L’étrange rêve de Joseph, une disputatio avec le rav Ron Chaya
Résumé : Courant décembre 2025, le rav Ron Chaya mit en ligne une courte vidéo sur Genèse 37, 5-10, concernant les rêves du jeune Joseph, fils du Patriarche Jacob ; vidéo intitulée : « Rêves décisifs : ce que Yossef a vraiment vu. » À la fin de l’article, nous comprendrons pourquoi il aurait été plus judicieux d’écrire : « ce que Yaakov a vraiment dit à Yossef »… Mais avançons pas à pas. Dans une première partie, nous donnons la transcription littérale de la vidéo ; puis, dans une deuxième partie, nous transcrirons in extenso le commentaire de Rashi de Troyes [3] sur le verset 10 ; enfin, la dernière partie analyse les propos du rav Ron Chaya, lesquels semblent faire dire au célèbre Troyen plus que ce dernier a bien voulu expliquer en son commentaire… (Nous mettrons entre crochets les mots explicatifs qu’il a paru utile de rajouter au texte du rav Ron Chaya et à celui de Rashi. N’ayons pas peur d’apprendre – un peu ou à fond – l’hébreu biblique ; pensons à ce qu’écrivait à ce sujet sainte Thérèse de Lisieux, docteur de l’Église [4] . De surcroît, les joyeux fruits de la Lectio divina dépassent toujours infiniment les efforts consentis !)
Texte de la vidéo :
« Dans la parasha [5] de la semaine וישב Vayéshèv [en Genèse 37, 5-10 – soit le passage de la Parole de Dieu lu lors du shabbat 13 décembre 2025], on voit Yossef [Joseph] qui fait deux rêves. Premier rêve : il rêve de gerbes, et toutes les gerbes se prosternent devant lui.
Le second rêve : il rêve du soleil, de la lune et de onze étoiles, et tous se prosternent devant lui. Le soleil serait son père [Yaaqov], la lune sa mère [Rachel], les onze étoiles seraient les onze frères. [Au verset 10, il est écrit : « Il le répéta à son père et à ses frères.] Alors son père lui crie dessus et lui dit : ‘’C’est quoi ce rêve que tu as fait ? Est-ce qu’on va venir [6] , moi et ta mère et tes frères, se prosterner devant toi !’’ »
Rashi nous dit sur place [ou plus précisément imagine ce qu’aurait pu rétorquer Yaaqov à Yossef] : « Ta mère est morte [7] ! » [Puis le rav Ron Chaya renchérit] : « Donc dans ton rêve, il y a un problème. C’est qui la lune, là, qui vient se prosterner devant toi ? C’est Bilha. » Bilha est la servante de Rachel ; c’est elle qui a éduqué Yossef comme une mère [adoptive].
[Le rav continue] Attendez ! C’est fort intéressant. On peut voir un signe à cela dans le Texte même de la Torah ; il est marqué : « C’est quoi ce rêve que tu as rêvé ? Est-ce qu’on va venir ? »
Attention ! concentrez-vous bien parce que c’est dur, c’est de l’hébreu ! חלמת אשר asher chalamtha, « Que tu as rêvé ». Prenez la dernière lettre du mot asher [« que »] : c’est un resh. Après, on a le mot chalamtha [« tu as rêvé »]. Les trois premières lettres de chalamtha , non ! les deux premières sont chet et lamed. Si l’on prend le r du mot asher et les ch et l de chalamtha , ça donne r+ch+l, soit le nom רחל « Rachel ». Maintenant, si on prend les deux dernières lettres de chalamtha [c’est-à-dire le mém et le thav ] et la première du mot הבוא havo [« Quoi ! nous viendrions ? »], qui est un ה hé , ça donne m+th+h, soit מתה méthah, « morte ». Or donc, Rachel méthah veut dire « Rachel est morte ».
Ainsi, il a suffi de cacher un peu les lettres avant et les lettres après, et on voit qu’il est écrit noir sur blanc : « Rachel est morte. » Donc, c’est ça le sens de ce qu’a dit Yaaqov à son fils : « Qu’est-ce que tu as rêvé des rêves pareils ? [puisque] Rachel est morte [8] . »
Rashi nous dit : ‘’C’est écrit dans la Torah !’’ »
Sur ce, le rav Ron Chaya tape alors énergiquement sur son bureau du plat de la main, donnant ainsi le clap de fin, à 2’ 23’’ de la vidéo.
Commentaire de Rashi :
[Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il convient d’avoir à l’esprit ce que Rashi de Troyes a vraiment écrit in extenso en son commentaire du verset 10 de Genèse 37] :
« Et il [Joseph] raconta à son père et à ses frères. Après avoir raconté son rêve à ses frères, il le raconte à nouveau à son père en leur présence. – Il [Jacob] le réprimanda. Parce qu’il s’attirait ainsi leur haine.
- Viendrions-nous ? Puisque ta mère [biologique, c’est-à-dire Rachel] est morte ! Jacob ne savait pas que ces paroles concernaient Bilha qui avait élevé Joseph comme l’aurait fait sa mère ( Beréshith rabba [9] 84,11). Nos maîtres tirent de là qu’il n’est pas de rêve sans quelque chose de futile ( Berakhoth [10] 556). Jacob cherchait à faire sortir ces idées du cœur de ses fils, afin qu’ils ne soient pas jaloux de Joseph. C’est pourquoi il lui dit : « viendrions-nous… ? » De même qu’il n’est pas possible que ta mère [biologique, c’est-à-dire Rachel] vienne, de même tout le reste est sans valeur. »
Notre analyse :
Donnons d’abord quelques précisions sur Rashi – initiales de R abbi Sh lomo ben I saac, surnommé haTsarphati « Le Français » –, rabbin et marchand de vin de Troyes au Moyen Âge, savant commentateur de la Torah et du Talmud , qui est d’ailleurs toujours tenu en haute estime dans le monde juif, grâce à son souci d’expliquer, autant que possible au plus juste, le sens littéral. Tout lecteur apprécie en lui son style simple, clair, bourré de vieux termes français (par exemple « herberies » en Gn 1, 11 pour « végétaux », etc.) ; clarté et simplicité « qu’il doit sans doute à son séjour en France », comme le nota un écrivain du siècle dernier [11] . Et voici ce qui rend le lointain Champenois fort proche de nous : quand il n’arrive pas à expliquer le sens d’une expression ou d’un mot hébreu employé dans le Texte biblique, il avoue franchement, en toute humilité, « je ne sais pas ».
Dans son commentaire du rêve de Joseph vu plus haut, Rashi a cependant cru savoir quelle personne biblique symbolisait la lune. Mais il n’a pas pris garde que son explication pouvait entremêler deux hypothèses aux logiques inconciliables. Les voici :
a) Si la lune représente Rachel, mère biologique de Joseph – comme Jacob l’a cru d’emblée –, alors ce rêve a quelque chose de vraiment « futile », comme disent les « maîtres » juifs cités par Rashi, puisque Rachel « rendit son âme » en donnant naissance à son fils Benjamin, ainsi que nous l’apprend Genèse 35, 18, qui insiste fortement : כימתה ky méthah, « car elle mourut ». Elle ne peut donc pas venir, littéralement, se prosterner devant son fils Joseph. Ainsi les onze frères n’ont-ils pas motif à devenir jaloux de lui. Ce rêve est nul et non avenu, ce qui est également le cas pour le premier rêve, celui des gerbes, comme le sous-entend le rav Ron Chaya en mettant – à tort – au pluriel « des rêves pareils [12] », dans la foulée du titre de sa vidéo « Des rêves décisifs ».
b) Si la lune représente en réalité Bilha, la servante de Rachel qui servit de mère adoptive pour Joseph après la mort de l’épouse bien aimée, alors le rêve n’a rien de futile, puisque Bilha est toujours de ce monde au moment du rêve. La jalousie fraternelle s’en trouve, de ce fait, exacerbée. Ici, toutefois, soyons attentif au commentaire de Rashi qui affirme : « Jacob ne savait pas que ces paroles concernaient Bilha… » ; mais notre célèbre rabbin troyen, lui, sait – contrairement au père de Joseph – que la lune ne représentait pas réellement Rachel ! Tiendrait-il le Patriarche Jacob pour un minus habens ? Nous comprenons mieux pourquoi le rav Ron Chaya a curieusement écourté la citation du commentaire de Rashi… Par respect pour le vieux maître admiré ?
Message codé :
En revanche, en terminant sa vidéo par cette phrase elliptique : « Rashi nous dit : ‘’C’est écrit dans la Torah !’’ », le rav veut laisser entendre que le rabbin de Troyes connaissait – par la Tradition ou par ses propres recherches ?, je ne sais – le codage inséré, en Genèse 7, verset 10, permettant de lire entre les lignes « Rachel est morte » ; et il veut nous faire croire que Rashi aurait « révélé », ou « indiqué » dans son commentaire cette phrase codée, insérée au cœur de la Torah. En vérité, le rabbin troyen ne nous dit rien de tel, d’autant moins qu’il croyait savoir que la lune représentait Bilha et non Rachel ! Après avoir été roidement abrégé, voilà le texte de notre Champenois indûment enrichi.
Durant le premier trimestre de l’an 1987, la revue Hashomer Israël [13] , en son n° 38, révéla au monde exégétique « la structure numérique de la Bible », que venaient de mettre au jour huit savants israéliens de l’Université Bar Ilan utilisant l’ordinateur pour analyser la Torah hébraïque avec les outils modernes les plus pointus. Au milieu d’une trentaine de trouvailles, de valeur inégale, était expliquée la phrase codée en Gn 37, 10 « Rachel est morte ». À ma connaissance, c’était la première fois que ce « code secret » était révélé, dévoilé, rendu public. Et Rashi n’en avait jamais rien su ; ou, en tout cas, n’en a jamais rien dit ni écrit en son œuvre. Le rav Ron Chaya a prêté à un rabbin beaucoup plus riche que lui, peut-être pour l’honorer. De plus, il semble pratiquer la rétention d’information, car il m’est difficile de croire qu’il n’a jamais eu connaissance de ces travaux des huit savants en Israël où il réside. D’ailleurs, la revue juive Kountrass [14] , de février 1998, dédia son n° 66 aux « Codes dans la Torah. La Vérité ». De l’an 1998 à l’an 2025, sous le pont Mirabeau a coulé beaucoup d’eau ! Ainsi que le dit la Parole de Dieu : « Il y a six choses que YHWH déteste et sept qu’Il a en horreur : les yeux hautains, la langue mensongère » ( Pr 6, 18-17).
Un prénom lourd à porter :
J’aimerais rapporter ici un témoignage personnel. Lors de mon séjour en Île-de-France, il y a sept ans, je dus m’enquérir de l’adresse d’un docteur en chirurgie dentaire pour des soins urgents. Le Dr Nathalie A. fut la praticienne trouvée rapidement grâce à un ami parisien. En entrant dans son cabinet, j’aperçus une mézouzah [15] fixée sur le montant gauche de la porte. Le Dr Nathalie A. se disait juive pratiquante, mais me confia, au cours d’une conversation en fin de séance, que son prénom juif était Rachel, tout en m’avouant à voix basse que ce nom biblique était très lourd, très difficile à porter, qu’elle avait même songé, un jour, à s’en décharger… Son rabbin s’y opposa.
En lisant la Bible, nous pouvons remarquer qu’au-dessus de la bien-aimée Rachel, l’épouse préférée de Jacob, plane comme un immense voile, sombre et funèbre. Dès la première rencontre, en effet, « Jacob embrassa Rachel, puis éleva la voix et pleura » ( Gn 29, 11). Voilà des pleurs bien mystérieux ! Rashi en sait-il plus que nous à ce sujet ? Oui, car il commente ainsi la scène : « [Il pleura] Parce qu’il a su à ce moment par un don prophétique qu’elle ne sera pas réunie avec lui dans une même tombe [16] … » À quelque temps de là, Rachel, voyant qu’elle ne donnait pas d’enfants à Jacob, fut jalouse de sa sœur Léa, déjà mère, et dit à son époux : « Donne-moi des enfants, ou je suis מתה méthah, morte ! » ( Gn 30, 1). Étrangement, elle décéda en donnant naissance à Benjamin, comme déjà dit. Dans l’Évangile, nous voyons que plane encore au-dessus de la belle Rachel le funèbre voile noir. Après la Bonne Nouvelle de la Nativité du Seigneur Jésus, « s’accomplit à Bethléem ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète : on a entendu des cris à Rama, des pleurs et de grandes lamentations : c’est Rachel qui pleure ses enfants et n’a pas voulu être consolée, car ils ne sont plus » ( Jr 31, 14 // Mt 2, 18).
Disons un mot de l’étymologie du nom Rachel. En quatre endroits de la Bible hébraïque [17] , ce terme désigne une « brebis », ainsi en Genèse 31, 38, soit quatre versets après qu’il a été parlé de Rachel, femme de Jacob. La femelle du bélier symbolise à merveille la douceur, l’innocence, la pureté, la candeur avec sa toison laineuse généralement de couleur blanche. De plus, ne possédant pas de cornes – contrairement à la vache et à la chèvre – elle apparaît sans défense face à un éventuel prédateur. Le grand évêque d’Hippone, saint Augustin, écrit en son 36 e sermon « Pour l’Épiphanie du Seigneur » : « Marie est unique parmi les jeunes filles, elle est incomparable à toutes autres par son innocence. Pareille à une brebis, elle a engendré l’Agneau sans tache. » Et dans les Évangiles et, surtout, dans l’ Apocalypse de saint Jean, l’agneau est le type du Christ Jésus, qui fut préfiguré dans l’Ancienne Alliance par les innombrables petits de la brebis sacrifiés au Temple de Jérusalem pour le Nom de YHWH.
Quelles constantes incroyables !
Pour conclure, je voudrais me mettre un instant à la place d’un incroyant, esprit fort, sceptique, doutant de tout, et notamment de la possibilité de trouver, grâce à l’ordinateur, des mots, voire des phrases, codés dans le Texte hébreu de la Bible. N’objecterait-il pas qu’il est statistiquement normal – à l’aide de moyens électroniques super-puissants qui balayent, à la vitesse de la lumière, des milliers de mots issus d’un alphabet ne comportant que vingt-sept signes lettriques – d’obtenir des phrases, des mots que je considérerais, à tort pense-il, comme des messages volontairement codés par les scribes inspirés ? Et il me ferait remarquer que la fameuse phrase prétendue codée : « Rachel est morte », mise au jour par les savants israéliens en Gn 37, 10 – et non « dite », id est révélée par Rashi, comme le voudrait le généreux rav Ron Chaya –, pourrait être retrouvée à l’identique en de nombreux autres passages de la Bible en hébreu. Soit ! Mais je préciserais à mon interlocuteur que cette phrase codée dans la Genèse se trouve vraiment « en situation » idéale, insérée à la place exacte, au moment qu’il faut, dans la bouche qu’il convient – celle de Jacob !
Et je rappellerais cette affirmation de Jésus : « Je vous le dis en vérité : tant que le ciel et la terre ne passeront point, aucun yod pas un seul petit trait de lettre de la Loi ne disparaîtra, jusqu’à ce que tout soit arrivé ! » ( Mt 5, 18). Puis encore celle-ci : « Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés ! » ( Lc 12, 7).
Voilà qui m’amène à une réflexion générale mettant en jeu la science actuelle. N’est-il pas connu désormais que notre immense univers s’avère réglé d’une manière fabuleuse ? Réglé, c’est-à-dire soumis à une trentaine de constantes, si fines et si précises, qu’il est impossible de ne pas en être émerveillé.
Francis Sanchez, dans son dernier livre [18] , donne quelques définitions à ce sujet. De leur côté, Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies écrivent que « la constante de Planck, par exemple, qui règle universellement les niveaux d’énergie de tous les atomes, mérite son surnom de “constante théologique” car, sans elle, toute chimie serait impossible [19] ».
Fort d’un tel constat, nous pouvons tirer cette conclusion qui semble couler de source : le Dieu Créateur de l’univers est également l’Auteur de la Bible.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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