Peut-on critiquer la science ?
Résumé : Un grand respect pour la pensée et pour la science a marqué la société chrétienne : les universités furent fondées par l'Église au Moyen Âge et aussitôt dotées d'exemptions afin d'en préserver l'indépendance par rapport au pouvoir temporel. Mais l'on peut abuser des bonnes choses. Le respect pour les productions de l'esprit humain ne doit pas en masquer les insuffisances et les limites. C'est particulièrement vrai pour les théories mathématisées dont seul un petit nombre de spécialistes peut repérer les failles. Or le paradoxe de notre époque est qu'elle récuse l'idée que des dogmes puissent être l'objet de certitudes sur le terrain de la religion – c'est pourtant toute la force du concept de « Révélation » –, tout en traitant dogmatiquement des énoncés scientifiques dès qu'ils jouissent du prétendu « consensus » qui serait la marque de la science.
Dans Le Cep numéro 98 était donnée une recension critique du livre à succès Dieu, la science, les preuves, écrit par Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies. Un moine français ayant étudié cette recension s'est étonné d'y lire que l'idée de « prouver » Dieu par la science était erronée. Ce serait – écrivions-nous en effet – « fonder l'absolu sur le relatif ». Or, notre lecteur moine affirme que « la science qui montre de l'ordre, de la conception, n'est pas du relatif ».
Il se trouve ici un point important à clarifier. Dans l'ordre des connaissances humaines, la science se distingue en effet par son caractère méthodique et intersubjectif, par son souci de « coller » à la réalité, puis de vérifier la cohérence logique et la pertinence factuelle de ses énoncés. Ainsi la connaissance d'un bleuet dont jouit le botaniste est de beaucoup plus objective que celle qui habite l'âme d'un poète. L'on pourrait toutefois souhaiter que le botaniste fût poète à ses heures et sache donner à ses notices le souffle littéraire qui animait jadis les productions savantes. Ici Buffon et Fabre n'ont pas été remplacés, et l'on peut regretter l'actuelle platitude de la littérature scientifique : y laisser percer une émotion rendrait un article impubliable ! Le savant doit apparaître comme un pur cerveau, ce qu'il n'est pourtant pas, et notre siècle pourrait bien, en matière de sciences, s'écrier comme Diogène : « Je cherche un homme ! »
Mais dépassons ces vains regrets pour revenir à notre sujet : est-il légitime de relativiser la science ? « Relativiser », c'était ici établir une hiérarchie de certitude entre plusieurs approches. La pyramide de Kheops, par exemple, s'impose à nous par sa seule masse ; mais comparée au massif du Mont Blanc, son impression est vite relativisée ! Dans le contexte de notre recension, c'est en les comparant aux données révélées par Dieu que les énoncés de la science se montrent relatifs. Surtout, il faut prendre en compte la nature toute « théorique » de bien des sciences actuelles. Il existe des lois scientifiques solidement établies, comme l'égalité de l'angle d'incidence et de l'angle de réflexion d'un rayon lumineux, ou le fameux principe d'Archimède. Leur preuve empirique est facile à fournir, même sans beaucoup de matériel, et ne mobilise aucun enjeu métaphysique ou politique qui puisse inciter l'expérimentateur à frauder.
Mais d'autres lois ou d'autres thèses poussent parfois certains à introduire un biais dans l'interprétation. De plus, l'objet d'une science déterminée ne s'épuise pas dans la définition que l'on en donne, comme ce serait le cas en mathématiques : cet objet existait avant qu'on puisse le connaître selon une approche « scientifique », c'est-à-dire selon une méthode déterminée et intersubjective1, et cette méthode a précisément pour effet de réduire l'objet étudié en concepts abstraits qui, certes, permettent de lui appliquer des lois générales – et il n'y a de science que du général ! –, mais qui, ipso facto, laissent de côté certains aspects dont la pertinence n'a pas encore été découverte. C'est ainsi que la loi de Mariotte fut établie sans tenir compte de la température ambiante2, facteur dont l'influence ne fut découverte que plus tard : exemple classique de progrès des connaissances par approximations successives, grâce à des intuitions et des inductions ; ce que certains appellent le « principe d'approche3 ».
Quand notre lecteur s'insurge en écrivant que la science « n'est pas du relatif », il a raison de distinguer ainsi la connaissance proprement scientifique de la connaissance commune, souvent subjective. Mais l'objectivité de la science est elle-même relative à l'état actuel de nos connaissances et à la précision – toujours perfectible – de nos instruments de mesure. À l'échelle des observations faites au XVIIIe siècle, avec la précision alors accessible pour mesurer la température et la pression, l'influence de la température sur le volume d'un gaz n'était guère perceptible, et ce fut un bel exemple de progrès des sciences que de transformer la loi de Mariotte en loi des « gaz parfaits », loi plus générale, mais dont l'énoncé même démontre qu'elle ne s'applique pas rigoureusement aux gaz « réels ».
Ce n'est pas dévaloriser la science que d'en montrer les limites ; c'est même la préserver, en évitant les déceptions qui ne manquent pas de se produire dès lors que l'on suscite des attentes de progrès et de bonheur qui ne se réalisent pas. L'impérissable formule attribuée à Hippocrate a gardé toute sa force : « Savoir, c'est la science ; croire savoir, c'est l'ignorance ! » La docte ignorance consiste précisément à mesurer les limites de notre science. Le progrès dans les connaissances est déjà par lui-même une telle mesure de notre ignorance relative. Il est bien loin le jour où le génial chimiste Marcellin Berthelot, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, ne réclamait plus que « dix ans pour achever la science » ! Enthousiasmé par les découvertes qui s'accumulaient sous ses yeux (ainsi Ampère déposant presque chaque mois à l'Académie une communication majeure sur l'électricité), Berthelot n'imaginait pas que, selon le mot de Feynman4, « la science consiste à croire en l'ignorance des experts », entendu en ce sens que plus on en sait, mieux on mesure ce que l'on ignore encore. Ce devrait être un appel à l'humilité chez les scientifiques5 ; c'est à tout le moins une utile mise en garde contre les fausses certitudes, si contraires à l'esprit curieux et dubitatif qui devrait caractériser les chercheurs. Il est donc sain et approprié d'avoir toujours en tête que la connaissance scientifique, si avancée fût-elle, n'épuise jamais l'objet de sa recherche. C'est en ce sens que nous avions osé écrire que, à la différence des mathématiques, la science usuelle demeurait dans le domaine du relatif, que les degrés de certitude qui caractérisent ses approches sont limités, tant par l'imperfection de ses modèles théoriques que par des biais et l'imprécision de ses outils d'observation6. Répétons-le, ce n'est pas dévaloriser la science que d'en rappeler les limites ; c'est même la préserver des inévitables déceptions menaçant fatalement ceux qui en auraient absolutisé les résultats.
Mais, a contrario, n'est-ce pas dévaloriser l'homme que de le condamner à vivre dans un brouillard sans vraie certitude intellectuelle, se satisfaisant de résultats pratiques dont l'indiscutable efficacité devient alors comme une magie inexplicable ? Quand nous avions relativisé la confiance qui revient légitimement aux prodigieux édifices intellectuels bâtis par les générations de savants ayant enchaîné autant de découvertes depuis quatre siècles, il ne s'agissait pas, bien sûr, de nier le progrès des connaissances et des techniques, mais de comparer la qualité de certitude dans les énoncés de la science à celle des vérités révélées.
Le drame de notre époque, en effet, est d'avoir absolutisé la science élaborée par les hommes et, dans le même mouvement, d'avoir relativisé les données révélées par Dieu. D'une certaine façon, la modernité, depuis trois siècles, pourrait bien se résumer en cette absolutisation de la science humaine avec, parallèlement, la relativisation des Saintes Écritures. Sacrifier l'inerrance biblique fut perçu comme le prix à payer pour monter sur le paquebot de la modernité.
L'autorité ne se partage pas. Si la science, comme l'annonçait Auguste Comte dans ses Considérations sur le pouvoir spirituel (1825), devient l'autorité dont a besoin la nouvelle société qui achevait de se bâtir, alors les énoncés des vieilles théologies devront être jaugés à l'aune des découvertes de la science « positive » enfin constituée – provisoirement ! – pour le salut des générations présentes et futures. Telle fut et demeure le grand basculement intellectuel qui se produisit entre le XVIe et le XXe siècle, affectant désormais tous les cantons de nos sociétés7.
« La Science » est désormais la caution dont se couvrent nos politiques lorsqu'ils veulent justifier leurs décisions. De là un écart systématique entre les motifs mis en avant, « au nom de la science », et les mobiles réels. La crise du COVID 19 en a donné une illustration révélatrice. Cet exercice d'ingénierie sociale à l'échelle de l'humanité – remarquablement préparé, monté et réalisé – relègue, à lui seul, dans les oubliettes de la pensée tous les manuels de sociologie qui furent édités depuis Durkheim.
Nous ne reprochons pas à Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies de démontrer l'existence de Dieu en méditant sur la subordination des choses à des lois intelligentes ; c'est là, évidemment, la démarche saine de tout esprit soucieux de cohérence. Mais nous déplorons qu'ils aient choisi comme argument le consensus fictif des astrophysiciens sur une théorie absconse, dont la fausseté est maintenant établie grâce aux clichés pris par le télescope James-Webb8. Les faits ne se démontrent pas, ils se constatent. L'absence de galaxies « jeunes » (c'est-à-dire dont la lumière nous parviendrait seulement maintenant depuis les lointaines profondeurs de l'univers visible) ne sera pas compensée par l'ajout d'un coefficient – un de plus ! – dans les équations ; l'absence de galaxies jeunes est effectivement un simple fait désormais établi, mais qui s'avère strictement incompatible avec la théorie hypothétique d'une explosion originelle supposée vieille de 13,8 milliards d'années.
A contrario, les affirmations de la Genèse ont traversé les siècles sans que les sciences positives n'y trouvent à redire, condamnées qu'elles sont à décrire ce qui est, sans pouvoir en expliquer les origines. Selon le mot si juste et si profond de Wolfgang Smith, « la science se rapporte à ce qui existe déjà », et à un univers parfaitement constitué dans sa complétude, où la vie, loin d'être un simple épiphénomène, vient jouer le rôle d'une finalité explicative, d'une nécessaire justification des « réglages fins » de tous les paramètres physiques. Que vaut le timide « au commencement était l'atome », balbutié par les modernes disciples d'Épicure9, face à l'impérissable « au commencement était le Verbe » où se condense la vision évangélique du monde !
Avec sa vision réductrice d'un univers où tout se ramène aux mouvements aléatoires de particules inconscientes, la modernité peine à reconnaître, dans le primat de la forme sur la matière, le lien pourtant évident entre la forme et l'intention qui la détermine. Or la fin « conspire » avec la forme, note l'adage scolastique ; si bien que la compréhension véritable d'un être consiste à dégager la fin qui le détermine. La cause formelle est, dans l'ordre de l'exécution, le fondement de la cause finale. Cela est vrai de la plume de l'oiseau comme de la mission terrestre affectée à chacun de nous.
C'est l'homme qui confond souvent, dans ses réalisations, complexité et complication. La peau est un tissu d'une grande complexité, assurant à merveille une pluralité de fins (étanchéité, respiration, transpiration, toucher, etc.). Mais cette complexité se laisse comprendre simplement par la considération de la fin poursuivie, facteur d'unité, de cohérence et donc d'intelligibilité. En poussant la science sur la pente glissante de la réduction au mécanisme, le rationalisme, nous l'avons vu, signale la rupture avec la vision biblique du monde : le passage d'un cosmos, harmonieux par lui-même – où tout désordre se comprend simplement en remontant à la Chute primordiale décrite en la Genèse –, à un univers où le mouvement devient une substance mathématisable dont les lois abstraites dispensent de réfléchir à la nature des choses, le but se réduisant à se rendre « comme maître et possesseur de la nature10 ».
Comme souvent dans ce qui se présente à nos oreilles, c'est le non-dit qui importe : ici, ce qui a été perdu de vue lorsque les créatures divines peuplant l'univers depuis le Commencement devinrent autant de « productions de la Nature » (Lamarck), êtres en transit entre une forme ancestrale inconnue et une forme future indéterminée. Alors la science n'avait plus à connaître la nature immuable des êtres, mais à découvrir la manière de les asservir ou de les transformer à notre usage. De là un décalage entre la profusion des applications scientifiques et la pauvreté de la recherche fondamentale. « Dire qu'il y a des imbéciles qui croient savoir ce qu'est un photon ! » écrivait Albert Einstein à Max Born... En écartant la vision biblique du monde, la science a lâché la proie pour l'ombre. Rien de ce qu'elle découvre ne vient remettre en cause ce concept d'une Création surnaturelle réalisée par un Être intelligent, concept ayant guidé les fondateurs des différentes disciplines scientifiques ; ainsi un Matthieu Maury, le « père » de l'océanographie, qui écrit, enthousiaste :
« Bible et Science sont toutes deux vraies ; et lorsque vos hommes de science, dans leur vaine et hâtive prétention, annoncent la découverte d'un désaccord entre elles, sur lequel ils s'appuient, la faute n'est pas du côté du témoin de Ses exploits, mais du côté du ver qui essaie d'interpréter un témoignage qu'il ne comprend pas. Moi-même, pionnier dans un compartiment de cette magnifique science, lorsque je découvre les vérités de la Révélation et les vérités de la science s'éclairant mutuellement, comment pourrais-je, comme amoureux de la vérité et chercheur de savoir, manquer d'en souligner la beauté et de me réjouir de cette découverte ? La réticence en pareil cas serait un péché et si je voulais étouffer l'émotion avec laquelle de telles découvertes devraient saisir l'âme, les "vagues de la mer élèveraient leur voix" et les "pierres de la terre crieraient" contre moi. En étudiant la géographie physique, je considère la terre, la mer, l'air et l'eau comme les pièces d'une machine, d'un mécanisme, non pas faites de main d'homme, mais auxquelles, néanmoins, certaines fonctions ont été assignées dans l'économie terrestre ; et, lorsqu'au terme d'une patiente recherche, je découvre l'une de ces fonctions, je ressens, avec l'astronome de jadis11, "comme si j'avais pensé une des pensées de Dieu" et je tremble ! Ainsi, au cours de nos progrès dans la science, nous pouvons de temps à autre mettre en évidence, ici ou là dans le mécanisme physique de la terre, une intention du Grand Architecte lorsqu'Il en projeta l'ensemble12. »
Mais, tandis que Maury fait remonter vers le Créateur son admiration pour la sagesse des lois des mers, notre contemporain imagine que la machine à vapeur a fait de lui un maître qui sait se passer de Dieu. Pourquoi demanderait-il à la prière ce qu'il peut obtenir de l'engrais ?
Il faut juger l'arbre à ses fruits. Certes, la technique moderne eut pour effet, du moins en Europe, d'éviter à l'homme la saine dépense physique qui était associée aux tâches serviles, mais dont l'excès peut entraver le recul dont nous avons besoin pour louer le Créateur. Or il est visible que notre contemporain est de plus en plus asservi à des objets devenus indispensables, lesquels souvent ruinent sa vie intérieure. Tel n'est certainement pas le plan de Dieu sur l'humanité.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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