Mendeleïev, Witte et la renaissance du potentiel révolutionnaire perdu de la Russie de 1905

Par Matthew EHRETRevue n°114Histoire, Politique, Économie
Mendeleïev, Witte et la renaissance du potentiel révolutionnaire perdu de la Russie de 1905

Résumé : À la veille de la Première Guerre mondiale, la Russie était en croissance économique rapide : elle n’a retrouvé ce niveau de production qu’en 1953 ! La Révolution dite russe eut donc aussi pour effet d’éliminer un concurrent commercial. Or le ministre des Finances Sergueï Witte travaillait en bonne entente avec les Américains, d’autant mieux que la Russie avait soutenu la Fédération nordiste lors de la guerre de Sécession. Il y eut donc une époque favorable aux grands projets transnationaux (dont le train Bagdad-Berlin), époque à laquelle la guerre mit un terme. On comprend ainsi que les forces puissantes, qui orchestrent ces grands conflits, cherchent plutôt à entraver les progrès véritables qu’à les favoriser. Serait-ce absurde d’y voir la patte du Prince de ce Monde, aussi à l’aise dans le sang et la famine que dans les excès d’abondance quand il s’agit de faire oublier aux hommes leur vocation surnaturelle ?

Dans mon dernier article de cette série historique, j’ai tenté de faire la lumière sur les raisons invoquées par le Président Poutine pour affirmer que la révolution bolchevique avait fait beaucoup plus de mal que de bien à l’humanité, il y a plus d’un siècle.

Ma première intention était de démontrer que les événements révolutionnaires de 1905, puis de 1917, présentaient de nombreuses caractéristiques d’un changement de régime dirigé par l’étranger, qui a perturbé un véritable processus révolutionnaire alors en cours.

Dans cette suite, j’aimerais approfondir la période 1867-1905, marquée par un vaste potentiel révolutionnaire qui a balayé le monde et que la contre-révolution de 1905 et 1917 a fait dérailler.

Un processus révolutionnaire s’épanouit

La fin du XIX e siècle a été façonnée, dans une large mesure, par la croissante alliance américano-russe qui a sauvé les États-Unis de la dissolution pendant la guerre civile. Grâce à une diplomatie magistrale, le tsar Alexandre II déploie la marine russe pour aider Lincoln dans ses efforts pour préserver l’Union. Il envoie un message direct à l’Angleterre et à la France : tout effort direct pour rejoindre la confédération dans une guerre contre Lincoln serait considéré comme un « casus belli » par les Russes. Cette alliance américano-russe accrut encore sa force en 1867, lorsque des hommes d’État russes ont organisé la vente de l’Alaska à la République dans le but d’étendre les lignes télégraphiques et ferroviaires à travers les Amériques et le détroit de Béring avant la fin du siècle. En 1890, les réseaux pro-américains en Russie avaient finalement lancé la construction du chemin de fer transsibérien, qui allait bientôt transporter des locomotives Baldwin fabriquées à Philadelphie sur un terrain accidenté de 9 289 km.

L’élan en faveur de la croissance d’une alliance internationale multipolaire de nations a continué d’augmenter et, ce, malgré le revers des dirigeants assassinés, Abraham Lincoln, James Garfield et le tsar Alexandre II. En 1890, les plans du gouverneur du Colorado William Gilpin pour un chemin de fer cosmopolite, s’étendant sur toutes les nations de la terre, présentaient une belle vision du monde alors en train de naître.

En Russie, le ministre des Finances Sergueï Witte a dirigé un réseau de bâtisseurs de nations qui ont travaillé en étroite collaboration avec des collaborateurs partageant les mêmes idées en France, en Allemagne, en Chine et aux États-Unis [1] .

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Le projet Gilpin de routes commerciales internationales (1890).

Les dénominateurs communs de ces mouvements nationalistes étaient : 1) l’application du protectionnisme pour développer les secteurs manufacturiers nationaux ; 2) l’utilisation de la banque nationale/du crédit productif ; 3) les projets d’infrastructure à grande échelle ; 4) l’accent mis sur l’éducation/science et 5) la construction de chemins de fer pour accélérer l’interconnexion au sein des nations coopérantes.

Dans tous les cas, le libre-échange britannique, la spéculation et l’usure étaient complètement rejetés en faveur de ce système supérieur d’économie politique.

Comme l’a souligné l’historien William Jones dans ses volumineux écrits sur le sujet et dans sa conférence de 1995, c’est Witte qui, en tant que ministre des Finances de 1891 à 1903, a réorganisé l’économie russe, banni le libre-échange au profit du protectionnisme [2] , stabilisé le rouble en mettant fin à la spéculation en le rattachant à l’or et abaissé les taux d’intérêt pour favoriser le développement interne. Il a en outre imposé des contrôles stricts sur les investissements directs étrangers, s’assurant ainsi que son ministère (et non des prêteurs d’argent londoniens mal intentionnés) restait maître de la politique économique de la Russie.

Le transsibérien : le « système américain » mis en œuvre en Russie.

Le transsibérien : le « système américain » mis en œuvre en Russie.

Avec une monnaie stabilisée qui avait gagné la confiance des investisseurs internationaux, Witte put également créer un nouveau système de banque nationale, chaque nouvelle gare ferroviaire le long de la ligne du Transsibérien étant autorisée à établir une succursale bancaire, afin de faciliter les prêts aux citoyens et à l’industrie. La grande Sibérie et l’Arctique sous-développés ont réveillé une forme de « Destinée manifeste » russe, dont Witte, guidé par un esprit similaire à celui qui avait animé les meilleurs patriotes du système américain au XIX e siècle et qui ressemble aux ambitions chinoises d’aujourd’hui de « partir à l’Ouest », visait à développer tout le potentiel.

Cette conception positive de la « destinée manifeste » n’est pas du tout liée à l’exploitation et à l’impérialisme comme on l’enseigne généralement, mais plutôt au dépassement créatif des limites de la croissance par une extension spirituelle-intellectuelle et économique du meilleur de la civilisation, animée par l’amour du progrès scientifique et technologique.

Dimitri Mendeleïev : scientifique et bâtisseur de nation

Witte a créé plus de 100 nouvelles écoles commerciales et techniques à travers la Russie, avec l’aide de son proche collaborateur Dimitri Mendeleïev, qui a non seulement découvert la table des éléments qui porte son nom, mais a également dirigé le Comité du tarif protecteur. Tout au long de ses écrits et de ses discours, qui s’étendent sur 40 ans de service public, Mendeleïev a encouragé une nouvelle culture de renaissance des scientifiques citoyens. Il a également polémiqué contre le libre-échange d’Adam Smith, qu’il comparait à la croyance absurde en une substance mystérieuse appelée « phlogiston » [du grec φλογιστός phlogistos, « consumé par la flamme »], que les scientifiques croyaient autrefois être la cause de la rouille.

S’attaquant à la déplorable dévotion religieuse envers le libre-échange britannique, qui imprègne l’élite russe, Mendeleïev écrit dans son rapport sur les tarifs douaniers de 1891 :

« Je considère qu’il est de mon devoir, en partie pour défendre la science véritablement contemporaine et en progrès, de dire ouvertement et à haute voix que je suis pour un protectionnisme rationnel. Le libre-échangisme en tant que doctrine est très chancelant ; la forme d’activité du libre-échange ne convient qu’aux pays qui ont déjà consolidé leur industrie manufacturière ; le protectionnisme en tant que doctrine absolue est la même sorte d’absurdité que l’absolutisme du libre-échange ; et le mode d’activité protectionniste est parfaitement approprié maintenant pour la Russie, comme il l’était pour l’Angleterre en son temps [3] . »

Mendeleïev faisait partie de la délégation russe qui visita les États-Unis à l’occasion de l’Exposition du centenaire en 1876, organisée par le conseiller économique de Lincoln, Henry C. Carey, où étaient présentées les réalisations scientifiques et industrielles rendues possibles dans la jeune République au cours de ses cent premières années.

Deux moyens de recouvrement de la dette : la solution britannique en Inde avec le libre-échange absolu et ses conséquences (la famine) ; la solution américaine avec le protectionnisme bien conçu et les prêts à la productivité, telle que manifestée à l’Exposition du centenaire des États-Unis en 1876.

Deux moyens de recouvrement de la dette : la solution britannique en Inde avec le libre-échange absolu et ses conséquences (la famine) ; la solution américaine avec le protectionnisme bien conçu et les prêts à la productivité, telle que manifestée à l’Exposition du centenaire des États-Unis en 1876.

À son retour en Russie, Mendeleïev se fit le champion de ce système en occupant le poste de directeur exécutif de la Southwestern Railway Company et de chef du département ferroviaire du ministère des Finances, en étroite collaboration avec le ministre des Finances Ivan A. Vichnegradski.

Il est simultanément nommé scientifique à la tête du Bureau des poids et des normes, où il introduit le système métrique en Russie et dirige l’évaluation du potentiel minéral de l’Extrême-Orient russe, qui jouera un rôle essentiel dans le développement de la Russie au cours du siècle à venir.

Mendeleïev s’en prenait à ceux qui affirmaient que l’humanité se devait de s’adapter aux limites que la nature lui imposait : « La philosophie de Jean-Jacques Rousseau… pour une existence de “retour à la nature”, est semi-enfantine. Car dans une société patriarcale, ainsi que chez les animaux supérieurs, il y a une limite définie à la croissance, mais les êtres humains, pris dans leur ensemble, ne reconnaissent aucune limite de ce genre. »

Mendeleïev avait compris que la seule façon d’éviter les effets destructeurs du chaos révolutionnaire marxiste était d’élever tous les citoyens à travers le progrès physique, intellectuel et spirituel. Dans ses Principes de Chimie , Mendeleïev écrit : « La chimie est étroitement liée au travail du fabricant et de l’artisan. Elle est un élément utile et un moyen de promouvoir le bien-être général. Dans ce pur plaisir éprouvé à l’approche de l’idéal, dans l’ardeur à écarter le voile de la vérité cachée et même dans la discorde qui existe entre les différents travailleurs, nous devrions voir les gages les plus sûrs d’un progrès scientifique ultérieur. »

La paix à l’étranger et le progrès chez soi

Le travail de Witte et Mendeleïev porta ses fruits et, en 1900, l’industrie ferroviaire russe employait directement 400 000 personnes et des millions dans les secteurs secondaire et tertiaire, ce qui a largement contribué à sortir la société russe de la misère (7/8 èmes de la population vivaient au niveau de subsistance en 1890). Entre 1892 et 1903, la production de charbon dans le bassin du Donets a triplé, la production de fonte brute a triplé et les industries pétrolière, chimique et métallurgique se sont épanouies.

Entre 1892 et 1901, 23 836 km de rails sont construits (contre 8 795 km entre 1879 et 1892).

Les importations de céréales en provenance de Sibérie sont passées de 10 000 tonnes à 70 000 tonnes au cours de la même période.

Witte travailla ardemment pour garantir des traités de coopération gagnant-gagnant afin de se libérer des intrigues britanniques, comme en témoignent la Banque russo-chinoise et le Chemin de fer oriental chinois de 1895, qui impliquaient tous deux une forte coopération avec la France du ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux. Ce dernier, avec Witte et leurs collaborateurs allemands fidèles à la vision stratégique de Bismarck, ont toujours concentré leurs efforts sur une entente de coopération nécessaire pour éviter de tomber dans les pièges britanniques qui pourraient déclencher un bain de sang.

Après 1876, les convertis au « système américain » en Europe : Witte, Bismarck, Sadi Carnot (assassiné en 1894) et Friedrich List.

Après 1876, les convertis au « système américain » en Europe : Witte, Bismarck, Sadi Carnot (assassiné en 1894) et Friedrich List.

Witte avait indiqué sa profonde compréhension de la nature du Grand Jeu dans une lettre adressée en 1897 à l’empereur Wilhelm, dans laquelle il exhortait le dirigeant à signer un traité de paix avec la Russie, qui aurait créé une alliance continentale russo-allemande-française pour le progrès, afin d’éviter une tempête à venir. Dans sa lettre, Witte écrit :

« Imaginez, votre majesté, les pays européens unis en une seule entité, une entité qui ne gaspille pas de vastes sommes d’argent, de ressources, de sang et de travail en rivalités entre eux, qui ne soit plus obligée d’entretenir des armées pour faire la guerre entre eux, qui ne forme plus un camp armé, comme c’est le cas actuellement, chacun craignant son voisin. Si cela était fait, l’Europe serait beaucoup plus riche, beaucoup plus forte, plus civilisée, ne descendant pas sous le poids de la haine mutuelle, de la rivalité et de la guerre… MAIS si les pays européens continuent dans leur voie actuelle, ils risquent de grands malheurs. »

Le système américain de Friedrich List en Russie

Ce système s’inspirait directement des travaux de l’économiste nationaliste Friedrich List, dont les écrits incroyablement populaires ont guidé la pensée stratégique de la Russie à un degré bien supérieur à tout ce que l’on pouvait trouver dans les deux extrêmes d’Adam Smith ou de Karl Marx.

Witte lui-même a supervisé la traduction du Système national d’économie politique de List en 1891, s’assurant ainsi que List devienne un guide pour tous les économistes et administrateurs sous son autorité.

Ayant inventé le terme « Système américain d’économie politique » après son voyage de cinq ans aux États-Unis, entre 1825 et 1830, Friedrich List devint un champion mondial du progrès, menant la création du Zollverein allemand ( alias Union douanière) et polémiquant sans relâche contre le libre-échange britannique. La compréhension de l’économie par List est illustrée par cette citation souvent citée par Witte :

« Plus le génie de la découverte et de l’amélioration industrielle ainsi que du progrès social et politique avance rapidement, plus la distance entre les nations stationnaires et celles qui sont progressivement augmentées est grande, et plus le péril de rester en arrière est grand. »

Ces hommes d’État bâtisseurs de nations savaient qu’il existait deux approches opposées pour résoudre le mécanisme de la « lutte des classes » : 1) la révolution violente du prolétariat ; ou 2) l’encouragement du progrès scientifique et technologique guidé par une coopération gagnant-gagnant et un développement centré sur l’homme autour d’une harmonie d’intérêts.

La philosophie qui animait cette perspective est résumée par la déclaration de Witte : « Avec l’investissement dans l’industrie, le puissant stimulus de l’intérêt personnel suscite une curiosité et un amour de l’apprentissage tels qu’ils font d’un paysan illettré un constructeur de chemin de fer, un organisateur audacieux et progressiste de l’industrie et un financier polyvalent. »

Considérant la construction ferroviaire comme bien plus qu’une simple « infrastructure », Witte y voyait une force civilisatrice, déclarant en 1890 : « Le chemin de fer est comme un levain, qui crée une fermentation culturelle au sein de la population. Même s’il traversait sur son chemin un peuple absolument sauvage, il l’élèverait en peu de temps au niveau requis pour son exploitation. »

Lorsqu’on lui demande dans quelle case idéologique il se situe, Witte écrit : « Je ne suis ni libéral ni conservateur ; je suis simplement un homme civilisé. Je ne peux pas envoyer quelqu’un en Sibérie simplement parce qu’il ne pense pas comme moi et je ne peux pas lui retirer ses droits civils simplement parce qu’il ne vénère pas Dieu dans la même église que moi. »

Des années plus tard, Witte a décrit comment il a vaincu des obstacles insurmontables dans les premières années de son administration en disant : « Confronté à une grave pénurie de locomotives, j’ai inventé et appliqué le système de circulation pratiqué depuis longtemps aux États-Unis et connu aujourd’hui sous le nom de “système américain”. »

L’Empire britannique, qui a toujours compté sur le maintien de nations divisées, sous-développées et dépendantes de l’utilisation de la navigation maritime, n’a pas trouvé cela amusant.

Le système britannique frappe

En contrôlant les goulots d’étranglement maritimes internationaux, la Petite Île a pu exercer son influence sur le monde entier en tant qu’hêgémon [du grec ἡγεμων hêgémôn, « guide, chef, gouverneur »] pendant plus de deux siècles.

Grâce à l’application vigoureuse des doctrines du laissez-faire en matière de libre-échange, les nations n’ont pas pu se protéger de la guerre financière lancée par la cité de Londres contre les États victimes. Cette guerre financière a pris de nombreuses formes, allant des attaques spéculatives aux prêts usuraires, en passant par la culture de rente et même le trafic de drogue, sans oublier le dumping de marchandises bon marché afin d’écraser la production locale.

Toute personne souhaitant s’engager dans une planification à long terme de la construction de couloirs de transport terrestres via le rail, les routes et l’industrie, serait facilement sabotée si le système britannique dominait ses économies.

Bien que le chemin de fer transsibérien ait été achevé en 1905, une guerre russo-japonaise manipulée par les Britanniques (de 1904 à 1905) a dévasté l’économie ainsi que la quasi-totalité de la marine russe.

Non seulement les 200 millions de dollars de prêts accordés par le financier américain Jacob Schiff, d’origine allemande, ont graissé les rouages de la guerre, mais l’Alliance anglo-japonaise de 1902 garantissait que les Japonais, militairement avancés, trouveraient une victoire facile sur la Russie, car le traité garantissait le soutien militaire britannique au Japon si une seconde partie se joignait pour aider la Russie. Le 28 mai 1905, les deux tiers de la flotte russe furent détruits lors de la bataille du détroit de Tsoushima et tous les projets de routes commerciales Sibérie-Pacifique se virent anéantis.

Avec cette défaite, la trajectoire prévue pour les espoirs d’industrialisation de Witte s’est rapidement effondrée et le monde a commencé de glisser vers la première d’une série de guerres et de révolutions de couleur, qui allaient ensanglanter le XX e siècle.

Le retour de Witte

Au milieu de la dévastation de la guerre, un effort de courte durée a été fait par les conseillers les plus sains du tsar Nicolas II, y compris le grand-duc Nikolaï Romanov et la mère du tsar, pour ramener Witte dans une position d’autorité après avoir été bêtement renvoyé en 1903 [4] . Ces personnalités avaient compris que Witte était l’homme d’État le plus qualifié pour sortir la Russie de la course au chaos dans laquelle elle se trouvait enfermée.

La première tâche de Witte en tant que Premier ministre était de consolider un traité de paix avec le Japon en faisant le moins de concessions possible de la part de la Russie vaincue. Sa seconde tâche majeure était de mener à bien des réformes constitutionnelles radicales, nécessaires pour éteindre la ferveur révolutionnaire naissante de millions de Russes, alors organisée par des gens comme Trotsky, Lénine, Parvus et une vaste gamme de révolutionnaires dirigés par Londres. Witte commenta sa nouvelle mission en disant : « Quand un égout doit être nettoyé, on envoie Witte. Mais dès qu’il y a du travail plus propre et plus agréable, il y a plein d’autres candidats. »

Witte accomplit la première tâche en revenant en Russie après des mois de négociations aux États-Unis en héros. À son retour, il s’empressa de rédiger le Manifeste d’octobre 1905, qui appelait à des changements radicaux dans tous les aspects de la gouvernance russe. Repoussant ceux qui souhaitaient supprimer violemment tous les mouvements de protestation, Witte déclara avec perspicacité :

« Le mouvement actuel pour la liberté n’est pas de naissance récente. Ses racines sont ancrées dans des siècles d’histoire russe. La liberté doit devenir le mot d’ordre du gouvernement. Il n’existe aucune autre possibilité pour le salut de l’État. La marche du progrès historique ne peut être arrêtée. L’idée de la liberté civile triomphera : si ce n’est par la réforme, alors ce sera par la voie de la révolution. Le gouvernement doit être prêt à suivre la voie constitutionnelle. Le gouvernement doit s’efforcer sincèrement et ouvertement d’assurer le bien-être de l’État et non de protéger tel ou tel type de gouvernement. Il n’y a pas d’alternative. Le gouvernement doit : soit se placer à la tête du mouvement qui s’est emparé du pays, soit l’abandonner aux forces élémentaires qui le mettent en pièces. »

Ce Manifeste du 30 octobre 1905 prétendait transformer la Russie en une monarchie constitutionnelle, élargir les droits civils de tous les citoyens, garantir la liberté de la presse, la liberté d’association, le droit de vote, le droit de former des syndicats et la création de la première Douma . Witte a également fait pression pour une vaste réforme agraire visant à donner aux paysans le pouvoir de posséder et d’exploiter leurs propres terres.

Cependant, toutes ces réformes furent rejetées par les organisations révolutionnaires en plein essor, qui choisirent de faire pression pour un changement de régime. Les ennemis de Witte au sein de la cour profitèrent de cette instabilité pour organiser son licenciement en avril 1906 et bientôt une main de fer s’abattit sur la population rebelle (provocateurs anarchistes et innocents confondus), donnant lieu à de nouveaux griefs revanchards, qui atteindront le point d’ébullition dans la décennie suivante. Pour avoir une idée de la tension de l’époque, entre 1905 et 1916, des centaines d’assassinats et d’attaques terroristes lancés par des cellules terroristes comme « Les Cent-Noirs » ont fait des dizaines de milliers de morts, dont des centaines de politiciens russes. Witte et son lourd successeur Peter Stolypine ont survécu de justesse à plusieurs attentats qui ont eu lieu en 1906 [5] (Stolypine étant finalement tué en 1911).

La chute tragique et le renouveau prometteur de la créativité dans l’art de gouverner

Malheureusement, la floraison du nouveau système d’États-nations coopérant dans le cadre d’une communauté de progrès et d’intérêts communs a été anéantie par une multitude d’assassinats, de révolutions de couleur et de guerres sans fin :

Le système avorté de Witte-Mendeleïev était fondamentalement anti-malthusien, anti-système fermé et lié à l’auto-amélioration constante de la nation et de son peuple. Il n’a jamais été « de gauche » ni « de droite » selon les définitions conventionnelles que l’on nous donne suivant la dichotomie marxiste/communiste vs libéral/capitaliste.

Ce système ne dichotomisait pas alors, et ne dichotomise pas aujourd’hui, la liberté de l’individu citoyen et le bien-être de la société dans son ensemble. Il était et reste fondamentalement guidé par le concept de l’humanité en tant qu’espèce créée à l’image d’un Créateur vivant, capable de conceptualiser puis de transcender les limites relatives à la croissance qui pèsent sur notre potentiel à tous les stades de la société. Ce système reconnaît que ces limites sont uniquement dues aux limites de la connaissance et de la moralité. La tension entre ces deux systèmes : ouvert vs fermé / multipolaire vs unipolaire, a été au cœur de l’histoire, y compris les causes de la révolution de couleur bolchevique.

Alors que les représentants de cette meilleure tradition ont malheureusement disparu de la vue des nations de l’ordre libéral transatlantique fondé sur des règles, les dirigeants eurasiens ont commencé à faire renaître cette qualité d’art politique.

Une figure de proue de ce renouveau est mise en évidence par les récentes remarques de Sergueï Glaziev, économiste russe de renom et dirigeant de la CEE [6] , qui a déclaré dans un récent entretien intitulé « Les idées dirigent le monde » :

« Pendant de nombreux siècles, la Russie, qui se battait pour avoir une place au soleil dans ce monde, a montré des miracles d’abnégation, des miracles de construction de nouvelles significations. Et lorsque ces nouvelles significations pénètrent dans l’âme des gens, un essor se produit dans la société, une opportunité se présente de créer de nouvelles choses et d’être “en avance sur le reste de la planète. ” Cette capacité remarquable ou cette aptitude à surmonter les difficultés est, à mon avis, la première composante de cette idéologie profonde qui est inhérente à l’ensemble du peuple russe. Ils n’ont pas peur des difficultés et parfois même “créent des difficultés et les surmontent héroïquement.” Mais, indépendamment du fait que nous créions nous-mêmes ces difficultés par nous-mêmes ou que nos “partenaires” nous aident en cela, nous devons comprendre que les difficultés ont été, sont et seront toujours là. La théorie du développement économique à long terme, que je poursuis actuellement, montre qu’à mesure que la société humaine se développe, des limites à la croissance apparaissent, des périodes de stagnation et des menaces pour le développement de l’existence même de l’humanité apparaissent, qui doivent être surmontées. Le principe de surmonter ces limites, ces difficultés, ces menaces, de lutter pour quelque chose de nouveau, de positif, de créer de nouvelles opportunités pour le développement non seulement de la Russie, mais de toute l’humanité : voilà, je crois, le principe clé de l’idéologie qui se trouve au plus profond du caractère russe. »

Glaziev faisait ici une remarque importante : l’ensemble spécifique d’idées appelé à gouverner la Russie dans la tempête de l’avenir doit avoir certaines caractéristiques universelles.

Ces caractéristiques ne sont pas limitées à l’expérience russe, mais sont applicables à toutes les sociétés et sont motivées, comme l’a noté Glaziev, par le mandat de surmonter constamment nos limites de croissance. Cela se fait notamment en augmentant le rythme des sauts créatifs, guidés par la raison et la conscience vers des formes toujours plus riches de découvertes de ces lois causales invisibles qui règlent l’univers. Au fur et à mesure que des découvertes sont faites grâce à l’encouragement du progrès scientifique, de nouvelles possibilités de traduire ces idées en progrès technologiques doivent être offertes, sans que l’on suppose que ce processus soit terminé.

Comme l’ont compris Lincoln, Witte, Mendeleïev et d’innombrables grands hommes d’État du passé, c’est cet élément de principe de la condition humaine qui place notre espèce à part et au-dessus de toutes les autres espèces de la biosphère. Les limites de la biosphère ne dominent la destinée de l’humanité que lorsque nous permettons à la loi de la jungle, plutôt qu’à celle de la civilisation, de façonner notre monde… comme l’exigent tous les Empires.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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