Lettre d'un mort vivant, Pierre Bourgault : À mes amis athées
Résumé : Pierre Bourgault fut un célèbre homme politique québécois, orateur sublime, athée militant, un des artisans de la plongée matérialiste d'une société qui était restée chrétienne jusqu'à l'après-guerre, notamment par la déconstruction du système éducatif. Après une rapide revue des événements qui ont marqué cette tranche cruciale de l'histoire du Québec, sont donnés et commentés ici les éléments biographiques nécessaires pour apprécier à sa juste valeur la force, la désespérance et par certains côtés la grandeur de cette Lettre poignante que Pierre Bourgault écrivit quelques jours avant sa mort. Après une telle lecture, d'inévitables questions surgissent à propos de l'euthanasie.
Le contexte : L'orateur et la « Révolution tranquille »
L'orateur Pierre Bourgault est né le 23 janvier 1934 en Estrie, et est mort à Montréal le 16 juin 2003. Il fut un orateur exceptionnel, prononçant près de 4000 conférences qualifiées d'hypnotiques. Athée propagandiste et viscéral, il fut l'un des artisans de la Révolution tranquille (1960-1966), une période marquée par la sécularisation rapide du Québec et la réforme de l'Instruction publique menée par Paul Gérin-Lajoie1.
Les jeunes scolarisés de 1959 connaissaient mieux leur langue française et la littérature qu'un universitaire de 2022. Le célèbre « cours classique »7, fondé en 1665, formait des élites capables d'accéder aux plus hauts postes. C'est paradoxalement ce système catholique qui a formé l'élite révolutionnaire (comme Jean Lesage et Paul Gérin-Lajoie) qui s'est ensuite emparée du pouvoir pour démanteler cet héritage.
L'objectif était d'isoler et d'expulser les religieux des écoles pour mieux contrôler le peuple par un faux laïcisme. Comme le disait le chanoine Achille Larouche, nous cueillons aujourd'hui le fruit de cette révolution : le « génocide d'un peuple »16.
La lettre d'outre-tombe
Voici la belle et stupéfiante Lettre de Pierre Bourgault écrite très peu de temps avant sa mort, alors qu'il se savait condamné et vivait ses derniers jours :
« Le cœur bat plus vite que de coutume et le cerveau explose. Je me demande lequel des deux explosera le premier, à moins que je m'occupe de tout cela moi-même, ce qui n'est pas une si mauvaise idée après tout. Je m'engloutis dans toutes les contradictions. Je suis vivant, mais je suis mort. Je suis résigné, mais je veux me battre. [...]
Je veux vivre et je veux mourir. Je veux ignorer le bourreau qui ne sait pas ce qu'il fait, puis je veux me venger. Je veux dormir, mais rester vigilant. Je suis allumé puis je m'éteins. Je me suis toujours un peu moqué de la mort, la mienne, et de celle des autres. Tout s'arrête et voilà, c'est tout. [...]
Mais voilà qu'elle se présente devant moi dans toute sa brutalité, avec une brusquerie sauvage qui m'arrache de terre avec violence. Je comprends maintenant pourquoi il vaut mieux ne pas connaître le jour de sa mort, car autrement, on devient un mort vivant ! [...]
J'y suis plongé depuis cinq jours, entouré de tous ces démons déchaînés, les miens et ceux des autres, ils m'assaillent de toute part et me roulent dans la boue. Je ne suis plus rien, moins que rien et pourtant il me reste la rage, oui cette sorte de rage qui est plus que de la colère. [...]
Désormais, je sais ce qu'est la folie, le retrait, le refus, le départ ailleurs. Je me sens devenir fou. Je commence à comprendre que la mort et la folie ne sont peut-être qu'une seule et même chose, je n'en peux plus. Ah ! tuez-moi et au plus tôt et qu'on en finisse enfin !
Je suis mort et je vis, l'horreur absolue. Ce n'est pas tant la mort en soi. C'est la mort qui surgit de nulle part dans l'humiliation et l'opprobre. Ce n'est pas la mort tout court, c'est la mort qui s'accompagne d'un jugement injuste et de la condamnation sans appel. [...] » 20
Analyse
Pierre Bourgault, l'homme qui se disait « libre », était-il vraiment libre face à la mort qu'il avait toujours bravée ? Cette lettre révèle une angoisse extrême, une véritable Nuit obscure. Pour le chrétien, cette souffrance finale n'est pas ennemie ; elle est peut-être la grande amie de l'athée, ouvrant des perspectives insoupçonnées par la grâce de Dieu.
Si l'euthanasie avait existé en 2003, Bourgault l'aurait probablement utilisée, se privant ainsi de cette souffrance salutaire qui fut une occasion d'intériorité ultime. Les Québécois, qui se croient libérés des tabous, ont en réalité un immense tabou : celui de la souffrance et de la mort, qu'ils cherchent à occulter par des anesthésiants.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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