L'Histoire est divine
Résumé : Devant les aléas de l'Histoire — pensons au nez de Cléopâtre !... — on est tenté de renoncer à y découvrir des lois. Car les déterminismes invoqués par les matérialistes sont à l'évidence trop simplistes. Restent deux théories défendues par les historiens : la "théorie des dirigeants responsables", qui affirme la prépondérance des chefs d'Etats ; la "théorie du complot" qui met l'accent sur les coulisses de l'Histoire. Mais il est des "coïncidences" si étranges que ni l'une ni l'autre théorie ne peuvent les expliquer, ainsi entre Lincoln et Kennedy. Il faut alors admettre que l'Histoire est divine : à travers les aléas de la conjoncture, un plan supérieur mène l'humanité vers sa fin.
Les matérialistes prétendent que l'histoire est mue par un déterminisme de forces économiques ou géographiques aveugles, à la manière des boules s'entrechoquant et, de proche en proche, balayant tout le billard. Mais cette idée est détruite par la propre praxis politique de ceux qui se réclament du matérialisme dialectique : les marxistes ne négligent aucun moyen, même inavouable, pour faire tomber l'arbre dans le sens où leur théorie voudrait pourtant qu'il tombât de lui-même, par la résultante mécanique des forces sous-jacentes.
Le matérialisme historique n'est donc qu'une idéologie hypnotisante, un outil d'action psychologique visant à paralyser l'adversaire ; mais ses propres thuriféraires n'y croient point.
Restent en présence deux attitudes : renoncer à comprendre, ou admettre que des êtres ont agi intelligemment, c'est-à-dire en vue d'une fin consciente et déterminée.
La première attitude ne doit pas mériter qu'on s'y attarde : on est sûr de ne rien comprendre si l'on pose au départ l'absence de toute loi, de toute constante, de toute régularité. L'histoire se déroulerait comme se fragmente un biscuit sec 1, c'est-à-dire en déjouant toute possibilité de prévision... Telle est pourtant l'attitude la plus répandue, et de loin ! Il faut d'ailleurs reconnaître que les apparences lui donnent souvent raison.
L'histoire en train de se faire — la plus proche, qui permet le reportage direct, dont les acteurs sont contemporains — nous échappe précisément par l'impossibilité d'embrasser toute l'information potentielle ou de lever certains secrets. Et l'histoire passée nous échappe encore, car la documentation devient lacunaire et les témoins ne peuvent plus être contredits : les "mémoires" des grands hommes, on le sait, sont toujours biaisées par l'autojustification.
Dépassant donc les apparences, se lèvent toutefois des historiens qui prétendent comprendre, accéder à une logique enchaînant les faits successifs, exposer la finalité qui les rend intelligibles. Car l'Histoire raconte les actions posées par des hommes et ce que fait la volonté échappe par là même au pur hasard. Selon le mot de Roosevelt :
« Quoi qu'il arrive en politique, vous pouvez tenir pour certain que quelqu'un l'a voulu et l'a fait se produire. » 2
Ce mot sur des lèvres aussi qualifiées mérite à tout le moins considération. Il débouche sur une première approche de l'histoire, la théorie des dirigeants responsables : rois, présidents, ministres et autres décideurs institutionnels feraient l'histoire, y inscrivant leurs pensées, leurs goûts, leurs efforts, mais aussi leurs lubies, leurs haines et leurs faiblesses.
Platon fait droit à cette théorie lorsqu'il laisse Socrate exhorter l'ambitieux Alcibiade en ces termes :
« Si vous agissez avec justice et sagesse, toi-même et la cité, vous plairez aux dieux par vos actions. (...) Si vous avez en vue ce qui est impie et ténébreux, vos actes le seront pareillement, parce que vous ne vous connaîtrez pas vous-même. » 3
La Bible elle-même reconnaît la grandeur et l'influence des dirigeants politiques lorsqu'elle s'adresse à eux en disant :
« Et maintenant, ô rois, comprenez ; instruisez-vous, vous qui jugez la terre... » (Psaume 2:10).
Il suffit d'ailleurs de considérer la fréquence des assassinats politiques (voir l'article de J. Monnot) pour se persuader que les personnalités pèsent vraiment sur le cours des événements ; et c'est toute la grandeur de l'homme, que ses actions vers le juste ou vers l'injuste portent bien à conséquences.
Ce côté "humain" de l'histoire vient donc la rendre intelligible. Mais la théorie des dirigeants responsables, avec les manuels scolaires qui la diffusent, se heurte aussitôt à de multiples difficultés. Entendons par là autant de faits qui deviennent justement inintelligibles si l'on suppose que les ont bien décidés ceux qui les assument devant l'histoire.
L'histoire obvie se dérobe alors à la compréhension et appelle une autre théorie, les cas de Wilson et de Roosevelt vont le montrer.
Un numéro d'Historia, l'an dernier, annonçait en couverture comme un "scoop" : Pearl Harbour : Roosevelt savait ! Ce 7 décembre 1941 marqua pourtant la plus grande défaite militaire américaine, avec 3303 morts et 1272 blessés en quelques heures — sans compter les pertes matérielles.
Or j'ai sous les yeux un livre réédité 5 fois entre 1954 et 1980, préfacé par l'Amiral Kimmel (commandant la base et aussitôt destitué pour "impréparation") et rédigé par le Contre-amiral Robert A. Theobald, alors commandant les destroyers du pacifique 4. Ce livre n'explique pas seulement comment Roosevelt savait 5, mais surtout comment il avait tout fait de longue date pour faire échouer les négociations diplomatiques avec Tokyo et pour que la flotte du Pacifique ignorât qu'elle allait être attaquée.
L'article d'Historia n'a donc rien d'un "scoop" ; il amène plutôt la question suivante : pourquoi faut-il attendre 50 ans pour que le grand public sache que Roosevelt souhaitait la guerre avec le Japon et, que tout son art politique fut d'amener les Japonais à attaquer les premiers ?
De même lorsque la Révolution bolchévique éclata, le Président Wilson célébra « les nouvelles merveilleuses et encourageantes » 6 qui venaient de Russie et ouvrit le lendemain un crédit de 325 millions de dollars (de l'époque) pour le gouvernement provisoire. Or la Russie était un allié dans la guerre contre l'Allemagne et Lénine s'était déclaré pour une paix séparée immédiate.
De tels faits — et ils sont nombreux — s'avèrent difficiles à insérer dans les manuels et donnèrent naissance à une autre théorie de l'histoire : la "théorie du complot". Derrière les grands personnages visibles, simples marionnettes, agiraient les vrais décideurs.
En 1912 paraissait aux Etats-Unis Philip Dru, Administrator. Le héros de ce roman obtient l'appui d'un groupe de milliardaires pour sélectionner et faire élire à la Maison Blanche leur candidat, Rockland. Ce dernier reçoit la consigne de ne jamais transgresser les avis que lui donneront certains conseillers placés dans son entourage. Dans le roman, à une ou deux reprises, le Président veut agir sans consulter ses "conseillers" :
« Pour cette indiscipline, il fut violemment attaqué par les journaux de ses "sponsors" et se garda désormais de toute velléité d'indépendance. » 8
En commentant cet extrait, Douglas Reed déclare sa conviction que Philip Dru 7 est une allusion à peine voilée au cas du Président Wilson. Or Reed fut une des plumes les plus brillantes du Times entre les 2 guerres. Reporter international, il rencontra à maintes occasions les dirigeants de nombreux pays. Puis la publication d'un livre exposant sa théorie du complot lui valût une brusque interruption de carrière au moment même où sa réputation était au zénith : il avait annoncé l'imminence de la guerre. Pour Reed, Roosevelt (démocrate) et Eisenhower (républicain) furent choisis par le même groupe influent que Wilson.
De tels éléments prêchent pour faire droit à une histoire secrète, comblant les vides et redressant les illusions de l'histoire officielle. Mais n'est-ce pas une solution trop facile, qui pourrait tout expliquer, sans jamais prouver matériellement la vérité de ses raisonnements ? Comment déterminer cas par cas si le Président américain s'est décidé par lui-même ou sous la persuasion d'un "cornac" comme Henry Kissinger ?
Surtout, à vouloir comprendre l'histoire humaine comme s'il s'agissait d'une histoire entre hommes, on risque d'écarter la véritable interprétation des événements.
Car l'histoire est nécessairement divine. L'Ecriture nous dit que « pas un passereau ne tombe à terre sans la permission du Père » (Mt 10:30). A fortiori pas un épisode historique ne pourrait se dérouler dans la préscience ni l'accord divin. La comparaison de Kennedy avec Lincoln suffit à montrer cette exclusion complète de tout hasard.
- Abraham Lincoln fut élu au Congrès en 1846 (John Fitzgerald Kennedy, en 1946), puis à la Présidence en 1860 (Kennedy en 1960).
- A un siècle d'intervalle tous deux furent concernés par les droits civils de la minorité noire, et leurs épouses perdirent un (ou plusieurs) enfants à la Maison Blanche.
- Lincoln eut un secrétaire nommé Kennedy, et Kennedy eut un secrétaire nommé Lincoln.
- Tous deux furent assassinés un vendredi, atteints à la tête.
- Ils eurent pour successeurs deux hommes du Sud nommés Johnson : Andrew Johnson, né en 1808, et Lyndon Johnson, né en 1908.
- Les deux assassins venaient du Sud. John Wilkes Booth, né en 1839, assassina Lincoln dans le Ford's Theatre, s'enfuit du théâtre et fut pris dans un entrepôt. Lee Harvey Oswald, assassina Kennedy dans une Ford "Lincoln", s'enfuit de l'entrepôt d'où il avait tiré et fut pris dans un théâtre.
Les deux crimes restent à ce jour inélucidés 11, d'autant que Booth comme Oswald furent eux-mêmes assassinés en prison avant d'être jugés.
Il n'est nul besoin d'en poser le calcul de probabilité pour deviner qu'une telle succession de "coïncidences" 9 10 ne peut être fortuite. Qui n'y verrait la claire signature du Maître de l'Histoire, signifiant aux hommes des ténèbres la vanité de leur complot :
« Celui qui habite dans les cieux se rira d'eux, et le Seigneur se moquera d'eux » (Psaume 2, v.4).
Dans la Bible le mot "complot" (qèchèr) a constamment le sens d'une conspiration pour renverser le souverain. L'antienne de la Nativité affirmait, il y a quelques jours : « Il est magnifié, le Roi pacifique, au-dessus de tous les rois de la terre entière ».
Et le Psaume 2 ajoute : « Les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ » (v.2).
Ces mots du roi David n'ont pris tout leur sens que depuis la naissance de Jésus-Christ. Et comme Satan est le Prince de ce monde, on peut en conclure qu'un seul grand complot traverse toute l'histoire depuis 2000 ans : celui de l'Autre, le Jaloux, cherchant à empêcher le Règne sur les nations de Jésus, le Fils unique, le bien-aimé, le seul souverain légitime.
Avec ce recul tout prend sens. Et la théorie des dirigeants responsables : car Dieu reconnaît leur autorité, Sa justice immanente le montre assez, qui va jusqu'à faire retomber sur le peuple les péchés des dirigeants. Et la théorie du complot : car Satan sait trouver des serviteurs et des adorateurs parmi les grands de ce monde, et leurs méthodes les font bien reconnaître pour fils du Comploteur, homicide dès le commencement.
Mais dès lors nous voyons que tout se terminera par leur confusion, car le plan de Satan, nécessairement, fait partie du plan de Dieu. Préscience oblige ! Les persécuteurs ont toujours fini par ajouter à la gloire de l'Eglise et, malgré les incertitudes de la traversée, nous savons par la foi que le règne du Christ est la loi profonde de l'histoire.
Comment ne pas déplorer le déficit d'intelligibilité auquel nous condamne une science laïcisée ?... Un panier d'érudition ne remplace pas une pincée de sens. Qu'importe au voyageur d'ignorer certains détours de la route si du moins il sait où elle conduit !
Même si les voies du Seigneur nous restent impénétrables (dans leur détail), elles n'en sont pas rendues inintelligibles. Il existe bien des lois de l'histoire, ou plutôt une grande loi : celle du Salut ; un grand drame : celui des embûches du Démon. Ainsi chaque destin individuel trouve-t-il sa place dans le destin des familles et des nations comme dans celui de l'humanité entière. Par quelque fil plus ou moins ténu les complots sont reliés au seul Grand Complot qui les suscite.
Qui l'a compris cesse dès lors d'en être une victime inconsciente et manipulable à merci. On a comparé les comploteurs aux pirates de l'air qui ont pris contrôle d'un avion. Le pilote, avec ses passagers, croit savoir où il va ; seuls les pirates décident où ils vont.
Or le "passager" qui sait que l'histoire est divine, saura aussi relativiser les complots tout comme l'influence des "grands hommes". Car le but ultime de l'histoire est un dieu d'Amour, même si l'homme peut encore l'accepter ou le refuser.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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