Peindre la Sainte Face
Résumé : Rejoignant ses trois sœurs, Marie, Pauline et Thérèse, au Carmel de Lisieux, en 1895, Céline Martin prit le nom de Sœur Geneviève de la Sainte Face. Pauline, Mère Agnès de Jésus, était alors la Mère Supérieure et Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus s'occupait des novices : Céline fut heureuse de bénéficier de ses enseignements spirituels. Dans son livre autobiographique, Histoire d'un tison arraché au feu 1, elle explique qu'elle doit à sa sœur Thérèse sa dévotion pour la Sainte Face de Jésus-Christ et elle raconte en détails comment elle fut amenée à peindre la Sainte Face du « Saint Suaire », le Linceul de Turin.
Mon oncle s'intéressant beaucoup aux questions scientifiques, qu'il suit de près, se procura le livre de Mr Vignon intitulé Le Linceul du Christ. Lorsqu'il eut pris connaissance de cet ouvrage, il nous le passa. Mais on le regarda avec indifférence, notre Mère 2 n'avait pas le temps d'étudier ce sujet et les gravures, vues à la hâte, ne l'avaient pas séduite. Cependant je demandai le livre avant qu'on le renvoyât à son propriétaire. C'était au commencement du silence du soir, j'étais seule dans notre petite cellule. Je ne puis dire l'impression que je ressentis en contemplant les traits de mon Jésus... J'étais muette d'émotion, il me semblait que je Le voyais en personne. Oui, c'était bien Lui, je le reconnaissais, Lui, Dieu, qui se dépeint ainsi dans la Sainte Écriture : « Miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, qui conserve sa grâce jusqu'à mille générations, qui pardonne l'iniquité, la révolte et le péché » (Ex 34, 7).
Lui qui, au soir de sa Passion, nous laissa pour héritage « sa Paix » (Jn 20, 19-21) après nous avoir donné le moyen de la garder, en nous disant : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes » (Mt 11, 29).
[INSERT IMAGE: Fig. 1. La Sainte Face peinte par Céline.] [INSERT IMAGE: Fig. 2. La Sainte Face du Voile de Véronique.]
Une assistance céleste
Céline explique ensuite qu'elle a toujours peint très laborieusement, au prix de beaucoup d'efforts à chaque fois, mais qu'elle a pu bénéficier de l'assistance céleste de la Sainte Vierge, à qui elle s'est recommandée pour cette tâche. Elle en donne un exemple probant.
C'était à propos des portraits de Thérèse devant illustrer l'Histoire d'une âme. Pour ceux-là, jamais je ne pris une seule minute sur le temps des emplois ; je les faisais tous pendant les silences de midi en été dont le temps est libre et, le soir, à la lumière. Parfois, lorsque la chaleur était excessive, j'avais un grand besoin de faire quelques minutes de sieste puisque c'est permis. Alors je me couchais par terre sur le plancher devant mes dessins, comme un pauvre chien aux pieds de son Maître, puis après avoir sommeillé 5 minutes, je reprenais mon dur labeur, car il n'y avait pas de temps à perdre.
Malgré que la Sainte Vierge me rendait mon talent au centuple, j'avais souvent bien des insuccès et je ne réussissais qu'au prix de peines inouïes. Un jour que je faisais le portrait de « Thérèse et son Père » et qu'il était complètement manqué, notre Mère 3 me dit qu'il fallait le finir le soir même et, dans ce but, elle m'envoya travailler pendant la récréation du soir. Mais peine perdue ! Si Thérèse était bien, Papa n'était pas du tout ressemblant et il n'y avait plus d'espoir, le papier usé était devenu intravaillable et je ne faisais que l'encroûter de plus en plus.
[INSERT IMAGE: Fig. 3. Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face.]
Découragée, j'allais trouver notre Mère qui fit signe à mes deux sœurs de monter afin de m'aider de leurs conseils, elle espérait sans doute qu'étant fatiguée je n'étais plus bon juge et qu'elles trouveraient bien ce que je jugeais être si mal. Mais hélas ! elles furent encore plus sévères que moi. Néanmoins elles me firent essayer quelques retouches qui aboutirent à le manquer tout à fait.
Que faire ? Notre Mère avait dit qu'on allait le laisser et qu'elle défendait d'y retoucher : qu'on ne s'en servirait pas et que ce serait réglé. Sœur Marie du Sacré-Cœur, dans un élan de foi, quitta la cellule et se prosterna aux pieds de la statue de Marie dans l'oratoire à côté. Nous la suivîmes bientôt, Mère Agnès de Jésus et moi. Lorsque nous rentrâmes toutes les trois nous nous plaçâmes en face. Ô surprise ! tout à coup, nous voyons le portrait qui change de lui-même progressivement. C'était comme une personne qui se serait mise par-derrière et qu'on aurait vue à travers le papier. Je ne puis définir cela, c'était extraordinaire. Nous nous regardions sans mot dire, toutes saisies d'un sentiment surnaturel... Sur ces entrefaites Complies sonnent, nous descendons bien émues annonçant à notre Mère que le portrait était parfait et de quelle façon la ressemblance était arrivée.
Ce tableau est le premier grand dessin que je fis depuis mon entrée au Carmel, c'était donc la première fois que j'expérimentais la protection de la Sainte Vierge. Elle dut sûrement m'envoyer Thérèse et Papa mettre la main à ce portrait que le démon ne voulait pas. Ah ! qui dira les embûches qu'il nous a suscitées dans nos premiers essais pour éditer l'Histoire d'une âme !
Mais je reviens à mon histoire de la Sainte Face. Je disais tout à l'heure que le démon nous avait suscité quantité d'embûches, lorsqu'il s'agit d'éditer l'Histoire d'une âme. Un jour qu'elles étaient arrivées à leur paroxysme et que tout semblait perdu, Mère Agnès de Jésus, accablée de peines, se mit à fondre en larmes. La nuit venue elle eut un songe. Elle se trouvait seule avec moi dans le préau, nous contemplions l'immensité du Ciel qu'aucun nuage ne venait assombrir. L'horizon était rougeâtre comme une aurore boréale, tandis qu'au milieu du firmament planait un soleil radieux, ce soleil était la Sainte Face ! Soudain une voix mélodieuse se fit entendre, elle disait : « Patience ! » Depuis, quelques années se sont écoulées « et la petite étoile est sortie de sa petite nuée », annonçant le divin Soleil de Justice. Déjà il a paru et il monte majestueusement à l'horizon, et plus il monte, plus sa petite étoile se fait brillante et pure...
Il est en effet à remarquer que ce fut aussitôt après la mort de notre petite sainte qu'un comité de savants s'occupa de faire figurer le Saint Suaire dans une exposition de l'Art sacré à Turin 4. Depuis trente ans, personne ne l'avait vu, mais notre Thérèse du haut du Ciel avait découvert ce trésor. Elle se souvint que pendant sa vie mortelle, elle avait recherché et aimé par-dessus tout la Face de son Bien-Aimé, que ses petites sœurs encore exilées, soupiraient après la Patrie pour voir son visage divin et elle ne voulut pas que son vrai portrait demeurât plus longtemps caché à la terre puisqu'elle avait le privilège de le posséder. C'était la petite étoile qui déchirait le nuage cachant le divin Soleil.
Et le soleil s'est levé, rendant à sa « petite étoile » la gloire qu'elle lui avait procurée, car c'est au moment même où paraissaient les premières images de la Sainte Face qu'il était question de commencer un procès pour mettre notre chère petite sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face sur les autels. Le temps de prendre « Patience » n'avait pas été long !
Puisque « Thérèse » s'occupait ainsi de sortir de l'ombre le portrait de son Jésus, il fallait bien qu'elle choisisse quelqu'un pour faire valoir ce trésor, ce fut sa « Céline » qu'elle prit comme artisan. C'était tout naturel, on aime mieux souvent avoir affaire à de simples ouvriers qu'on peut guider selon son goût, que de s'adresser à des maîtres dont on est obligé de prendre les œuvres sans oser critiquer. Et quelle garantie pour les âmes, qui devaient plus tard jouir de ce portrait, de savoir que la main de l'ouvrier n'a été qu'une machine et que tout le mérite de l'initiative et de la réussite est dû aux élus du Ciel : Anges et Bienheureux !
L'exécution du projet
Comme je l'ai dit, deux ans s'étaient écoulés depuis la promesse que j'avais faite à Jésus de reproduire son portrait. J'étais en possession de documents précieux, en particulier d'une photo colossale représentant le Saint Suaire, que mon oncle m'avait fait venir de Turin, cette photo portait tous les cachets et sceaux d'authenticité, elle était d'une réussite parfaite, il ne restait plus qu'à me mettre à l'œuvre.
Au commencement du Carême 1904, Jésus me rappelait ma promesse, me donnant en même temps le gage de la réussite. Comme on tirait, en Communauté, des billets pour se préparer à bien passer ce temps de pénitence, celui-ci m'échut en partage : « Ma fille, Je me laisse à vous dans le mystère de ma sépulture. » Depuis ce moment je ne doutais plus du succès puis N. S. lui-même se donnait à moi dans l'Objet même qui devait me servir de modèle.
Enfin je commençais ce travail à Pâques. Comme je n'avais pas de temps à prendre sur mon emploi, je résolus d'y consacrer tout mon temps libre, les dimanches et jours de fête. Ce travail peut donc s'appeler justement « travail du Dimanche ». Je l'offris en réparation de tous les ouvrages défendus qui profanent le saint jour du Seigneur. Ce ne fut qu'au prix de bien des sacrifices que j'achevai cette œuvre. Lorsque les jours de fête je voyais les sœurs se promener au beau soleil dans le jardin et que moi, je restais enfermée sans aucune minute de repos, il me fallait rassembler tout mon courage pour continuer sans relâche ce que j'avais entrepris.
La première reproduction que je fis de la Sainte Face fut un dessin au charbon. Comme, une fois achevé, on le trouva très beau et que plusieurs personnes nous pressèrent de le faire éditer, nous fîmes plusieurs démarches chez divers éditeurs, mais elles restèrent infructueuses. Ils nous disaient tous : « que le sujet de la Sainte Face ne se vendait pas ». Ces négociations durèrent environ un an après lequel on voulut bien éditer notre tableau, en nous conseillant de le refaire en peinture pour que les reproductions soient plus fines. Je n'hésitais pas un instant voyant que, par ce moyen, je pouvais procurer la gloire du bon Dieu, car à l'exemple de ma Thérèse je puis dire : « que mes désirs de la faire aimer ont été bien grands ! »...
À Pâques de l'année 1905, je commençais mon travail. Le connaissant mieux, j'interprétai le modèle plus fidèlement encore que la première fois. Je me procurai des documents nouveaux, entre autres une reproduction du Saint Suaire « La tête du Christ » grandeur nature. Je pus ainsi travailler la Sainte Face de loin pour l'ensemble et de près avec une loupe pour les détails. Je peignis mon tableau debout. Et lorsque ma fatigue était plus grande que de coutume, je pensais à la Sainte Vierge « debout » au pied de la Croix, ce qui me donnait des forces. Je mis plusieurs mois à ce travail et le fis dans les mêmes conditions que le précédent, c'est-à-dire le dimanche.
La Sainte Face du Linceul de Turin, et sa révélation en négatif, depuis 1898
[INSERT IMAGE: Fig. 4. Le Visage tel qu'il apparaît sur le Linceul.]
Cependant mes moyens de succès ne se bornèrent pas aux précautions humaines, ce qui n'aurait donné qu'un corps sans vie, car lors même que j'aurais réussi la plus belle œuvre picturale qui soit au monde, si le don du Saint-Esprit avait fait défaut, tout était manqué, par là même. Je fis donc absolument tout ce qui était en moi pour me l'assurer. Je demandai avec instance les prières des Sœurs. Je fis l'impossible pour les intéresser à mon projet, elles me le promirent, mais je voyais bien que c'était uniquement pour m'être agréable, car elles ne comprenaient pas que je trouve si belles les images si brouillées du Saint Suaire qui ne leur disaient rien du tout. Mais plus je voyais le peu d'enthousiasme autour de moi plus je sentais mon ardeur grandir et je disais : « C'est justement parce que ces images sont défectueuses que je veux rendre le portrait de Jésus aussi beau qu'il le mérite ! J'ai entrevu la ressemblance de mon Jésus, je ferai son portrait, dussé-je y passer ma vie et la mort me surprendra le pinceau à la main ! »
Devant cette résolution arrêtée, elles me donnèrent toutes leur adhésion. J'eus des prières, des communions, des services me furent rendus : « Allez prendre le petit pinceau, me disait-on, moi je prends le gros » et les sœurs, pour avoir part à mon travail, prenaient à ma place balai ou lavette à vaisselle lorsque c'était mon tour.
[INSERT IMAGE: Fig. 5. Le « négatif » produit par la photographie argentique en 1898. C'est cette Sainte Face en négatif que Céline a reproduite.]
Quant à moi, je disais dans mon cœur : « Seigneur fortifiez-moi, et jetez en ce moment un regard favorable sur l'œuvre de mes mains, afin que j'achève ce que j'ai cru possible par votre assistance » (Judith 13, 7) Je me recommandai à nouveau à ma Mère du Ciel, j'allai m'agenouiller devant la statue si chère à notre famille et déposai mes pinceaux dans ses mains. Chaque fois je lui apportais ma petite toile que je plaçais à ses pieds, lui demandant d'y travailler à son tour, oh ! que je l'ai priée avec cœur !
Je confiai aussi mon ouvrage à saint Joseph, à ma famille du Ciel. J'appelai à l'aide la milice céleste tout entière : les Anges et les saints. Je leur représentai notre douleur à nous, pauvres exilés de la terre, de ne pouvoir porter nos regards sur notre divin Sauveur. Il me semble que je dus leur faire pitié. Après avoir essayé de les convaincre de la légitimité de mes demandes, je les pris tous par le cœur, je les suppliai, puisqu'ils voyaient Jésus dans sa gloire, de nous le montrer dans ses humiliations et ses douleurs. Je disais vous voyez que je ne vous demande pas beaucoup puisque je ne désire même pas son portrait tel qu'il était dans sa vie mortelle, je ne vous le demande que blessé pendant sa Passion. Et j'allai de l'un à l'autre, je priai les Apôtres, sainte Madeleine, sainte Véronique qui l'avaient connu ici-bas. Enfin, je tourmentai le Ciel de mes supplications, je crois qu'ils durent en avoir assez de moi et m'exaucer sinon pour me faire plaisir, au moins pour avoir la paix !
Je leur disais encore que toute la gloire leur reviendrait puisque cette entreprise serait la leur et qu'à tout jamais cette grâce serait considérée comme un don du Ciel à la terre. J'allais aussi trouver les petits saints, les tout petits saints, ceux qui ne s'étant convertis qu'au moment de la mort n'avaient pas eu le temps de travailler pour la gloire du bon Dieu et leur faisant remarquer que c'était là une belle occasion de suppléer aux insuffisances de leurs œuvres, je leur faisais valoir combien un portrait ressemblant de notre Chef adoré électriserait les masses, soulèverait les peuples, devenant un puissant moyen de ralliement sous l'étendard divin. Mais je n'en finirais pas si je voulais écrire tout ce que je leur ai dit.
Et cependant, là ne se bornaient pas mes prières. Je conjurai le bon Dieu, le Père qui est dans les Cieux, mon Père à moi... de venir peindre lui-même le portrait de son Fils Jésus, et à l'Esprit d'Amour d'y souffler sa vie afin que ce ne soit pas un portrait ordinaire. Chaque matin pendant la sainte Messe à l'élévation de l'Hostie, je rappelais à Jésus la promesse qu'il nous a faite : « d'obtenir tous ce que nous demanderions en son nom » et j'offrais au Père la divine Victime comme prix de ma demande. Ainsi le paiement n'était pas inférieur à l'objet convoité.
Plusieurs fois même lorsque le Saint Sacrement était exposé à l'oratoire et que je me trouvais seule, j'apportais ma petite toile et la mettant bien devant l'Hostie, le plus près possible, je suppliais Jésus d'y imprimer sa ressemblance parfaite. Je disais : « Ô mon Jésus, vous montrerez-vous moins puissant que les hommes ? Ils ont inventé la photo, nous n'avions qu'à poser un objet devant une plaque sensible et aussitôt cet objet s'imprime sur la plaque avec une exactitude surprenante, et moi j'exposerais ma toile aux rayons d'amour de l'Hostie vivante, qui est votre corps sacré, et je le retirerais sans empreinte ? Oh ! cela ne se peut pas ! »
Mais je m'arrête, car ces citations seraient trop longues et quand même j'essaierais de tout dire, jamais je ne pourrais exprimer, dans le langage de la terre, la foi et l'Amour qui ont reproduit sur ma petite toile la Sainte Face de Jésus. J'étais intimement persuadée que je serais exaucée, car les grâces ne me manquaient pas. Plusieurs fois, pendant le cours de mon travail, il m'arriva de voir devant moi le Visage de Jésus souffrant. Ce n'était point les yeux du corps, mais cette vision était extraordinairement nette et saisissante.
Je regardais alors Jésus pour le graver dans mon esprit, c'était mon modèle qui posait devant moi. Oh ! cette Sainte Face je ne l'oublierai jamais ! Ces traits, cette expression, cette majesté divine, ce calme, cette sérénité, cette douceur incomparable je voulais la reproduire à tout prix et je regardais avide de n'en laisser échapper aucun détail. Cette vision durait quelques secondes (une longue minute environ).
J'ai parlé de cette faveur au Père Auriault 5 lui demandant ce que cela pouvait bien signifier puisque sainte Thérèse dit quelque part « que lorsque Notre Seigneur se présente à l'âme, on est tellement ravi par sa beauté qu'il serait impossible d'étudier ses traits » 6, tandis que moi j'oubliai la beauté pour me pénétrer de la forme. Il m'a répondu que cette grâce que j'avais reçue était appropriée au but que Notre-Seigneur se proposait.
Cette Face de Jésus que je voyais était celle du Saint Suaire vivante ; après l'avoir regardée attentivement je comparais les détails brouillés que donne le Saint Suaire et qui auraient pu m'échapper. Alors ce fut avec une grande fidélité que j'en copiai les moindres particularités. Chaque goutte de sang tenait la même place, avait la même forme sur ma toile que sur le modèle. Aussitôt que, même sans le vouloir, je changeais la moindre chose, ce n'est plus lui. Ayant trouvé entre autres la barbe trop claire je voulus la peindre d'un ton plus foncé, mais je fus obligée de revenir et copier exactement. J'essayai aussi de ne la séparer qu'en deux, au milieu du menton, vain effort ! Je remarquai encore que plusieurs détails qui, aujourd'hui, font l'admiration des connaisseurs, se sont fait d'eux-mêmes. Ainsi, il est un certain petit clair qui dirige le regard sur la paupière demi-baissée de l'œil gauche, je l'avais remarqué sur le Suaire, mais ce n'est pas moi seule qui l'ai rendu sur ma toile, il s'est passé quelque chose que je n'ai pu m'expliquer.
Cependant, après bien des mois, ce travail fut enfin terminé, je le portai à la Sainte Vierge pour lui en donner les prémices. J'étais là devant la statue de Marie, le cœur rempli de joie, mais un peu anxieux. Je m'étais tournée vers toute l'assemblée des élus, leur demandant s'ils le reconnaissaient. Instinctivement j'ouvris au hasard le saint Évangile et je lus ces paroles : « Tous ceux qui étaient là et qui virent ce qui se passait dirent : Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu ! » (Mt 14, 33).
La reconnaissance officielle d'une œuvre inspirée
Le portrait une fois réussi, je m'occupai de faire éditer des images. Presque une année se passa encore en pourparlers, en ennemis de toutes sortes. Il semblait que le démon, jaloux du bien que devait opérer dans le monde cette sainte image, me causait mille difficultés et tracasseries, mais à présent tout est passé. La Sainte Face de Jésus a reçu les baisers de son Vicaire qui a ouvert pour elle le trésor des indulgences. Jésus a envoyé à sa petite épouse par la main du Chef de l'Église une médaille précieuse, récompense à ses yeux la plus appréciable de toutes celles qu'on peut recevoir sur la terre. Et bien plus encore ses vœux d'apostolat ont été comblés, puisque c'est chaque jour que nous recevons des témoignages pour cette image « qui, dit-on, opère des transformations dans les âmes ». Je sais que bien des prêtres entretiennent nuit et jour des lampes devant cette pieuse effigie. On lui attribue des conversions et dernièrement le P. Auriault me disait : « Cette image n'est pas ordinaire, en la regardant on n'a pas la sensation de voir une gravure quelconque, on se croit en présence d'une personne vivante. » Quand il me dit cela, il ne connaissait point encore son histoire. Il ne savait pas qu'elle était l'œuvre de toute la cour céleste et que l'Esprit d'Amour était venu l'animer de son souffle divin. Aussi cette appréciation qui répondait si pleinement à mes prières, me montrant qu'elles avaient été exaucées, m'a été spécialement précieuse.
La reproduction parvint à Rome. Placée sous les yeux de saint Pie X, celui-ci la contempla longuement, murmurant à plusieurs reprises : « Que c'est beau ! » Il ajouta avec sa bonté coutumière : « Je veux donner un souvenir à la petite religieuse qui a fait cela », et il remit pour elle une grande médaille de bronze où son portrait était gravé en relief.
[INSERT IMAGE: Fig. 6. La Sainte Face peinte par Céline et indulgenciée par S.S. Pie X.]
Ce tableau de la Sainte Face est un authentique chef-d'œuvre, auquel, en mars 1909, fut décerné le Grand Prix de l'Exposition Internationale d'Art Religieux de Bois-le-Duc, en Hollande. L'Image, d'une incontestable majesté en son tragique réalisme, fut diffusée à des millions et des millions d'exemplaires.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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