Quelques propos sur le langage
Présentation : Le langage, a-t-on coutume de dire, est le propre de l'homme. Et certes, il n'a rien de commun avec les signaux sonores échangés par certains animaux, toujours dans un but utilitaire et sans commune nature avec l'expression verbale par laquelle l'homme communique et se communique aussi bien avec lui-même qu'avec les autres. Déjà l'anatomie humaine lui est propre. Ensuite le langage manifeste une profondeur mystérieuse dans laquelle toutes nos puissances : mémoire, intelligence et volonté, participent à l'expression du sens. Enfin le langage oral a toujours existé puisqu'Adam parlait avec Dieu dans le Jardin. De là l'importance de préserver et de cultiver le sens des mots, peut-être notre héritage le plus précieux.

Adam nomme les animaux dans le jardin d'Eden.
Eau forte par G. Scotin and J. Cole d'après H. Gravelot et J.B. Chatelain, 1743.
Le squelette humain possède 3 traits spécifiques, qui le distinguent en particulier du singe :
l'atlas et l'axis, dont la conformation différenciée permet la station debout et la rotation du cou sur lui-même ;
les apophyses sur lesquelles se greffent les 14 petits muscles qui permettent au pouce de s'opposer aux autres doigts ;
Les apophyses géni (du grec géneïon, « menton ») : 4 petits tubercules du maxillaire inférieur, à peine plus gros que des têtes d'épingle, sur lesquels s'attachent 4 petits muscles aboutissant à la langue et permettant le langage articulé.

Représentation schématique de l'Atlas (C1) et de l'Axis (C2) chez l'Homme

Représentation schématique des apophyses géni chez l'Homme
Ces apophyses géni sont « spécifiques » en ce sens qu'elles différencient l'homme des espèces animales. Elles n'ont donc pu se développer par sélection ou par mutation comme certains caractères secondaires ; elles nous indiquent que l'homme est dès l'origine un être qui articule. Étudier l'homme sans étudier son langage, le définir sans mettre la parole au départ de l'anthropologie, c'est donc passer à côté de l'essentiel, c'est négliger la fin pour ne voir que les moyens : l'essence réside dans le « spécifique » -- nous enseigne la philosophie réaliste --, et l'anatomie nous enseigne que l'homme a été créé pour parler.
Qu'est-ce alors que le langage ? C'est la faculté d'incarner le sens dans un geste subtil qui l'extériorise et le fait recevoir par un autre. Il présuppose à la fois l'aptitude mimique chez l'un, et l'intuition divinatrice chez l'autre.
De là deux conséquences :
1. Pertinence du signe et étymologie
Les consonnes, ces quelques articulations type entre lesquelles se répartissent les mimiques buccales propres à une langue, sont en rapport avec le sens des mots : il y a pertinence du signe et non -- comme on l'enseigne malheureusement depuis Ferdinand de Saussure --, « arbitraire du signe ». Pour autant que les mots ne soient pas créés artificiellement, comme tant de mots savants ou administratifs depuis le XVIIIe siècle, le choix des consonnes n'est donc pas abandonné au caprice d'une quelconque convention sociale, mais il procède naturellement de la valeur sémantique que notre intuition lui attribue. Ainsi le L est-il en rapport avec l'élévation, le mouvement vertical, ce qui est en haut : altus. Le Très-Haut, se dit ELoïm, Allah ou encore En-Il en sumérien
Et la pertinence du L se retrouve dans les couleurs du ciel, d'où provient la lumière : bLanc, ou bLeu (Lan en chinois, goLouboï en russe).

Le L dans de multiples langues
Bien au-delà d'une simple histoire des mots, l'étymologie consiste à retrouver cet alphabet primitif, cette vingtaine de « schémas mentaux » à partir desquels, par différentiation vocalique (avec les voyelles) et par composition polysyllabique, des sens de plus en plus particuliers ont pu se figer en mots sans que la langue ne perde sa richesse poétique. On voit aujourd'hui, a contrario, comment la langue des textes administratifs et des journaux, établie sans souci étymologique, négligeant la valeur évocatrice des consonnes, ne trouvant la précision que dans l'euphémisme ou la circonlocution (le « troisième âge », les pays « en voie de développement », les « démocraties populaires », les « éléments incontrôlés », etc.) se trouve déserter à la fois la concision et la poésie. C'est tout le contraire de l'art d'écrire : une fausse langue, une logorrhée de substantifs souvent hypocrites, un culte rendu au papier alors que le vrai langage doit pouvoir se savourer mot à mot (et même syllabe par syllabe), se déclamer, se chanter...
Une échappatoire toutefois : le sigle, lorsqu'il s'articule. Parfois réussie : ainsi le TGV, où T signifie la direction horizontale, G-K la force et V le mouvement. Parfois désastreuse : ainsi le LASER, transcrit de l'anglais, pour désigner l'émission artificielle de lumière cohérente ; il eût suffi de composer GLASER pour retrouver la racine ECLAT et l'anglais glitter (étinceler), le métal qui brille (geld, gold (gelt en yiddish), zloty, crysos en grec), la couleur (kraska en russe) et le brillant (giltâ-gilti en mandchou). Tandis que notre malencontreux « LaZer » évoque la mise à plat sans effort, le LoiSir, la LaSSitude, héLaS, de celui qui est perdu (LoSt) et se couché (LeJat, en russe). Pour un rayon qui transporte au loin une énergie intense, on ne pouvait plus mal tomber !
La redécouverte du langage et de la poésie quotidienne passe donc aujourd'hui par le souci étymologique, souci de pertinence du signe (expressivité, densité et harmonie).
2. Le triangle verbal : Idée, Geste, Voix
Le mot est à l'image de l'homme et donc, de quelque manière, à l'image de Dieu. En lui se déploie une relation vivante entre l'Idée (sens), le Geste (image) et la Voix (son). Et chaque sommet de ce triangle comporte autant de niveaux que l'âme a de « puissances » : mémoire, intelligence, volonté (on retrouve ici l'anthropologie de saint Augustin ou de Catherine de Sienne).

Les 3 niveaux du triangle verbal.
Idée | Geste | Voix | |
|---|---|---|---|
Mémoire | Schéma mental | Géométrie | Articulation |
Intelligence | Concept | Cinématique | Vocalisation |
Volonté | Sens prégnant | Dynamique | Expression |
Ce dernier tableau demanderait un long commentaire, en particulier sur l'importance de la volonté au regard du sens d'un mot. À réduire le langage à n'être qu'une pure opération de l'intelligence, on évacue à la fois, la profondeur symbolique des consonnes (sur quoi reposent les associations d'idées et l'imagination) et le désir des nuances. Or seuls existent réellement des sens particuliers, individualisés par l'intention du locuteur. Alors le déclamateur devient un véritable « acteur » et le texte un « poème » (du grec poïein « faire naître, produire »). Nous pensons que celui-là seul est le vrai langage, originel et original, qui véhicule et suscite toute la richesse à l'œuvre dans le « verbe ».
L'important est donc aujourd'hui de le préserver (souci étymologique) et de le laisser croître en nous (sens poétique) : servir le langage, donc, car il nous vient de Dieu, et non pas s'en servir, comme le font à qui mieux mieux les manipulateurs des peuples.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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