L'homme est-il voué au bonheur ou au salut ?
Résumé : La recherche du bonheur est à la fois la chose la plus naturelle et la plus difficile, tant les apparences peuvent induire en erreur. Depuis la Chute de nos premiers parents, en effet, la volonté humaine, créée bonne — et certes toujours nécessaire ! —, ne suffit plus pour nous guider. Un premier écueil est sans doute de survaloriser les besoins du corps au détriment de ceux de l'âme : les taux de suicide élevés chez les vedettes médiatisées le montrent bien. C'est aussi pourquoi les « béatitudes » évangéliques survolent de très haut les normes des dures règles des sociétés païennes. L'empereur philosophe Marc-Aurèle, plus conscient que beaucoup d'autres de la fragilité des situations humaines, ne vit le bonheur que dans une adhésion aveugle, donc au fond irrationnelle, au destin que nous réserve un ordre du monde imperturbable. La civilisation chrétienne surmonta ce paradoxe grâce au concept de Création, en y ajoutant l'amour personnalisé que le Créateur voue à chacun de nous. Dans cet esprit, l'on vit apparaître des souverains se proposant de réaliser le bonheur de leurs sujets, alors que le bonheur fait partie du « surcroît » promis à ceux qui surmontent leur volonté propre pour faire la Volonté de Dieu. S'ensuivirent des siècles de catastrophes, de guerres et de régression de l'art de vivre. Quelle leçon en tirer, sinon celle-ci : ce n'est pas le bonheur qu'il faut rechercher, mais le salut dont notre nature déchue ne peut se passer.
En toutes choses, il faut considérer la fin. Or, s'il est une constante à travers les familles humaines, c'est bien de viser au bonheur, de chercher à être heureux :« La félicité est la fin de l'espèce humaine : tous les hommes la désirent naturellement. Elle est donc un certain bien commun, à la portée de tous les hommes, si un obstacle ne les en prive pas 1. »
But quotidien, même en arrière-plan, à la fois pour nos actions dans la vie pratique comme dans l'effort de pensée chez un philosophe. Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! s'écrie Lucrèce dans son De Rerum Natura : « Heureux celui qui peut connaître les causes des choses ! »
Aussi la sagesse antique se présente-t-elle toujours comme une recherche pour discerner le vrai bonheur, pour dégager des scories des satisfactions sensibles — toujours insuffisantes et menacées — le métal pur d'une félicité supérieure. Pensons au proverbe « l'homme heureux n'a pas de chemise » ! L'étymologie nous signale bien la nature menacée du bon-heur. A l'heure favorable peut succéder une heure mauvaise, d'où le mal-heur, ce que traduit équivalemment le mot grec εὐημερία (euêméria) — littéralement « bon-jour, et aussi bonheur, prospérité » — comportant le préfixe adverbial du bon et du bien εὐ (eu) [prononcé œil], et donc associé à certains moments, pas à tous. Existe aussi le mot εὐτυχία (eutuchia), « bonne fortune, bon sort ».
Le bonheur est ainsi perçu comme éminemment désirable, mais toujours menacé. Si les peuples heureux n'ont pas d'Histoire, c'est bien parce que les récits historiques reviennent surtout sur les heures mauvaises : guerres, cataclysmes, crises, etc.
Le mot « bonheur » (96 fois en AT, 3 en NT, d'après la Concordance de la Bible de Jérusalem, Brepols, abbaye de Maredsous/Paris Cerf, 1981) est absent des Livres de la Genèse et de l'Exode, et le mot « heureuse » au féminin — en hébreu טובה [litt. « bonne, belle »] — n'y figure que deux fois : lorsque Dieu prédit à Abraham une vieillesse heureuse (Gn 15,15), puis lorsque cette dernière se réalise avec sa mort à 175 ans (Gn 25,8). « Bonheur » est même absent du récit évangélique.
L'adjectif « bienheureux » se rencontre 12 fois en AT, 6 fois en NT ; quant à « heureux », il revient 123 fois en AT, 55 en NT (Concordance, op. cit.). Et sur les 33 occurrences du mot « heureux », il n'en reste que 20 si l'on met à part les « béatitudes » : 9 chez Matthieu et 4 chez Luc — elles sont absentes des autres Évangiles ! Et beaucoup s'écartent du sens commun du mot ; ainsi en Luc 23, 29 : « Heureuses (Makariaï) les femmes stériles ! », répond Jésus aux femmes de Jérusalem venues le consoler sur le chemin du Golgotha. Il faudrait aussi retirer Luc 14,15 : « Heureux (Makarios) celui qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu ! »
Quant aux « béatitudes », leur style paradoxal les écarte subtilement, mais franchement, du bonheur tel qu'il est spontanément conçu. L'Ancien Testament rejoint, quand même, la pensée commune dans la définition du bonheur vrai, évoquée surtout dans les Livres sapientiaux comme les Psaumes — notamment le célèbre Ps 1, 1 « Heureux l'homme (qui ne marche pas dans les conseils des impies, etc.) : en hébreu האיש (ha-ysh), en grec Makarios anêr, en latin Beatus vir —, les Proverbes ou Sirac.
L'Écriture Sainte promet le bonheur à ceux dont la vie droite et modérée rejoint, au fond, les chemins de sagesse de toutes les nations. Mais elle n'en fait pas le critère décisif pour juger de la valeur d'une vie, du moins ici-bas ; elle n'en fait pas le but même de l'existence. « Quel avantage celui qui agit retire-t-il de la peine qu'il se donne ? » (Qo 3, 9). En réalité, ce verset désabusé de l'Ecclésiaste fait mieux comprendre l'importance du grand message évangélique : relativiser les soucis quotidiens.
« Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? [...] Cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 26 & 33).
Les biens de ce monde sont ainsi valorisés, mais à leur juste mesure, toujours relative. On dépasse ainsi la sagesse stoïcienne d'un Marc-Aurèle, l'empereur philosophe (121-180) qui, devant l'étonnant jeu de circonstances qui le conduisit sur le trône, mesurait bien la fragilité des situations et l'importance de savoir accepter les événements quels qu'ils soient 2 :
« As-tu vu cela ? Vois encore ceci. Ne te trouble pas ; simplifie ta vie tant que tu le peux. Quelqu'un a-t-il fait une faute ? C'est à son détriment qu'il l'a commise. Te survient-t-il un accident ? C'est fort bien ; car tout ce qui t'arrive t'était destiné dès l'origine et faisait partie de la trame universelle des choses » (XXVI).
A tous ceux qui recherchent la célébrité, Marc-Aurèle répond :
« Qu'est-ce donc après tout même que cette éternelle mémoire ? Une pure vanité. Alors à quoi donc devons-nous appliquer nos soins ? À une seule chose, et la voici : pensée dévouée à la justice ; activités consacrées au bien commun ; disposition à aimer tout ce qui nous arrive, comme chose nécessaire, comme chose familière, qui découle du principe et de la source d'où nous venons nous-mêmes » (XXXIII).
Ces pensées désabusées montrent bien les limites de la sagesse antique, trop consciente de la vanité apparente de chaque existence, donc prête à la sacrifier devant l'ordre général de l'univers, seule donnée stable et donc valide :
« Essaie de voir dans quelle mesure tu peux, toi aussi, réaliser la vie de l'homme de bien, qui sait se contenter du destin qu'il reçoit en partage dans l'ordre universel des choses, et qui se borne, en ce qui dépend de lui, à pratiquer la justice et à conserver la sérénité de son âme » (XXV).
Mais pourquoi se complaire en un ordre universel au fond indifférent à ce qu'il nous réserve, et que serait un bonheur tellement subjectif qu'il ne survient qu'avec l'adhésion de l'âme aux événements, quels qu'ils soient ?
Se mesure ici tout ce que la Révélation chrétienne a su apporter à la société antique avec le concept de Création. Certes, la volonté de Dieu prenait la place de l'ordre universel des choses, mais cette substitution changeait tout, puisque cet ordre avait été conçu et réalisé pour nous, comme toute l'Œuvre créée. Loin que les biens désirables ne le fussent qu'en apparence et que la satisfaction dût être relativisée au point d'en devenir arbitraire, par pure soumission à un destin implacable, nos besoins tant corporels que psychiques ou spirituels, acquerraient une bonté objective et une rationalité nouvelle. La solution n'était plus dans une sage indifférence, mais dans l'adhésion à une volonté supérieure, dans la confiance. Telle est une des leçons du « surcroît » évangélique.
Alors le mal, chez soi-même ou chez autrui, n'a plus à être accepté en tant que tel comme par le philosophe païen, puisqu'il n'est pas voulu par Dieu, mais simplement toléré en vue d'un plus grand bien. Alors l'empereur peut concevoir un bien collectif objectif et prendre des mesures pour y parvenir.
C'est ainsi qu'en dix siècles à peine la société européenne, chrétienne, élabora tout un style de vie en commun, toute une série d'inventions techniques majeures 3, et même de règles limitant les guerres en favorisant les arbitrages. Avec le temps, il en a résulté un droit international, toujours plus ou moins malmené on le voit bien aujourd'hui : les guerres médiatisées en cours résultent toutes deux du refus d'arbitrages, bel et bien édictés par des institutions supranationales instituées pour ce faire.
Notre société est donc depuis un siècle en régression par rapport au développement atteint au XVIIe siècle avec les traités de Westphalie (1648), qui admettaient une sorte d'égalité de droits entre les nations souveraines, quelle que fût leur taille ou leur puissance. C'est alors, à ce sommet atteint momentanément par la civilisation européenne, que surgit l'idée que le souverain devrait œuvrer au bonheur de ses sujets, non plus indirectement, selon la règle du « surcroît », mais à titre de finalité même des actes de gouvernement.
Ainsi, Louis XVI prétendit œuvrer au bonheur des Français, au détriment de ses attributions régaliennes, et cette bonne intention déboucha sur la catastrophe. Ce moralisme naïf lui fit écrire : « Ne vous occupez que du soin de remplir vos fonctions et de répondre à mes vues pour le bonheur de mes sujets qui sera toujours mon unique objet. »
Alors que l'Assemblée vient de le priver de ses pouvoirs et de sa garde, le 20 juin 1791, à la veille de sa fuite vers la frontière de l'Est, le monarque écrit de sa main une « déclaration du Roi » adressée à tous les Français, dans laquelle il explique qu'il n'a ménagé aucun effort tant qu'il « a pu espérer de voir renaître l'ordre et le bonheur ». Enfin, ses derniers mots sur l'échafaud, au bourreau Sanson et à ses assistants, seront : « Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m'inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français. »
Cette recherche d'un bonheur collectif par le moyen d'une politique annonçait tous les courants socialistes se proposant de bâtir une cité nouvelle où les citoyens seraient heureux par satisfaction de leurs besoins matériels et par évacuation de l'envie ou du ressentiment provoqué par l'inégalité des situations. Tâche de Sisyphe ! Quelle que fût la bonne volonté des chefs d'État ou des penseurs qui, durant deux siècles, donnèrent dans cette quête d'un bonheur découlant d'une politique, il faut bien constater que la même époque, avec la conscription en masse, fut aussi celle d'horribles hécatombes collectives, qui rendent presque anecdotiques les terribles destructions sélectives opérées jadis par les Vandales, les Huns ou les Mongols.
Si l'on en juge par le taux de suicides, critère sociologique aussi simple que pertinent, l'échec est patent et la prochaine étape vers le bonheur collectif, avec la « grande réinitialisation » annoncée par l'augure de Davos — « Vous ne posséderez rien et vous serez heureux ! » — nous semble annoncer le pire plutôt que le meilleur.
D'où vient donc que ce bonheur impulsé de l'extérieur échoue à satisfaire les vraies aspirations de l'humanité ? D'où vient que la liberté, entendue comme la faculté d'agir sans autres contraintes que celles que l'on a choisies, aboutisse à une insatisfaction permanente, d'autant plus inévitable que ce bonheur est fondé sur une méconnaissance de la nature humaine ?
Qui pourrait objecter au second terme de la formule de Klaus Schwab, et qui n'accepterait volontiers le premier terme s'il conduisait vraiment au second ? Mais il est une différence majeure entre certains souverains ou despotes du XVIIIe siècle, pas toujours très bien « éclairés », et les manipulateurs chevronnés du nôtre : un long siècle nous a fait voir et comprendre que les motifs avancés, pour justifier les actes de gouvernement, sont désormais toujours bien distincts des mobiles réels qui les animent. La quête d'un bonheur politique n'est donc qu'un leurre et, au fond, la preuve que les difficiles missions régaliennes — dont la nature reste aussi inchangée depuis des siècles que la nature humaine — ne sont plus assurées, preuve certaine cette fois-ci que le malheur des peuples sera l'inéluctable issue de tous ces modes de gouvernement.
A contrario, c'est donc le salut que, même sans le savoir, attendent les peuples. Autant le mot « bonheur » est rare dans la Bible, autant le mot « salut » ou le verbe « sauver » s'y rencontrent à foison : 136 occurrences dans l'Ancien Testament et 53 dans le Nouveau pour « salut » et, respectivement, 290 et 107 pour « sauver » ! Or, par définition, le salut vient de l'extérieur : nul ne peut être son propre sauveur et, au fond, il n'est qu'un seul Sauveur, celui que l'étymologie de son nom nous désigne comme tel. Jésus, Yéshoua' en langue sémitique, signifie en effet « YHWH Sauveur » (du verbe hébreu ישע yasha « sauver, aider »).
L'issue de ces siècles d'humanisme et de laïcisme forcenés pourrait donc bien surprendre les historiens rationalistes. Du fond de l'abîme, il n'est qu'un cri raisonnable : אתא מרנא Maran 'atha ! « Notre Seigneur est venu ! » ou מר א תא Maranatha ! « Seigneur, viens ! » ; en grec μαρὰν άθα (1 Co 16, 22 et Ap 22, 20).
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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