Pour lire L'Entropie génétique du Dr John C. Sanford
Résumé : En octobre 2019, paraissait en français aux Éditions La Lumière, un excellent livre du Pr John C. Sanford intitulé L'Entropie génétique et le mystère du génome 2. Cette traduction de la version anglaise Genetic Entropy and the Mystery of the Genome, qui en était à sa quatrième édition en 2014, a bénéficié des mises à jour successives de l'auteur. Il serait bon de la mettre entre les mains de toute personne honnête travaillant dans les sciences de la vie, a fortiori si elle est catholique. Il nous semble que le livre requiert une connaissance minimale du vocabulaire ayant trait à la génétique pour en saisir toute l'importance 3. De là l'idée d'en faire la présentation qui suit, accessible à tous. Néanmoins, l'utilisation par l'auteur de nombreuses comparaisons ainsi que l'existence d'un glossaire (p. 251 sq) et d'annexes pourront rendre abordables au néophyte au moins certaines parties du livre, lequel comporte quelque dix pages de références bibliographiques.
Présentation de l'auteur
Le Dr John C. Sanford fut professeur à l'Université Cornell pendant plus de trente ans. Il a notamment créé de nouvelles variétés de semences en utilisant les techniques traditionnelles de sélection, puis s'est ensuite fortement impliqué dans le domaine naissant du génie génétique végétal. Il a publié plus de cent vingts articles scientifiques et obtenu plusieurs dizaines de brevets.
[INSERT IMAGE: Fig. 1. John Sanford.]
Parmi ses contributions scientifiques les plus significatives, pendant la première partie de sa carrière, se trouvent trois inventions : le processus biolistique du « canon à gènes », la résistance générée par les agents pathogènes et l'immunisation génétique.
Le professeur fonda également deux entreprises biotechnologiques prolongeant ses recherches, Biolistics, Inc. et Sanford Scientific, Inc. Au travers d'une petite association à but non lucratif, Feed My Sheep Foundation (FMS), il mène depuis plus de vingt ans des travaux de recherche dans les domaines de la génétique théorique et de la bio-informatique. Ce livre nous offre les « premiers fruits » de ces efforts. John Sanford dirige également une association d'apologétique nommée Logos Research Associates 4, qui a pour but de rassembler des spécialistes chrétiens créationnistes, et de financer des projets de recherche.
Remise en cause de l'Axiome Primaire
Au cours des cinquante dernières années, le travail scientifique a ouvert une porte vers un monde presque surréaliste et lilliputien : le domaine de la biologie cellulaire et moléculaire. Confrontées à une complexité aussi stupéfiante, les personnes qui réfléchissent se demandent tout naturellement : « Comment tout cela est-il venu à l'existence ? » Et la réponse conventionnelle donnée à cette question est ce que l'auteur de ce livre appelle l'« Axiome Primaire », c'est-à-dire le postulat que l'homme serait simplement le produit de mutations aléatoires conjuguées à la sélection naturelle. Le livre L'Entropie génétique et le mystère du génome constitue une analyse des éléments fondamentaux qui sous-tendent l'Axiome Primaire universellement enseigné et quasiment universellement accepté dans les milieux académiques de nos sociétés – le transformisme ayant un besoin vital de cet axiome sur le plan génétique pour assurer sa validité.
Au début de sa carrière de généticien, le Pr Sanford n'avait pas discerné les graves problèmes qui ruinent les fondements théoriques de l'Axiome Primaire. Au long de sa formation, il avait accepté cet axiome principalement parce qu'il faisait confiance aux autorités, plutôt que par une véritable compréhension personnelle. À ce moment-là, il pensait que ce domaine abstrait et hautement mathématique dépassait sa capacité d'évaluation critique. Ce ne fut que beaucoup plus tard au cours de sa carrière professionnelle 5 qu'il prit conscience de ce que les hypothèses cruciales sur lesquelles reposait cet Axiome manquaient de réalisme et qu'elles prêtaient le flanc à la critique. Il comprit alors que la plupart des biologistes professionnels aujourd'hui sont exactement dans la même situation, c'est-à-dire qu'ils sont tout simplement inconscients des problèmes fondamentaux existant avec l'Axiome. La raison en est que les hypothèses fondamentales de l'Axiome ne font l'objet d'aucune critique sérieuse ni dans les cours universitaires, ni dans les manuels d'études supérieures, ni même dans la littérature spécialisée.
Présentation du livre
Après la préface du Dr John BAUMGARDNER 6, pour qui L'Entropie génétique est un brillant exposé sur l'irréalisme de l'Axiome Primaire (p. 9), et suite au prologue du Pr Sanford – qui espère que son livre pourra conduire à des questionnements proprement existentiels : « Qui sommes-nous ? », « D'où venons-nous ? » et « Où allons-nous ? » (p. 11) –, l'auteur introduit chacun de ses chapitres par une question et une courte réponse : le « flash info », flash qu'il développe ensuite au cours de chaque chapitre. Le chapitre 11 est, lui, un résumé des principales avancées scientifiques qui valident l'idée d'entropie génétique. Cette dernière va à l'encontre du mythe du progrès dans lequel l'espoir tout humain, trop humain, de nos concitoyens s'alimente. Pour ne pas en rester au message quelque peu « terrifiant et déprimant » (p. 178) du livre : l'inéluctable dégénérescence, l'auteur, dans un postlude, laisse au lecteur une porte ouverte vers une Espérance d'une nature bien plus haute.
[INSERT IMAGE: Fig. 2. Couverture du livre L'ENTROPIE GÉNÉTIQUE ET LE MYSTÈRE DU GÉNOME.]
Parmi les annexes, signalons : l'annexe 3 7 qui développe le concept de complexité intégrée (p. 211-215) ; les annexes 4 et 5 qui répondent à quelques objections possibles. En citant des généticiens évolutionnistes et un physicien, le Dr Sanford, dans l'annexe 1, montre que les problèmes qu'il soulève sont reconnus par le cercle très fermé des spécialistes. Si chaque chapitre examine un seul aspect de la question, ils sont cependant tous vraiment complémentaires. Il est bon de noter ici que, comme l'avait fait Michael Behe dans son livre La Boîte noire de Darwin (2009), l'auteur peut, à l'occasion de ses rééditions, affirmer dans les « mises à jour » qu'il n'a reçu, suite à sa démonstration, aucune objection majeure provenant de scientifiques.
Le contenu
a/ Données du problème
Pour bien comprendre les problèmes posés par l'Axiome Primaire, l'auteur a soin de bien mettre en place le décor. Comme les mutations se produisent au niveau du génome, il va d'abord expliquer brièvement ce qu'est le génome (chapitre 1). Il le compare à un manuel d'instructions qui est la caractéristique d'une forme de vie en particulier (p. 15 sq) :
« Un génome humain complet se compose de deux ensembles de trois milliards de lettres chacun. Il ne faut qu'une très petite fraction de cette bibliothèque génétique pour coder directement les quelque cent mille protéines humaines différentes et les innombrables molécules fonctionnelles d'ARN que l'on trouve dans nos cellules. Chacune de ces protéines et de ces molécules d'ARN est essentiellement une machine miniaturisée, chacune comprenant des centaines d'éléments, avec sa complexité, sa conception et ses fonctions propres et remarquables. Mais l'information linéaire du génome, équivalente à un grand nombre d'ensembles complets d'une grande encyclopédie, ne suffit pas à expliquer la complexité de la vie. »
Il aurait pu signaler, dès ce chapitre, que ces lettres sont comme écrites en braille, de façon à rendre compte de l'aspect tridimensionnel du génome. Le sens du toucher a une grande importance : ce sont des formes moléculaires qui se correspondent, s'attirent et même s'emboîtent. La comparaison avec « une machine miniaturisée » n'est pas sans intérêt. L'auteur signale avec grande justesse que :
« L'ensemble des instructions du génome n'est pas un simple arrangement linéaire et statique de lettres, mais il est dynamique, il s'autorégule et il est multidimensionnel. » « Le génome comporte des gènes qui régulent des gènes qui, eux-mêmes, régulent des gènes. Il possède des gènes qui détectent des changements dans l'environnement et qui demandent alors à d'autres gènes de réagir en mettant en mouvement toute une série de cascades complexes d'événements qui peuvent alors répondre au signal donné par l'environnement 8. Certains gènes se réarrangent activement ou modifient et méthylent 9 d'autres séquences de gènes, changeant fondamentalement des parties du manuel d'instructions ! » (p. 17).
Pour l'exprimer autrement, disons que le génome est reconnu contenir un programme d'instructions pour la fabrication de l'organisme, un programme générateur qui détermine où et quand différentes protéines sont à synthétiser et qui commande aussi le comportement des cellules. Il décrit comment faire l'objet 10. Les gènes donnent, eux, un plan descriptif de la composition initiale (donc avant modifications) des différentes protéines qui vont être nécessaires à l'organisme. Le processus peut s'initier après la fécondation grâce à la machinerie moléculaire présente dans la cellule-œuf et qui provient donc principalement de la mère. Le développement, en particulier l'embryonnaire, doit être fiable pour un fonctionnement correct de l'organisme (similarité de la taille et de la forme des jambes ou des ailes, par exemple).
En 2014, il ajoutera :
« La nature des systèmes d'information biologique ressemble bien davantage à un ordinateur perfectionné qu'à un livre. L'ADN est comme le disque dur de la cellule. Les millions de molécules d'ARN et de protéines et toutes leurs interactions sont comme la mémoire vive ou la RAM de la cellule. Tout gène fonctionne individuellement comme un programme informatique exécutable (en réalité, il y a de multiples programmes par gène). Chacune des molécules de protéines ou d'ARN dans une cellule est elle-même un programme simple (algorithme). Les molécules d'ADN, d'ARN, de protéines et d'innombrables autres sont en communication constante entre elles constituant ainsi quelque chose qui ressemble à un vaste réseau Internet à l'intérieur de chaque cellule » (p. 23).
Transparaît ici toute l'importance de l'environnement qui est un élément complémentaire au génome. En biologie du développement, par exemple, des structures cellulaires émettent des protéines qui diffusent, selon un gradient de concentration décroissant, depuis la source d'émission vers la périphérie. Leur influence sera plus forte près de la source. Chacun peut réaliser comment un événement infime aboutit, par cascades successives de réactions, à des différences majeures. Les expériences de mutagenèse dirigée sur les gènes homéotiques en sont l'illustration 11. À notre avis, la complexité des interactions est la raison pour laquelle certains pseudo-scientifiques récusent la théorie de l'information. L'existence d'un code génétique est cependant suffisamment établie par l'expérience pour qu'elle ne puisse être mise en doute.
Après avoir défini le génome, le Pr Sanford définit ce qu'est l'Axiome Primaire (p. 18), puis établit une analogie réaliste avec l'évolution des moyens de transport (p. 19), qui fera ressortir que si les mutations se produisent au niveau du génome, invisible, la sélection, elle, se déroule au niveau du phénome 12, le visible. La théorie de l'Axiome Primaire postule cependant que tous les génomes (manuels d'instructions) seraient issus d'un génome initial simple par l'intermédiaire d'une longue série de mutations (erreurs typographiques) et d'un bon nombre de sélections naturelles (reproduction différentielle).
Les mutations sont illustrées ainsi :
« Ce manuel d'instructions génomiques simple a été copié par un scribe mécanique invisible, afin de produire plus de manuels d'instructions. Chaque manuel nouvellement copié a été employé pour fabriquer un nouveau chariot rouge. Cependant, le scribe étant imparfait, des erreurs ont été commises [...] les erreurs se sont accumulées au fil du temps dans chaque manuel, et les chariots qui en résultaient se sont mis à changer et à être différents. »
Et la sélection naturelle est « comme un arbitre ou un agent de contrôle de la qualité, qui décide quels sont les modèles de chariots qui conviennent et peuvent être copiés. [...] Il n'y a jamais de sélection directe filtrant les bonnes instructions, mais seulement une sélection retenant les bons chariots. [...] Le rédacteur et le contrôleur travaillent de façon complètement indépendante. [...] Aucune intelligence n'intervient dans ce scénario » (p. 21).
Cette dernière phrase constitue une remarque ô combien pertinente ! – encore mieux appréhendée après la lecture du chapitre 2, qui s'attache à établir si les mutations aléatoires sont bonnes ou non.
b/ La question des mutations
L'apparition de l'information et sa modification sont deux problématiques distinctes, qui furent et demeurent confondues par les successeurs de Darwin. Ceux-ci tentèrent d'expliquer la première par la seconde, ce qui est aberrant...
Les mutations se définissent comme « des erreurs typographiques dans le livre de la vie » (p. 27). Pour les partisans de l'Axiome, elles sont censées pouvoir assurer la réécriture du génome de toutes les espèces existantes à partir d'un génome ancestral, sans contrarier la viabilité des organismes qui en sont l'objet. La question qui se pose donc est de savoir si ces erreurs sont bénéfiques, neutres ou forcément délétères.
Si elles sont aléatoires (cas de l'Axiome Primaire), en toute objectivité, il est clair que nous nous trouvons globalement face à une information initiale qui se dégrade. Peut-on invoquer des variations programmées ayant un but précis, comme le laisse entendre le « structuralisme » défendu par Jean Staune 13 pour rendre possible la macroévolution ? La lecture des pages 51-52 ou 136-137, suffit à montrer que non, car le génome a son importance. Le Dr Sanford répondrait sans doute à J. Staune : « Cette affirmation s'appuie sur la similarité observée entre les génomes humains et les génomes d'autres mammifères. Cela n'a rien de remarquable. [...] Il n'est pas surprenant que des parties du génome humain soient partagées par la plupart des mammifères – de telles régions du génome doivent coder les fonctions que la plupart des mammifères ont en commun [...]. Cependant, il devrait être évident que d'autres parties du génome doivent coder les fonctions qui rendent chaque mammifère unique » (p. 55-56).
Plus les données que le génome contient sont abondantes et complexes, moins la macroévolution s'avère défendable. Or, l'ère de « l'ADN poubelle » 14 est révolue. Citons, par exemple, le fait qu'il existe, à côté de la séquence des 20 000 gènes humains répertoriés à ce jour, des portions de l'ADN permettant la fixation de plus de 3000 facteurs de transcriptions différents 15 ; que de nombreux ARN sont issus de cet ADN « poubelle » avec des rôles essentiels 16, etc. Le Dr Sanford écrit donc à juste titre :
« Il apparaît de plus en plus clairement que la majeure partie du génome, si ce n'est sa totalité, est fonctionnelle. C'est donc que la plupart des mutations dans le génome doivent être délétères. » « Aucune sélection, quelle que soit son importance, ne peut empêcher un nombre significatif de ces mutations de s'amonceler de plus en plus dans la population et, par conséquent, de causer un dommage permanent sur le plan génétique. »
Les mutations considérées actuellement comme notablement délétères ou non-neutres sont les seules répertoriées. Elles ne prennent pas en compte toutes les mutations létales qui n'ont pas permis à un nouvel individu de naître et ne sont donc pas référencées. Il est bon de réaliser qu'à l'échelle d'un gène, la mutation d'un seul nucléotide (ou « lettre » de l'ADN) peut suffire à rendre une protéine non fonctionnelle 17, alors qu'il pourrait exister par ailleurs d'autres mutations qui n'auront pas d'effets significatifs. Les mutations ayant un effet majeur sont écartées par la sélection naturelle (p. 61).
Parmi les nombreuses mutations qui se produisent à chaque génération, le Dr Sanford fait remarquer que si la majorité n'a pas d'effets perceptibles, elles ne sont pas neutres pour autant. Il introduit la notion de « mutations quasi-neutres » pour signifier que si certaines mutations n'ont pas de répercussions immédiates sur le phénome, aucune n'est sans importance car « la plupart des positions des nucléotides exercent des effets très subtils sur n'importe quelle fonction cellulaire donnée, et que seules quelques mutations sont de vraies « tueuses » [les mutations non neutres sont délétères] de la fonction des gènes ». Les « mutations quasi-neutres » peuvent s'accumuler jusqu'à un certain point grâce à des mécanismes compensateurs 18 avant d'arriver à une limite : « l'effondrement mutationnel » (p. 53).
En ce qui concerne les mutations bénéfiques, on peut envisager des mutations « inverses » qui vont corriger une « erreur typographique » antécédente. Mais la plupart des mutations dites bénéfiques dans la littérature n'ont pas créé de l'information ; elles en ont plutôt détruit, bien que des organismes se soient ainsi trouvés mieux adaptés à une situation particulière 19. Le Dr Sanford rappelle :
« L'adaptation est en grande partie due au réglage fin, et non à la création de nouvelles informations. En outre, l'adaptation n'est pas essentiellement due à des mutations nouvellement apparues de façon aléatoire, mais elle est due à une variation de ce qui existait déjà » (p. 144).
L'expression « mutation bénéfique » est donc équivoque. Il faudrait montrer concrètement, au cas par cas, en quoi une mutation est « bénéfique » pour l'espèce (et non pour l'homme). Le livre présente des réfutations de certaines pseudo-mutations bénéfiques couramment évoquées (p. 227-231), dont celle de Lenski (p. 38-39 et 172-173) 20. Concernant les cas de la phalène 21, des pinsons des Galapagos 22, des drosophiles antennapedia 23 et bithorax, ces cas n'étant pas traités dans le livre, il est bon de signaler qu'il n'y a pas eu création d'information génétique nouvelle en tant que telle.
Les effets extérieurs observés sont le résultat d'une recombinaison (phalène) ; d'expression différentielle de gènes (pinsons) ; de mutations délétères perturbant la combinaison habituelle des protéines régulatrices sans bénéfice réel pour l'individu. Gardons à l'esprit que la continuité de l'évolution exige un taux très élevé de mutations bénéfiques et que celles-ci doivent avoir un impact positif suffisamment important pour pouvoir être sélectionnées (p. 38). Or ce n'est pas le cas. Signalons ici l'existence d'informations intéressantes sur les différences existant entre les végétaux polyploïdes (p. 219-220), les virus (p. 225), les bactéries (p. 224), les animaux complexes (p. 224) avec des problématiques qui sont différentes. On peut noter que la dégénérescence rapide des virus à ARN (p. 150 et 171-172) semble relativiser les interprétations habituelles sur les effets bénéfiques de la vaccination, vaccination qu'on valide classiquement par l'analyse statistique.
Après avoir montré le caractère dégénératif des mutations à plus ou moins long terme, J. SANFORD envisage la question de leur nombre (chap. 3) : « Le taux de mutation chez l'homme (uniquement dans nos cellules reproductrices) se situe entre 75 et 175 substitutions de nucléotides (erreurs typographiques) par individu et par génération » (p. 47). Même en concédant qu'une des 75 soit bénéfique (concrètement), toutes les autres s'accumuleront et entraîneront immanquablement une dégénérescence. La question abordée alors est de savoir si la sélection naturelle pourrait enrayer le phénomène en ne gardant que les bonnes mutations.
c/ La question de la sélection
Le Dr Sanford fait alors une remarque de bon sens (p. 60-61) :
« La sélection naturelle présente un problème fondamental. Ce problème implique l'énorme abîme qui existe entre un changement génotypique (une mutation moléculaire) et une sélection phénotypique (au niveau de tout l'organisme). Il faut qu'il y ait sélection de milliards de différences génétiques presqu'infiniment subtiles et complexes au niveau moléculaire. Mais cela ne peut se faire qu'en contrôlant la reproduction au niveau de tout l'organisme. Quand « Mère Nature » sélectionne ou écarte un individu au sein d'une population, elle doit accepter ou rejeter un ensemble complet de six milliards de nucléotides tous à la fois ! Cela revient à prendre toutes les lettres du livre ou à n'en prendre aucune. En fait, Mère Nature (la sélection naturelle) ne regarde jamais les nucléotides individuellement. Elle ne regarde que l'organisme dans son ensemble. » « Le nucléotide et l'organisme sont littéralement des mondes à part. »
Le professeur évoque alors les différents facteurs qui affectent la sélection naturelle et qui sont indépendants du génome : ce qu'il appelle le « bruit », qui fera l'objet du chapitre 6. Souvent ce n'est pas le plus apte (le meilleur génome) qui est sélectionné mais le plus « chanceux ». Nous pouvons penser au cétacé qui engloutit une partie d'un banc de poissons ou à un crocodile qui happe un gnou en migration lors de la traversée d'un cours d'eau. La victime pouvait très bien posséder le « meilleur » génome de son groupe. Ce phénomène du bruit est illustré dans le livre sous la forme de plusieurs images : Le Paradoxe de la Princesse et des Nucléotides (p. 60 sq) où le bruit est comparable aux différentes couches de matelas qui rendent insensible à la Princesse un petit objet situé au dessous de ceux-ci ; les résultats aux examens d'étudiants plus à mettre en rapport avec du « bruit environnemental » qu'avec les erreurs aléatoires d'orthographe des manuels (p. 63) ; l'émission radio (p. 95) perturbée par des parasites interférant avec le signal. Par analogie, de nombreuses mutations ne sont pas perceptibles car elles sont masquées par d'autres facteurs qui ont, eux, un impact sur la sélection.
« En génétique, le rapport signal sur bruit est souvent exprimé en termes d'« héritabilité ». [...] Une variation non héritable est en grande partie due au variations au sein de l'environnement individuel d'un organisme, et constitue la source du bruit au niveau du phénotype. »
L'auteur montre que la majorité des variations présentes au niveau du phénotype, là où s'effectue la sélection, est due à des facteurs non héritables et, par conséquent, qu'éliminer les mauvais phénotypes ne veut pas dire éliminer les mauvais génotypes. Il évoque aussi l'homéostasie, phénomène naturel où toutes les choses vivantes s'autorégulent quand les circonstances changent, comme un autre facteur relativisant la possibilité d'une sélection naturelle des mutations. Elle « neutralise l'effet de la plupart des mutations, rendant ainsi encore plus de mutations invisibles à la sélection. Un bon exemple serait les animaux à sang chaud dans un climat froid. L'homéostasie résulte d'un réseau incroyablement complexe de sondes et de régulateurs dans chaque cellule » (p. 64).
Les variations de l'environnement peuvent créer des différences majeures entre des individus génétiquement très semblables. Elles peuvent aller jusqu'à des modifications du génome, qui ne sont pas transmises immanquablement de génération en génération (effets épigénétiques par exemple) (p. 98). Une mutation, pour se maintenir, doit faire face à d'autres « bruits » ou interférences : la fréquence des gènes qui peut changer (dérive génétique) ; une reproduction sur plusieurs générations pour lui permettre de se fixer et de ne pas disparaître avec la mort de l'individu (impact du taux de fécondité). La véritable sélection naturelle, qui est une sélection par probabilité, est très confuse et inefficace.
Concernant le bruit génétique, notons des éléments qui pourront masquer les mutations au regard de la sélection : la présence de deux copies de gènes chez les organismes diploïdes ; la redondance du code génétique pouvant masquer des mutations puisque certains acides aminés sont codés par différents triplets de « lettres » ; quelques cas de redondance vraie de gènes comme pour l'ARNr qui a plusieurs copies similaires pouvant ainsi pallier un gène déficient 24 ; la redondance apparente où un processus donné peut être spécifié par plusieurs mécanismes distincts lorsque l'un est rendu inopérant à cause d'une mutation ; le phénomène d'empreinte qui met au silence certaines parties de l'ADN, etc.
d/ Analyse de l'argumentation adverse
Au chapitre 4 du livre (p. 68), le Pr Sanford a déjà donné suffisamment d'éléments pour rejeter l'Axiome Primaire. Il se place alors dans la perspective de la théorie classique des premiers généticiens des populations, « philosophiquement engagés dans le darwinisme » (p. 65) « qui ont transféré l'unité de sélection de l'organisme entier à l'unité génétique (c'est-à-dire au gène ou au nucléotide) en redéfinissant une population comme n'étant rien de plus qu'un « réservoir de gènes ». De cette façon, ils pouvaient prétendre que la vraie sélection opérait au niveau du nucléotide au sein du réservoir de gènes et pas vraiment au niveau de l'individu ».
Il entre alors dans le langage plus technique de la génétique des populations. Il part du cas simple qui met en jeu la sélection génomique d'une mutation génomique jointe à une sélection artificielle. Il met en évidence les problèmes du coût biologique de la sélection ; des mutations masquées ; et ceux liés à la reproduction. Il apparaît alors que :
« La sélection n'est pas une baguette magique. Bien [...] que la sélection puisse influencer la fréquence spécifique de certains allèles, [...] aucune forme de sélection ne peut maintenir (encore moins créer !) des génomes supérieurs. La manière la plus simple de résumer tout cela est de dire : la sélection peut quelquefois agir au niveau de certains gènes, mais elle échoue systématiquement dans la vision d'ensemble, au niveau du génome » (p. 74).
Le problème se corse au chapitre 5, lorsqu'il se situe dans la situation plus réaliste d'un individu extrêmement mutant où chaque mutation ne peut pas être prise individuellement, déconnectée de son entourage. Alors :
« Il n'est pas possible de sélectionner simultanément un grand nombre de caractéristiques à cause du coût de la sélection. Cette réalité toute simple rend tout type de sélection génomique pratiquement impossible » (p. 87).
Le Dr Sanford résume ainsi le problème de la sélection génomique :
« Même le scénario de sélection le plus simple exige plusieurs facteurs importants : 1) le maintien de la taille de la population ; 2) l'identification claire des mutants et 3) l'exclusion efficace des mutants hors de la population reproductrice. [...] Quand nous considérons toutes les mutations simultanément, il devient tout à fait impossible de satisfaire chacune de ces trois conditions. »
Pour l'auteur, ni la sélection naturelle (chapitres 4, 5) ni l'homme par l'eugénisme et le clonage (chapitre 8) ne peuvent enrayer le processus de dégénérescence. Il relève une conséquence sociale néfaste de l'Axiome Primaire : l'eugénisme.
« Depuis l'époque de Darwin, presque tous ses disciples ont été des eugénistes dans l'âme » (p. 124). « L'eugénisme fut un concept raciste dès sa création et il a toujours été piloté par l'Axiome Primaire. L'eugénisme est invalide sur le plan génétique. En outre, il est étroitement lié à un gouvernement autoritaire, à une philosophie élitiste, à la suppression des droits individuels et à la violation de la dignité humaine » (p. 125).
Pour sauver la théorie darwinienne, des scientifiques ont imaginé des mécanismes « naturels » qui permettraient d'éliminer un grand nombre de mutations par une sélection « intelligente » 25. Le chapitre 7 (p. 111 sq.) montre que ces mécanismes ne résistent pas au test de la réalité. Au chapitre 9, le Pr Sanford détaille tous les problèmes relatifs à la construction d'un nouveau gène. Si le mécanisme mutations/sélection ne peut pas préserver l'information qui existe déjà dans le génome, il est difficile d'imaginer comment il pourrait avoir créé toute cette information dès le départ ! Nous ne pouvons pas rationnellement parler de construction de génome quand il y a une perte sèche d'information à chaque génération ! Comment après cela penser que l'homme descend du singe alors que l'homme et le singe ont une différence de plus de cent cinquante millions de positions de nucléotides ? Le chapitre 10 synthétise les chapitres précédents : tout indique une dégénérescence progressive. Les simulations numériques réalistes avancées, telles que « Mendel's Accountant » (p. 150 et 236-238), le confirment.
« Sans l'intervention d'une intelligence, l'information décroît toujours. Sans une force contraire beaucoup plus efficace que la sélection, le génome se détériore obligatoirement. La vie ne va pas dans le sens de l'amélioration sans fin. Elle descend toujours plus bas. La sélection ne crée pas de l'information et, au mieux, peut seulement ralentir son déclin. La théorie de l'information indique clairement que l'information et les systèmes d'information n'apparaissent qu'au travers de moyens intelligents et qu'ils ne sont préservés que par une intelligence » (p. 155).
« Quel est le mystère du génome ? Son existence même épaissit son aspect mystérieux. Des informations et une complexité, qui surpassent la compréhension humaine, sont programmées dans un espace plus réduit qu'un grain invisible de poussière. Le processus mutations/sélection ne peut même pas commencer à expliquer cela. Il devrait être très clair que notre génome n'aurait pas pu apparaître spontanément. La seule alternative raisonnable à un génome apparu spontanément est un génome issu d'une conception intelligente. N'est-ce pas là un mystère impressionnant, un mystère digne d'être considéré avec attention ? » (p. 156).
En conclusion, disons simplement que, pour remettre le monde en ordre, il faut absolument faire l'effort de lire ce livre.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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