (ibid., op. cit., p. 177).

Voici que la réincarnation est, en passant, placée sous l'autorité inattendue d'un des pères de l'Église à la faveur de la polysémie du mot « âme » ou de la majuscule au mot « Esprit » employés pour conclure au maintien ou au retour possible de l'âme dans la Création, quand elle ne rejoint pas l'Esprit (on pense au « soi » individuel de l'hindouisme, en puissance de Dieu, réintégrant le grand Soi impersonnel). La même idée est également extraite de cette autre citation d'Irénée :

« Une fois l'âme sortie, la chair devient sans souffle et sans vie, et se décompose peu à peu dans la terre d'où elle a été tirée [....] C'est elle qui meurt et se décompose et non l'âme, ou l'Esprit » (Contre les hérésies, V, 7).

Cette fois la virgule et le « ou », après le mot âme, semblent insinuer que l'âme ne se distingue pas de « l'Esprit » (avec majuscule) et laissent croire qu'il n'y a pas deux instances (l'âme, et l'esprit avec minuscule), mais seulement une âme qui peut se faire Esprit ou être absorbée par le Tout divin appelé aussi Esprit 6. Les Pères des quatre premiers siècles (Polycarpe, Clément, Hermas, Justin, Ignace, Théophile, Origène), qui ont combattu les gnostiques, ont-ils parlé de cette dualité ou de cette trilogie-là (corps, âme, Esprit) ? Ce n'est pas celle de Paul, ni celle d'Irénée.

Nous comprenons que M. Fromaget écrit qu'Irénée paraît contradictoire et qu'il faut le lire plus attentivement, ou encore que « l'anthropologie chrétienne, celle de l'œuvre d'Irénée, n'est pas celle du christianisme actuel » ! C'est probablement pour la même raison qu'il présente l'anthropologie de saint Thomas d'Aquin comme une « curiosité » [sic], ayant « maints passages évoquant plusieurs âmes, et certains évoquant même une tripartition de l'être » [...] « anthropologie profondément chrétienne dit l'auteur, qui néanmoins s'exprime en des termes qui évoquent la gnose » (op. cit., p. 202) 7.

C'est un comble ! La gnose est plus à chercher dans les écrits de cet auteur que chez saint Irénée ou saint Thomas d'Aquin... Mais reconnaissons qu'il n'est pas facile de définir la nature de l'âme dans le triptyque. Essayons d'y voir plus clair en nous tournant vers la philosophie scolastiques 8.

La philosophie, la scolastique

C'est dans Timée de Platon, à propos du Démiurge créateur de « l'âme du monde », animatrice de l'univers, sur laquelle serait aussi modelée l'âme humaine, que nous trouvons la théorie d'une différence entre l'âme intellectuelle ou l'intellect (νοῦς nous), accédant aux réalités intelligibles, et l'âme (ψυχή psuchê) faculté du mouvement et de l'appréhension sensible, intermédiaire nécessaire avec l'élément corporel.

Dans Phèdre, la tripartition psychologique des facultés est liée à la tripartition ontologique l'esprit ou intellect, étant comparé à un cavalier d'un char à deux chevaux que sont la partie volontaire ou irascible (θυμός thumos, « souffle, âme, volonté, cœur »), qui est aussi celle des émotions, et la partie sensible (ἐπιθυμία épithumia, « désir, passion »). Ces trois puissances seraient donc en l'âme.

Fig. 4. Thomas d'Aquin (1225-1274) peint par Antoine Nicolas, 1648. Au premier plan, probablement l'enfant Louis XIV recueillant les sources jaillissantes du saint dominicain dit « docteur angélique » (Notre-Dame de Paris).
Fig. 4. Thomas d'Aquin (1225-1274) peint par Antoine Nicolas, 1648. Au premier plan, probablement l'enfant Louis XIV recueillant les sources jaillissantes du saint dominicain dit « docteur angélique » (Notre-Dame de Paris).

Aristote (Péri psuchês, De anima, De l'âme,) se démarque de Platon en ce qu'il n'accorde à l'âme que les facultés d'intelligence et de volonté libre, l'âme avec ses facultés sensibles et d'imagination étant le fruit de l'union de l'esprit avec un organisme encore animal et en croissance. Reprenant les observations d'Aristote, saint Thomas écarte également la sensibilité du « principe incorporel », pour l'attribuer ou le faire émerger de l'union de l'âme avec le corps. En d'autres termes, l'âme intellective ou spirituelle posséde « à la racine » ce qui permet la sensibilité, la vie de l'âme sensitive exigeant son union avec le corps pour disposer des données sensibles.

« Y a-t-il dans l'homme une autre forme que l'âme intellectuelle ? », s'interroge saint Thomas dans la Somme théologique. Sa réponse est négative car il rejette, à la suite d'Aristote, la théorie d'un troisième élément qui viendrait lier l'esprit au corps (une âme vitale indépendante) :

« Or la forme donne par elle-même l'être en acte à une réalité, puisqu'elle est par essence un acte ; et elle ne donne pas l'être par des intermédiaires. D'où, l'unité d'un composé de matière et de forme est causée par la forme elle-même, qui de soi est unie à la matière en qualité d'acte. Et il n'y a pas d'autre cause d'unité que le principe actif qui donne à la matière d'être en acte 9. »

[...] Dans ces questions subtiles de la psychologie rationnelle (ou métaphysique) allaient s'engouffrer le cartésianisme et le rationalisme, qui vont proclamer l'âme comme simple res cogitans, en attendant le matérialisme qui en fera un épiphénomène de la physiologie, parfois sous couvert d'acte et de puissance et, en réaction, le retour des adeptes de la triade gnostique.

L'occultation moderniste, la « drachme perdue »... et retrouvée

Que l'âme spirituelle soit également dite intellectuelle peut porter à contresens, si l'on oublie, ou passe par-dessus bord, que la signification donnée par les scolastiques à ce terme n'a pas le sens moderne « d'intellectuel » au sens de « discursif », « mental » ou « cérébral », mais d'intuition pure, elle-même au-dessus de l'intuition sensible, l'esprit étant au-dessus de l'âme, soit qu'on la prenne comme le tout animateur, soit que l'on vise uniquement le principe à la racine.

Descartes instruit dans la scolastique (déclinante) avance sur cette pente très glissante. Il avoue d'autant plus volontiers qu'il ne saisit pas ces finesses scolastiques, qu'il croit pouvoir les résoudre en tranchant ce nœud par le « cogito ergo sum ». Celui-ci amène à postuler deux substances strictement hétérogènes, la matière — qui n'est plus qu'étendue, et non le lieu de forces actives et de l'assimilation vitale comme dans la physique d'Aristote, et la pensée, qui à elle seule est toute l'essence de l'âme. C'est simple et commode, mais enferme doublement l'esprit humain, prisonnier d'une bulle de verre, celle du cogito qui n'a plus accès au monde des objets que par une pensée étrangère à ce monde 10 ; pensée dégradée ensuite, qui tend à se réduire à la seule « cogitative » (terme qu'utilisent les scolastiques pour parler de l'intelligence pratique) confondue avec l'intuition sensible. Le gain apparent du cogito, c'est l'impression d'une solution simple qui ouvre le champ des sciences expérimentales, faux avantage qui a pour prix l'instauration d'un dualisme abusif et subversif.

C'est aussi une « pierre philosophale » jetée dans le champ de la métaphysique, pierre de scandale qui allait retomber sur les mauvais bâtisseurs de la philosophie à l'âge moderne : comment expliquer l'union de deux substances en tout contraires, l'une divisible et composée, l'autre non ? L'une qui se décompose et périt, l'autre simple, sans parties, et destinée à survivre pour des raisons ontologiques (immatérialité) et morales (rétribution) ? Il n'y a plus d'issue et l'aporie va agiter tous les philosophes de l'Europe et faire fleurir des théories surprenantes et cocasses.

Pour ce qui est des essais de raccord entre l'âme et le corps, Descartes, artisan de leur séparation, ne tente pas moins une jonction par un principe intermédiaire, les « esprits animaux » — réminiscence du Lévitique ? — récepteurs et émetteurs par le sang des influx reçus par les sens et des impulsions venus de l'âme, âme étant par ailleurs essentiellement localisée dans la glande pinéale. Étonnant retour de la triade, expulsée par la porte, par le Descartes métaphysicien, et revenue par la fenêtre, en la demeure dualiste, par les faveurs du médecin Descartes, préparant des deux côtés ses voies au mécanicisme et à la civilisation duale ou duelle, celle des esprits géomètres et des esprits fins 11.

Les disciples proches et lointains n'en sont qu'à demi satisfaits et ils tentent des explications de teinture rationnelle et d'autres rustines philosophiques pour assurer l'union de deux puissances présumées inconciliables : « vision en Dieu » du père Malebranche, « harmonie préétablie » de Leibniz, illusion de la matière qui n'est qu'un « précipité » de l'esprit, avec Berkeley. Ce parallélisme et l'essai pour le résorber est aussi chez des « thomistes » qui interprétèrent saint Thomas en se servant du principe selon lequel la forme ne se dissocie jamais de la matière, forme souvent et indûment identifiée à la forme extérieure (configuration spatiale), pourtant nettement distinguée par Aristote et saint Thomas de la forme-acte qui subsiste en soi après la mort.

Or cette fusion fait le jeu du monisme panthéiste et de certaines conceptions faussement « iréniques » qui veulent réconcilier thomisme et matérialisme, l'âme en tant qu'acte d'un corps organisé pouvant alors être pensée comme la superstructure d'une infrastructure, en d'autres termes son épiphénomène 12. Tout à fait conséquent et parfaitement hérétique. On voit que le problème est difficile et comment peut s'immiscer par là l'idée d'un principe vital animal intermédiaire séparé du principe spirituel (vitalisme, notamment de Barthez et de l'école de médecine de Montpellier), les oppositions de l'esprit et de la « chair » servant à justifier l'autonomie d'une force vitale présumée commander seule les fonctions physiologiques.

Pour le thomisme, il n'y a pas deux âmes, il n'y en a qu'une qui, assimilant une matière, régit toutes les fonctions : physiologique, psychologique (émotions, sentiments), spirituelle. Le vitalisme, une fois réfuté par les incohérences que produiraient deux âmes chacune à leur affaire — dans cette théorie, une douleur devrait être indifférente ou laisser intacte notre capacité de réfléchir —, reste la tentation de voir dans l'âme une fleur qui éclôt dans la chair (erreur du générationisme), ou après illumination de la raison par l'idée de l'absolu (A. Rosmini), ou bien d'une âme en puissance de l'Esprit (avec majuscule, l'Esprit Saint) s'anéantissant dans le Plérôme, sauf à être autorisée à recommencer sa tentative de vie bonne par une nouvelle incarnation (voir supra). Au nom de la « drachme perdue 13 », l'anthropologie ternaire, on quitte une (pseudo-)gnose pour se jeter dans les bras d'une autre (fausse).

Fig. 5. Saint Luc de Crimée, évêque orthodoxe, chirurgien, auteur de L'Esprit, l'âme, le corps.
Fig. 5. Saint Luc de Crimée, évêque orthodoxe, chirurgien, auteur de L'Esprit, l'âme, le corps.

SAINT LUC DE CRIMÉE - L'Esprit, l'âme et le corps

Sans tomber dans ces erreurs, ni celle du dualisme cartésien qu'il veut écarter, L'Esprit, l'âme et le corps de saint Luc de Crimée 14 (évêque orthodoxe et chirurgien de profession, qui fit plusieurs séjours au Goulag et donna sa vie au nom de la foi chrétienne) insiste sur l'énergie spirituelle qui se ramifie en autant d'âmes que d'espèces.

Fig. 6. Schéma - L'âme qui vivifie le corps comprend l'esprit ou intellect, partie la plus noble de l'âme humaine, capable de contempler et de recevoir Dieu.
Fig. 6. Schéma - L'âme qui vivifie le corps comprend l'esprit ou intellect, partie la plus noble de l'âme humaine, capable de contempler et de recevoir Dieu.

Il valorise aussi le rôle du cœur, organe physique et lieu de la pensée comme nous pouvons le lire dans l'ancien et le nouveau Testament (que l'auteur cite abondamment sur ce point) réintroduisant la thématique et la problématique de la différenciation et de la localisation des fonctions de la psychè à travers le corps. Cependant, on ne voit pas que soient bien explicitées les différences de l'esprit et de l'âme (psychè) et plusieurs organes sont présumés assumer les fonctions psychologiques ou spirituelles, ce qui ne se comprend que si l'esprit est projeté tout entier « jusqu'à la moindre molécule » (Mgr d'Hulst ; même idée chez tous les scolastiques, reprise sous l'angle expérimental dans le livre du père jésuite J. de Bonniot, L'Âme et la Physiologie, 1889, Paris, Hachette, 2013) sur l'autre substance ontique 15, animant tout le corps et ses organes, de sorte que « le cœur a ses raisons » (B. Pascal), comme aime à le rappeler ce médecin russe, mais que la raison n'ignore peut-être pas tout à fait.

Ce livre stimulant émet l'hypothèse que Dieu projette une énergie qui se diversifie en forces, lesquelles sont les âmes des plantes et des animaux, voire celles des minéraux, ce qui permettrait peut-être de mieux saisir le caractère périssable de l'âme animale (qui a une conscience et des sentiments, comme le rappellent les réalistes contre la thèse des animaux-machines des cartésiens), voire de la supposer immatérielle, quoiqu'annihilée à la mort. Cette gradation de l'esprit à travers ces diverses formes de vie pourrait faire craindre d'inscrire la vision tripartite dans un panpsychisme plus ou moins panthéiste, si n'était ici le chirurgien qui tranche net pour rappeler la transcendance de l'âme spirituelle et immortelle.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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