L'univers est-il fait pour l'homme ?
Résumé : L'astronomie moderne, depuis Copernic, nous habitue à penser que l'homme n'occupe aucune place ni aucun rang particulier dans l'univers, d'autant qu'il serait apparu fort tard dans la longue histoire du cosmos. Pourtant, les corps matériels et les êtres vivants qui nous entourent se laissent bien mieux comprendre selon la vision hiérarchique du monde, celle qui découle du récit biblique de la création : l'homme y apparaît en dernier, non de par son insignifiance, mais au contraire parce qu'il a mission de régir et de dominer sur tout le reste, étant la seule créature corporelle douée de conscience et capable de dialoguer avec Dieu. Sur cette alternative, la science contemporaine semble rejoindre la doctrine révélée.
Dans une récente émission radiophonique, où la question des greffes d'organes prélevés sur des animaux avait été évoquée, un auditeur réagit en disant : « la technique des xénogreffes ne me choque pas, mais dire que la Terre est faite pour l'homme, c'est aberrant ! » Cette remarque à chaud semble emblématique ; peu de nos contemporains auraient ne fût-ce que la pensée d'en disconvenir. Selon eux, comment l'homme, infime colocataire de la « planète Terre », pourrait-il prétendre que cet habitat non choisi résulte en réalité d'une Intention divine à l'origine de tout ce qui l'entoure ? Allant plus loin, bien des écologistes enseignent que l'homme est un parasite et que la vie sur Terre ne tiendra durablement que si l'empreinte laissée par l'humanité est drastiquement contenue, tant en réduisant le nombre de ces pollueurs qu'en contrôlant strictement leurs activités. Certes, l'on peut s'interroger sur l'apparente contradiction qui existe entre l'idée que l'homme est insignifiant dans l'univers[1], et la croyance que les actes de cet être lilliputien — qui, selon la doctrine évolutionniste, serait apparu fort tard dans la longue histoire de la Terre — aurait quelque influence sur un vaste environnement naturel déjà doté de multiples mécanismes régulateurs.
Pourtant, l'harmonie et les lois régulières, qui s'expriment sur la Terre comme dans le Ciel, pointent vers une Intelligence créatrice. Selon le mot humoristique si juste de Claude Tresmontant : « L'athéisme serait plus facile si l'univers n'existait pas ! » Or il existe bel et bien, que nous le voulions ou non, et le concept de Création fut au berceau de la science européenne, cet ensemble cohérent de connaissances si étoffées et si amples qu'il est devenu ce que nous désignons aujourd'hui comme la science, avec l'article défini, comme s'agissant d'une science unique et universelle, ce qui est, de fait, largement le cas.
Mais qu'il existe un Créateur, un Constructeur, voire un « Être suprême » à l'origine des choses, n'explique nullement que la Terre ait été faite spécialement pour l'homme ; après tout, ce dernier venu ne forme qu'une seule espèce parmi des myriades d'espèces vivantes. Ici, seul le « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob » — et non le « Dieu des philosophes et des savants », pour reprendre la formule de Pascal — est à même de nous renseigner, et Il eut le souci de le faire dans un recueil si largement traduit et commenté qu'il a fini par s'appeler le Livre par excellence, la « Bible » (selon le mot grec βιβλίον biblion, « papier, tablette, livre »[2]).
Alors, en effet, l'homme n'est plus livré à lui-même dans la quête de ses origines comme dans la recherche de sa fin, ce qui d'ailleurs revient au même, l'une étant le pendant logique de l'autre. Agir intelligemment, c'est agir en vue d'une fin. Si la destinée de l'homme est une vie éternelle, il ne peut être constitué exclusivement de matières périssables ; et si son origine le distingue des autres créatures, il ne peut être voué au même sort final. La Bible, tout comme les Pères de l'Église, sont ici explicites :
- « Qu'est-ce que l'homme pour que Tu te souviennes de lui, ou un fils d'homme pour que Tu en prennes soin ? » (He 2, 6) ;
- « Qu'est donc l'homme pour que Tu le connaisses, un fils d'homme pour que Tu prennes garde à lui ? » (Ps 144, 3) ;
- « Qu'est-ce que l'homme pour en faire un si grand cas ? » (Jb 7, 17), etc.
Toutes ces exclamations sous forme interrogative laissent comprendre que l'homme n'est pas une créature comme les autres, puisqu'il peut entrer dans un rapport personnel avec son Créateur : « [...] Aujourd'hui nous avons vu Dieu parler à l'homme et l'homme rester vivant » (Dt 5, 24) ; « Oui, Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité » (Sg 2, 23), et ce statut éminent — gage d'immortalité — découle immédiatement d'un verset inépuisable de la Genèse : « Dieu créa l'homme à son image : Il le créa à l'image de Dieu » (Gn 1, 27 & 9, 6).
Que les autres créatures aient été disposées en fonction de l'homme n'est donc ni choquant, ni « aberrant » ; elles aussi réclament une finalité, et les multiples services qu'elles rendent au genre humain sont comme appelés par leur nature sub-ordonnée. Dans un ensemble ordonné, il faut une hiérarchie des fins comme des êtres, et rendre service est la plus belle des fins. Le psalmiste chante YHWH « qui fait croître des plantes pour l'usage de l'homme » (Ps 104, 14). La Genèse distingue d'ailleurs un petit nombre d'animaux « domestiques », ceux qui sont prédisposés à s'apprivoiser et à se plaire au contact de l'homme. Le sixième Jour, en effet, « Dieu dit : "Que la terre fasse sortir des êtres animés selon leur espèce, des animaux domestiques [en héb. behemah], des reptiles et des bêtes de la terre selon leur espèce" [...] Et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1, 24 & 25). Et même si le texte est muet sur ce point, il existe aussi bel et bien des plantes domestiques, adaptées à leur culture et à leur récolte par l'homme[3].
Mais ce qui explique peut-être le mieux l'étonnement de notre auditeur, c'est surtout la perte de vue, aujourd'hui, de la nature hiérarchisée de l'univers. Tous les êtres y contribuent au bien commun universel qui est l'ordre et la perfection du cosmos. Chaque être en est une partie intégrante et, comme l'écrit Claude Eon, « chacune à sa manière et selon sa nature tend vers le degré de perfection et la place qui lui sont assignés. On ne peut donc concevoir l'ordre d'une manière purement spatiale ou formelle. L'ordre fait partie de l'être même des choses ».
Le langage traduit bien cette conscience hiérarchique quand il magnifie la prunelle de l'œil ou le cœur d'un animal. Il n'y a là aucune volonté de rabaisser les millions de bâtonnets qui tous contribuent à la claire vision ou les milliards de poils qui tous ornent le pelage et retiennent la chaleur interne. Mais l'harmonie naît d'une pluralité de notes distinctes, qui toutes n'ont pas la même valeur et dont l'absence ne crée pas le même vide. Le rôle du chef dans une entreprise comme dans une armée est premier, et ceci vaut encore quand même ce chef chercherait à déléguer le plus possible. L'Histoire militaire est remplie de retournements subits, qui voient une armée jusque-là victorieuse perdre pied et s'enfuir à la seule annonce de la mort de son chef.
Si le poisson pourrit par la tête, le redressement d'un peuple vient toujours d'en haut. On voit bien, dans les innombrables conciles locaux qui se tinrent au Moyen Âge — qu'ils fussent convoqués par des princes ou par des évêques — que l'inconduite des clercs (notamment la simonie) ou des nobles (avec la captation des bénéfices ecclésiastiques) est au premier rang des préoccupations. L'impératif démocratique ne peut rien changer à cet état des choses, car il relève de leur nature même. Nature des hommes d'un côté, mais aussi nature des éléments, dès lors qu'Adam avait été distingué dès l'origine pour dominer les êtres créés avant lui. Il est écrit de nos premiers parents : « et Dieu les bénit, et Il leur dit : "Soyez féconds et multipliez, remplissez la terre, soumettez-la, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se meut sur la terre" » (Gn 2, 28). Ce qui est dernier dans l'ordre de la réalisation était premier dans l'ordre de l'intention. Le récit des Six Jours s'arrête avec la création de l'homme, parce que l'univers atteignit alors sa perfection. À l'issue des cinq premiers Jours de la création — sauf du deuxième —, il est écrit : « Dieu vit que cela était bon [en héb. tov] ». Puis, le sixième Jour : « et cela était très bon [en héb. tov mehod] ».
Ce superlatif annonce que désormais l'univers n'est plus perfectible ; il comporte un être supérieur distingué de tous les autres, un être non seulement fait « à l'image » de Dieu, comme le sont tous les êtres, jusqu'aux cristaux dont la merveilleuse structure tridimensionnelle reflète la sagesse du Créateur[4], mais aussi « à Sa ressemblance », appelé qu'il est à imiter volontairement l'exemple divin qui lui serait donné en la personne du Fils. Dans la hiérarchie des êtres corporels, l'homme est donc le plus haut placé et le seul conscient de ce privilège, qui lui soumet d'office toutes les autres créatures. L'impératif qui lui est fait de « dominer » n'est que la conséquence de cette subordination générale par laquelle tous les êtres inconscients peuvent, à travers lui, remonter vers leur Créateur, participer à la louange qui Lui est due et trouver ainsi le vrai sens de leur existence. Ici, la taille comme le poids ne comptent plus. Dominer, c'est exercer le rôle du dominus, le maître de maison (domus, en latin) : veiller à ce que chaque objet et chaque familier soient à leur place et reçoivent ou donnent ce qu'il leur revient de donner ou de recevoir. Rien n'invite, dans le commandement divin, à détruire gratuitement, à mésuser ou à mépriser. Mais il suffit que la mort spirituelle entre en Adam pour que les fruits de la désobéissance affectent toute la Création : « Par un seul homme le péché est entré dans le monde et, par le péché, la mort » (Rm 5, 12). Si ce verset ne signifiait que la mort spirituelle, il s'agirait d'une tautologie, absurde dans un tel Texte. Mais s'il est pris à sa juste valeur, il signifie que la mort, phénomène inexplicable[5], n'a pas toujours existé, ni donc le vieillissement, et peut-être jusqu'à l'entropie, phénomène inexplicable lui aussi.
Notre auditeur, qui trouve aberrant que la Terre soit faite pour l'homme, est donc très éloigné de semblables considérations sur la hiérarchie des êtres, qui faisait dire à saint François de Sales : « L'homme est la perfection de l'Univers, l'esprit est la perfection de l'homme, l'amour est la perfection de l'esprit, et la charité est la perfection de l'amour. »
Il voit surtout l'immense disproportion de taille entre la vaste Terre et l'homme qui l'habite : 3,5 millionièmes ! Il croit savoir, selon la vision scientiste du monde, que l'homme a surgi non d'une intention, mais d'une heureuse réaction moléculaire, au hasard d'innombrables chocs d'atomes crochus, survenus durant plusieurs milliards d'années. Mais il ne sait sans doute pas qu'un savant aussi estimable que William Thomson, devenu Lord Kelvin[6], un des fondateurs de la thermodynamique, écrivait : « La terre est un habitacle conçu pour l'homme. » Cette « intelligence intentionnelle », que Claude Bernard constatait dans la physiologie, Kelvin, lui aussi, l'apercevait jusque dans les lois de la physique.
Le « principe anthropique » proposé par Brandon Carter en 1974 revient à généraliser la remarque de Thomson. Carter constate un « réglage fin » des paramètres fondamentaux de l'univers. De minimes écarts dans la masse des particules, la constante de gravitation, la distance au Soleil, etc., auraient pour effet de rendre la vie impossible sur terre. Il a donc fallu, pour « régler » l'univers physique, cette « intelligence intentionnelle » découverte par Bernard dans son propre domaine biologique.
Or la vie extraterrestre, malgré les budgets publics considérables consacrés à sa recherche et à la détection de signaux intelligents parcourant l'espace intersidéral[7], est aux abonnés absents et le restera. Un chercheur à l'Institut d'Astrophysique Spatiale, Jean-Pierre Bibring, a publié il y a trois ans un livre au titre significatif : Seuls dans l'Univers[8]. Pour l'auteur, pourtant évolutionniste, « l'unicité de la vie » (titre de la deuxième partie), « l'extraordinaire singularité de son chemin évolutif » (p. 197), « l'énigme de la chiralité »[9] (p. 166), etc., confirment « l'unicité de la Terre » si on la considère comme une planète parmi les autres (p. 212). D'où le titre de son livre.
Il existe donc une large convergence d'idées sur ce thème et qui se produit chez des intellectuels manifestement imperméables à la convergence de leur démarche avec les vérités religieuses. Pour Jean-Pierre Bibring, avant l'ère spatiale, on avait pu penser — ce fut le cas d'Emmanuel Kant[10] — que les planètes étaient d'autres terres et les étoiles d'autres soleils. Le matériau commun avait forcément dû former des corps identiques. Or même les comètes, objets relativement simples, sont toutes différentes, si bien qu'on ne peut « sans discernement déduire de l'analyse de l'une d'entre elles des informations valables pour l'ensemble » (p. 146).
Ainsi coexistent dans l'univers des lois générales souvent mathématisables et des singularités individuelles : il n'existe pas deux feuilles d'érable identiques dans toutes les forêts du Canada ! Comment mieux l'expliquer que par la toute-puissance et la sagesse insondable répandue à profusion par le Créateur dans toute Son œuvre ? Or, comme Francis Sanchez l'a montré dans Anthropocosmos et confirmé dans des études plus récentes encore[11], l'homme se trouve, avec sa taille, sa masse et la fréquence de son système neuronal, au centre harmonique des grandeurs caractéristiques de l'univers, tant vers l'espace stellaire qu'à l'échelle de la microphysique. Les corrélations mathématiques obtenues sont de loin trop précises pour nous permettre d'invoquer le hasard (p. 240). De là ce néologisme « solanthropie » pour caractériser la singularité et l'unicité de l'homme dans le vaste cosmos. Encore ne s'agit-il ici que de considérations de physicien, de proportions mathématiques. Si l'on y ajoute toutes les considérations psychologiques, morales, esthétiques et métaphysiques que nous avons évoquées, nous pourrons plus que jamais redire avec saint Jean Bouche d'Or dans ses homélies : « C'est Dieu qui a créé pour nous tout cet univers[12]. »
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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