Qu’est-ce qu’une science ?
Résumé : À l’encontre des conjectures de définition de la science comme savoir utile, prédictif ou d’expérimentation, depuis Descartes et le chancelier Francis Bacon, il importe de rappeler la définition aristotélicienne et scolastique avec ses trois caractères de certitude, de connaissance par les causes et de méthode adaptée à l’objet. L’auteur montre par là que les sciences sont inséparables de leur socle métaphysique formé des vérités premières constitutives de l’être et de la raison, assises sûres de cette même métaphysique judicatrice des sciences, qu’elles soient naturelles, formelles ou morales et politiques.
Est-il important de définir ce qu’est « une science » ?
Pour l’épistémologue T. S. Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques [1962], Paris, 2018), vouloir définir la science (ou une science) masquerait des préoccupations non scientifiques. Il donne l’exemple de la psychologie dont la définition comme science importerait moins que les progrès réalisés dans la connaissance du fonctionnement du psychisme. Pour Kuhn, une science serait « tout domaine où le progrès est net » !
K. Popper de son côté croyait pouvoir mettre une séparation entre la métaphysique et la science, définissant la première par opposition à la seconde au moyen du critère de la « réfutation » – la métaphysique comme les dogmes ne seraient pas scientifiques, car non réfutables par des procédés scientifiques d’expérimentation.
Kuhn et Popper sont suivis par la grande majorité des scientifiques et des savants ès sciences humaines, qui ne craignent pas d’admettre ou d’affirmer, à l’instar de H. Reeves – lors d’une conférence sur les arguments en faveur de la théorie du Big Bang, et se référant à Popper –, que la science n’a pas de rapport avec la vérité. Sous-entendu : la vérité relève de la sagesse, des convictions, de la philosophie, des croyances…
Ces points de vue, et bien d’autres définitions modernes, ramenant l’idée de science à l’efficience, à la capacité prédictive ou à la méthode employée (expérimentation et mathématisation notamment), sont si approximatifs et si hasardeux, si contraires surtout à la définition traditionnelle de la science dominée par le réalisme philosophique, qu’il vaut la peine de rappeler en quoi consistait et consiste toujours cette définition d’une actualité intemporelle, écartée pour des raisons plus idéologiques que critériologiques1, c’est-à-dire réellement scientifiques.

Buste d’Aristote.
Contre cette interprétation utilitaire et techniciste, faussement modeste à vrai dire – elle a créé l’illusion sociale d’une science toute-puissante et vérifie en un sens le mot de Nietzsche : « le prix du progrès, c’est la mort de l’esprit » –, nous voulons opposer la définition et la caractérisation thomiste classique, la seule qui permette de déterminer dans quelle mesure tel champ du savoir peut recevoir ce titre de science, autorisant à dire, par exemple : la physique est une science, la philosophie est une science, les sciences économiques, etc.
Si l’on se rapporte d’abord à l’étymologie, celle-ci nous indique que le mot science signifie simplement « savoir »2.
Si l’on consulte les manuels de philosophie réaliste ceux-ci nous apprennent, avec plus de précision, que la science est une manière de savoir spéciale caractérisée par trois critères : 1° la certitude, 2° la connaissance par les causes, 3° l’application d’une méthode adaptée à l’objet. Présentons ces trois notes distinctives de la science – applicables à l’activité objectivable, mais aussi à la vertu de science possédée par le sujet intellectuel – afin de pouvoir définir la science en général et répondre à la question : « qu’est une science ? »
1° Une connaissance certaine
En tant que savoir, la science partage le caractère de la certitude avec la connaissance vulgaire (au sens de connaissance « commune »). Je sais que tout objet abandonné à lui-même tombe (pesanteur), c’est une connaissance certaine, toutefois ce n’est pas comme telle une connaissance scientifique. Pour le devenir, ce savoir devra rendre compte du fait général de la chute des corps exprimé par une loi, c’est-à-dire un rapport constant entre deux phénomènes.
Autre exemple : nous pouvons savoir que telle plante coupe la fièvre (la quinine), sans savoir ce qu’est la fièvre ou la nature de cette plante. Posséder la science en ce domaine, c’est être capable de dire non seulement que cette plante guérit, mais qu’elle guérira toutes les maladies semblables, parce qu’on en connaît le principe actif.
En dépit de cette différence entre le savoir commun et le savoir scientifique, il importe de noter qu’ils partagent ce double caractère de certitude (état du sujet) et d’évidence (qualité de l’objet) qui sont essentiels à tout savoir, certitude et évidence sans lesquelles notre esprit reste indéterminé.
Penchons-nous un instant sur ces deux notions d’évidence et de certitude que partagent le sens commun3 et la science en général.
Prenons l’exemple d’une démonstration mathématique ou philosophique. Elle part en général de deux prémisses certaines et aboutit à une conclusion strictement tirée logiquement de ces prémisses. Tout au long de la démonstration, l’esprit vérifie l’exactitude des termes qu’il déduit à chacune des étapes du raisonnement ; il se ramène constamment à l’évidence de l’objet physique ou formel, vu ou pensé, et à la certitude logique qu’il en a à chacun de ces moments.

Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) Dominican House of studies, Washington D.C. [Crédit Photo : OSV News/CNS file, Nancy Wiechec
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Ce fait premier de l’évidence d’un objet donné à la certitude du sujet est en lui-même un fait indémontrable, bien qu’il soit au principe du jugement et du raisonnement, tout comme la lumière du jour permet de voir et de distinguer la diversité des objets et ne peut pas être éclairée sinon, pour ainsi dire, par elle-même.
Il serait donc vain de vouloir démontrer l’évidence, autrement que par les procédés particuliers de la philosophie (par l’intuition au moyen de l’analogie), ces faits premiers, tels l’existence du monde extérieur ou le principe de causalité (infra), cela au moyen de propositions, ou même de faits, qui comparativement seraient moins évidents. Précisément parce qu’avec ces faits premiers on touche au socle essentiel des expériences ou expérimentations premières, à la fois physiques et intellectuelles (l’intuition au sens réaliste) premières. C’est en ce sens que le très savant Pascal écrivait avec son génie lapidaire : « c’est une perfection plutôt qu’un défaut de ne pouvoir tout démontrer. »
Ainsi, faut-il affirmer avec Aristote, Thomas d’Aquin et les philosophes réalistes que « le critérium universel et dernier, marque infaillible de toute vérité et le motif ultime de toute certitude, n’est autre que l’évidence4 ».
Toutefois, il est à noter que l’évidence et la certitude se manifestent à travers maintes expériences qu’il importe de distinguer : certaines sont limitées au sujet qui les vit, par exemple « je sens, je souffre », elles sont contingentes ; d’autres sont générales et objet d’une démonstration (les trois angles d’un triangle sont égaux à deux angles droits) ; d’autres enfin, sont universelles et employées dans toute science, tels les principes d’identité, de non contradiction, de raison suffisante avec ses corrélats : causalité, lois, finalité (cf. encadré).

Albert Einstein et Niels Bohr en 1930. (Wikimedia commons)
On avance parfois que les progrès des sciences au XXe siècle et certaines découvertes auraient ébranlé nos certitudes les plus élémentaires : la mécanique quantique et les quantas de Max Planck et Niels Bohr (1900), l’indéterminisme de Heisenberg (1905) auraient remis en cause l’idée que l’on puisse saisir objectivement un objet (en l’occurrence atomique ou subatomique) du fait de son ubiquité ou de son inexistence ? avant sa détection ; la relativité restreinte d’Einstein (1905) ferait douter de l’existence d’un temps universel irréversible ; l’incomplétude des systèmes logiques formulée par Kurt Gödel prouverait l’impossibilité de tout système d’axiomes de se prouver lui-même et, par extension, l’inanité de tout système dogmatique.
Indiscutablement ces théories, permettant de mieux déterminer les limites de nos connaissances, mettent-elles pour autant en cause les principes métaphysiques des sciences ? Aucunement, car ces théories et la démonstration de leurs théorèmes auraient été impossibles sans le recours aux vérités premières métaphysiques qui accompagnent les raisonnements et toutes les démonstrations bien construites : identité, non contradiction, causalité, principe des lois, suivant lequel dans des conditions identiques les mêmes causes produisent les mêmes effets. Du reste, mais ce n’est là qu’un argument d’autorité, les auteurs de ces découvertes logiques ou physiques n’ont cessé de faire référence à des constantes, et même pour certains à réaffirmer l’absolu dans le relatif, i-e de l’objectivité ontologique : la vitesse de la lumière comme limite dans la théorie de la relativité, le « mur de Planck » limite de notre capacité à mesurer l’espace ou le temps, l’indépendance objective des objets mathématiques dans le réalisme platonicien de Gödel.
Vérités premières (métaphysiques) des sciences
I. Identité : toute chose est identique à elle-même, principe qui a quatre corollaires :
1) non-contradiction : sous le même rapport et dans le même temps, une même chose ne peut pas être et ne pas être ;
2) tiers exclu : de deux propositions contradictoires, si l’une est vraie, l’autre est nécessairement fausse ;
3) troisième équivalent : deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles ;
4) contenance : ce qui contient une chose contient aussi le contenu de cette chose.
II. Raison suffisante : tout a sa raison d’être ou tout ce qui est a ce qu’il lui faut pour être, soit dans son sens ontologique (origine de la chose), soit dans son sens logique (au sens classique : adéquation au réel, ou au sens moderne : cohérence du discours).
Appliqué à la réalité concrète, le principe donne immédiatement naissance aux principes de :
1) Causalité : tout ce qui est, et n’a pas de soi ce qu’il lui faut pour être, l’a reçu d’un autre qui est sa cause (moins universel que le principe de raison suffisante car la causalité n’est applicable qu’à ce qui reçoit l’existence, tandis que le principe de raison s’applique à tout être réel ou possible et à Dieu).
2) Lois : dans les mêmes circonstances, les mêmes causes (physiques) produisent toujours les mêmes effets (déterminisme de la nature) ; ce principe fonde le raisonnement inductif.
3) Substance : toute qualité, tout changement suppose quelque chose de durable, dont le phénomène est la manière d’être momentanée, i-e pas de modification sans objet modifié, pas de mouvement sans objet mû, pas de pensée sans être pensant.
Principes directeurs de la connaissance (découlant des précédents) :
Cause première : toute cause seconde suppose une cause première pleinement suffisante qui tient d’elle-même sa raison d’exister.
Finalité : tout est produit en vue d’un but (découle du principe de cause première, en ce sens que la fin est la raison qui détermine la cause intelligente à produire un effet, « la cause de la cause » dit Aristote, à qui l’on doit aussi la définition des causes matérielle, efficiente, formelle et finale).
Moindre action : est une conséquence des principes de finalité et de raison suffisante : la nature suit toujours les voies les plus simples et les plus directes, agit toujours avec la plus grande économie de force et de matière ; elle produit le maximum d’effet avec le minimum de cause.
Cf. Ch. LAHR, Manuel de Philosophie, 2e édit., Paris, Beauchesne, 1926, 2e partie, section II, chap. 1er - Les principes rationnels ou vérités premières, p. 139.
Second trait caractéristique essentiel de la science, elle cherche à comprendre un fait, un événement, un phénomène par ses raisons ou ses causes.
2° Une connaissance par les causes
Que l’intelligence cherche à comprendre un fait est une façon de dire qu’elle en cherche la raison, terme qui renvoie, soit à l’idée de cause, soit à l’idée de finalité (le pour…quoi), soit encore au moyen qui rend possible le phénomène (les quatre causes d’Aristote).
On objectera que cette manière de voir est le fruit d’une conception naïve et d’une illusion car, après analyse, il n’y aurait rien qui ressemble à ce que l’on appelle une « cause ». Telle est la critique des philosophes modernes reprises par beaucoup de scientifiques, du moins lorsqu’ils sont questionnés sur leur épistémologie, car en pratique ils recherchent tout bonnement les facteurs causaux des objets qu’ils étudient.
Cette mise en doute de la notion de cause remonte aux sceptiques de l’antiquité et, dans les temps modernes, à Hume pour qui la causalité est une illusion sans réalité objective, s’expliquant par l’habitude d’associer des événements qui se produisent très souvent ensemble.
Chez Kant et les « phénoménistes », la cause est insaisissable par l’entendement, c’est une énergie, une force analogue à la volonté et à la liberté humaine, notions qui relèvent de la métaphysique et non de la science positive. Celle-ci se bornant à constater les antécédents et les conséquents de faits tangibles et mesurables.
Au XIXe siècle, l’empiriste Stuart Mill est allé jusqu’à soutenir que les axiomes de la géométrie – par exemple, deux droites ne peuvent se couper qu’en un seul point – et même le principe d’identité (A est A), ne sont que des généralisations d’expériences particulières. Il n’y aurait donc pas de principes universels et la science serait toujours relative et provisoire ; une science changeante de l’individu qui change sans cesse lui-même, pourrait-on dire, contre ce que dit Platon dans Cratyle : on ne peut faire la science de ce qui change sans cesse.
Pour répondre à ces objections, il faut être attentif à deux aspects et deux significations de la notion de causalité :
1) l’antériorité de la cause par rapport à l’effet considéré : en ce sens la cause est le phénomène nécessaire et suffisant déterminant l’apparition d’un autre phénomène (sens empirique et phénoménal) ;
2) la force exerçant l’action effective : c’est la raison ou cause réellement suffisante du phénomène (sens métaphysique).
Les positivistes et les phénoménistes ne veulent retenir que le premier aspect, le rapport antécédent-conséquent.
Or, s’il est vrai que dans certains cas la ou les causes d’un phénomène sont difficiles à isoler – soit en raison de la complexité du fait étudié, soit parce que la science du moment et ses instruments sont insuffisants –, il est en revanche erroné de penser que la causalité est une simple illusion (Hume et certains empiristes), ou bien une réalité insaisissable pour notre entendement (Kant et les positivistes).
En effet, nous avons une idée claire et objective de la causalité et nous pouvons démontrer qu’elle n’est ni une illusion ni un « noumène » obscur derrière le phénomène.

Pierre Maine de Biran (1766-1824). Administrateur de la Dordogne, précurseur de la psychologie, connaisseur des sciences et et des mathématiques, créateur d’une société médicale. (Domaine public)
En premier lieu, des concomitances répétées ne peuvent justifier de faire de la causalité une simple association mentale liée à une habitude. Nous faisons l’expérience de phénomènes qui se répètent ensemble de manière quasi constante et cependant nous ne concluons pas qu’ils ont un rapport de cause à effet. Pour le dire d’une boutade, le coq chante au matin depuis la nuit des temps, mais il n’est venu qu’à l’esprit poétique de dire que le coq fait se lever le soleil. Au contraire, d’autres phénomènes très capricieux et sans liens apparents ont pu être reliés à une même cause que nous parvenons à identifier après une recherche systématique et l’établissement de certaines lois.
Ainsi, en dépit de l’absence de relation évidente, on a pu établir que les phases de la Lune sont la cause des marées et cela en vertu de la loi de la gravité dont la connaissance rend possible nos projectiles modernes.
Remarquons aussi que l’enfant dès son plus jeune âge, bien avant de contracter des habitudes d’esprit, répète inlassablement ses « pourquoi ? » alors que l’association, faute d’habitude, n’a pas encore pu jouer le rôle que lui supposent les associationnistes, autrement dit l’enfant signifie par-là qu’il a l’intuition du pouvoir causal, ce qui nous conduit au deuxième argument qui est le plus essentiel.
En effet, la cause ne se réduit pas au constat d’une relation répétée entre antécédent(s) et conséquent(s), qui n’est qu’une corrélation, elle implique l’idée d’une force capable de produire la chose ou le fait. Bien que nous ne puissions appréhender de manière sensible le moteur qui produit l’action d’une chose sur une autre – qu’est-ce qui provoque la croissance des végétaux, le développement d’un embryon, le mouvement des êtres vivants ? –, nous avons néanmoins une expérience intime d’une force qui est aussi le moteur d’une causalité, c’est notre volonté d’agir et de penser ou de faire effort pour traduire en actes ou en paroles cette même volonté.
La cause en tant que force est sans nul doute un fait métaphysique – comme l’a rappelé le grand philosophe Maine de Biran, qui a rejoint le réalisme thomiste en établissant le « fait premier » de l’objectivité par la voie introspective (cf. Mémoire sur la décomposition de la pensée (1804) – , ce fait ne nous est pas pour autant étranger comme nous le signale la conscience de nos actes. Dans cette expérience, nous expérimentons en une même aperception l’enchaînement objectif perceptible de la cause immatérielle, stable, substantielle et permanente : notre volonté, à son effet.
Enfin, s’il est vrai que la causalité est une association d’images ne faudrait-il pas admettre qu’il y a des phénomènes sans cause ou des faits soumis à des causes contradictoires – au sens strict de ce mot, par exemple soutenir simultanément que les marées s’expliquent et ne s’expliquent pas du tout par la gravité – ? Dans ce cas tout phénomène serait produit par des associations accidentelles, imprévisibles, et la science n’aurait qu’une valeur subjective et provisoire, ce qui est peu ou prou la thèse soutenue par K. Popper ou T. Kuhn.
La causalité n’est pas le produit d’une illusion liée à nos habitudes et à nos associations mentales, c’est un fait objectif d’évidence immédiate et première, à l’instar de l’évidence du monde extérieur et des premiers principes (cf. encadré supra).

Francis Bacon (1561-1626) Membre de la Chambre des communes, Garde des Sceaux puis Chancelier d’Angleterre. Père de l’empirisme, auteur du Novum organum ( La Méthode nouvelle , 1620). (domaine public)
Bacon (1561-1626) qui a pourtant conduit à restreindre la science à l’expérimentation – « Physique, méfie-toi de la métaphysique » –, n’en déclarait pas moins que « la science véritable est la science par les causes » (Vere scire, per causas scire). Affirmons donc sans crainte avec Aristote qu’une science est une connaissance par les causes : « Nous savons une chose d’une manière absolue, écrit Aristote, quand nous savons quelle est la cause qui la produit, et pourquoi cette chose ne saurait être autrement » (in Seconds analytiques I, 2, 71, et I 33, 88).
Le caractère méthodique de la science est le troisième critère, trait qui la distingue de la connaissance empirique et de la connaissance vulgaire (ordinaire).
3° Une connaissance méthodique
Qu’est-ce que la méthode ? « Au sens général du mot c’est l’ordre à mettre dans la série de ses différents actes pour atteindre une fin déterminée. » (Collin, Manuel de philosophie thomiste, op. cit., p. 81).
En science la méthode est « l’ensemble des procédés que doit employer l’esprit humain dans la recherche et la démonstration de la vérité. » (Lahr, Manuel de philosophie, op.cit., p. 360).
Faisons brièvement apparaître la place de la méthode dans les principales sciences.
L’étude des conditions idéales – leur légitimité (droit), non les conditions de leur existence (fait) – du raisonnement juste est l’objet de la logique dite formelle. Elle traite des règles de la pensée permettant le raisonnement juste, indépendamment de tout domaine concret : la déduction, le syllogisme et ses nombreuses modalités.
Puis, pour établir une vérité (loi, cause, fait réel), chaque domaine du savoir est contraint par l’objet même qu’il étudie autant que par les règles de la logique, d’où le nom de logique spéciale ou appliquée, ou encore de méthodologie qui est réservée à l’étude des procédés qui s’imposent à l’esprit lorsqu’il étudie un champ particulier du savoir. Rappelons les procédés caractéristiques des principaux embranchements de l’arbre de la science.
Les mathématiques s’intéressent aux quantités et aux formes, abstraction faite de la nature des choses. Elles procèdent par définition (vérité générale résultant parfois d’une analyse), par axiomes (principes évidents indémontrables qui s’appliquent à toute espèce de grandeur), postulats (étymologiquement « je demande » que l’on m’accorde, par ex. : théorème des parallèles d’Euclide), enfin par démonstrations déductives dont les procédés se ramènent in fine au syllogisme.


L’analogie de fonctionnement. Illustration par le Paleotherium et son fossile. Musée d’histoire naturelle de Novara, Italie (Wikimedia commons)
Les sciences physico-chimiques étudient des faits concrets et contingents dont elles recherchent la cause et la loi générale dans des circonstances accidentelles variables : chaleur, électricité, pesanteur…, et leurs variations quantitatives en ce qui concerne la physique ; les transformations moléculaires pour ce qui regarde la chimie.
Elles partent de l’expérience et s’élèvent du fait particulier à la loi générale, méthode dite inductive consistant en une généralisation à tous les objets ou à tous les faits semblables, des propriétés reconnues à un certain nombre d’objets ou procédés, parfois obtenue après une ou deux expériences (par ex. l’eau bout à 100 degrés Celsius5).
Les sciences biologiques (zoologie, botanique, génétique…) étudient l’anatomie des êtres vivants, leurs organes et leurs fonctionnements (physiologie) et les classent en espèces et variétés. Elles appliquent la méthode expérimentale et emploient également l’analogie, raisonnement consistant à conclure de certaines ressemblances observées à des similitudes non observées (les mêmes formes laissant supposer les mêmes caractères, mais l’analogie est alors une hypothèse et elle n’est probante que lorsqu’on a pu identifier derrière les formes une même loi de fonctionnement, telle la « corrélation organique » employée par Cuvier pour reconstituer le Paleotherium à partir des fragments, lequel animal fut découvert à l’état fossile quelques années plus tard. Notons en passant que l’évolutionnisme abuse de l’analogie, de la loi de corrélation, ainsi que de l’induction, extrapolant de quelques faits à un « toujours et partout » jamais vérifié.
Les sciences morales et sociales ont pour objet l’homme, être intelligent, libre et cause responsable de ses actes. Elles étudient donc les lois qui régissent les manifestations de cette activité morale (faits psychologiques et relations entre personnes), d’où les sciences psychologiques, historiques et sociales.
La subdivision des sciences morales peut également être faite en distinguant le point de vue positif (ou descriptif), lequel constate les faits et essaie d’en déterminer les tendances habituelles et régulières, et le point de vue normatif, dans lequel on s’efforce de découvrir ou de systématiser les règles que l’homme doit suivre pour atteindre ses finalités les plus hautes conformes à sa nature d’être libre et doué de raison. Néanmoins, il importe de souligner que le caractère impératif de la norme, objet d’un choix libre, n’est pas purement conventionnel car celle-ci a un lien étroit avec les lois de la nature physique ou morale (inclinations profondes de la nature humaine).
C’est faute de voir ce lien qu’on a souvent refusé à ces disciplines le titre de sciences, en ne voyant dans leurs conclusions que des opinions. Les sciences morales sont pourtant à même d’identifier des causes et des lois nécessaires aux comportements individuels ou collectifs, bien souvent avec une surprenante prévisibilité.
Les procédés des sciences de la nature s’appliquent aux sciences morales jusqu’à un certain point. En psychologie, en histoire et en sociologie, des faits tangibles peuvent faire l’objet d’expérimentation, d’induction et d’analogie, et l’on parvient à dégager les facteurs déterminants de certains phénomènes, bien qu’ils soient là souvent plus nombreux et plus compliqués (par ex. pénurie ou demande de certains produits et hausse de leurs prix, pour le cas le plus simple). En morale et en science politique, la déduction n’a rien d’exceptionnel car l’expérience et l’introspection aboutissent à une connaissance du corps ou de l’esprit humain, et par là-même des relations humaines qui permettent de dégager certaines lois du comportement des individus ou des corps sociaux (mimétisme social qui explique certaines constantes dans les mœurs).
Pour terminer ce tour d’horizon, insistons sur le fait que la philosophie et la théologie doivent aussi recevoir le titre de science.
L’étude du fondement des sciences, du critérium de la vérité et de l’erreur qui est l’objet de la logique critique ou critériologie – dont nous donnons ici un aperçu – pourrait déjà nous en persuader. Mais on peut aller bien plus loin que cette logique première en relevant que la philosophie comme toute science est une recherche par les causes, mais causes ou raisons ultimes, premières ou dernières. Or, on a d’autant plus de science que l’on avance dans la connaissance des causes les plus intimes des objets étudiés.
À cet égard, comme l’écrit H. Collin, « science et philosophie ne se distinguent pas tant par les choses qu’elles étudient (objet matériel) que par l’aspect sous lequel elles considèrent les choses (objet formel) », et, par suite, la philosophie est « la science la plus élevée et la plus parfaite et l’on comprend sans peine qu’il ne peut y en avoir qu’une, comme il n’y a qu’une physique, qu’une chimie, etc. – de même qu’est unique l’ordre intime de l’ensemble des êtres qu’elle prétend exprimer. » (Manuel de Philosophie thomiste, op. cit., p. 4).
Certains objectent que sa recherche n’aboutit à aucune certitude et que par là elle est subjective et vaine. C’est là une vue tout à fait erronée et partiale. La philosophie est en possession de vérités d’évidence et certaines. Elle identifie et utilise les premiers principes métaphysiques et dégage des vérités relative à la nature, à l’homme, aux origines (« tous les hommes ont une conscience », « tous les hommes sont mortels », il y a des régularités et des constantes dans la nature, etc.), impulsant le savoir et s’appuyant ensuite sur les travaux spécialisés des sciences particulières.
Peut-être pourra-t-on se convaincre de l’unité des sciences et de la primauté de la métaphysique en portant l’attention sur la propension humaine à l’abstraction, que l’on retrouve dans toutes les disciplines, attestant que c’est toujours un même et unique esprit qui saisit les formes intelligibles par des concepts. Or, ces concepts ne sont pas de vagues schémas figuratifs – si ce n’est a posteriori pour s’en donner une figuration – comme nous sommes souvent tentés de le penser, mais des actes intellectuels capables de refléter et de saisir l’ordre même du réel visible (sciences physiques ou mathématiques) ou invisibles (métaphysique).
La raison, faculté d’abstraction, se révèle ainsi elle-même une puissance immatérielle seule capable de saisir l’immatériel (le scalpel de l’âme c’est l’âme), ainsi que l’a montré Aristote dans son Traité de l’âme : seule l’intelligence, forme de toutes les formes, peut saisir l’intelligible.
La philosophie n’est donc pas un savoir encyclopédique ou une systématisation (A. Comte) ; elle n’est pas davantage cette « sagesse » quelque peu triviale comme se plaisent à la qualifier certains scientifiques et certains philosophes du XXe siècle (Jean Piaget, Michel Serres, par exemple), définition qui au fond fait un peu injure à la science philosophique et à la sagesse, puisqu’elle laisse penser que la philosophie est une culture plus ou moins vague fondée sur des expériences, ou un ensemble d’opinions personnelles ou collectives tirées d’expérience empiriques, sinon de recettes.
Combien plus profonde, plus exacte et juste est la pensée d’Aristote affirmant dans l’Éthique à Nicomaque : « Il est clair par conséquent que la sagesse doit être la plus rigoureuse des sciences », indiquant par-là que l’esprit pur est à la source de toute science.
Quant à la théologie, science de Dieu, elle « n’a pas d’autorité sur les principes immédiatement évidents d’où procèdent la philosophie » (H. Collin), parce qu’elle œuvre à partir des vérités surnaturelles révélées, mais c’est sans crainte d’arbitraire, car la raison garantit par des motifs établis sur une certitude intrinsèque (les vérités métaphysiques, vues précédemment) et sur une certitude extrinsèque (la force du témoignage historique, le miracle, la permanence de l’Église).
Conclusion
Concluons par une définition de la science en général et répondons à la question initiale, avant de dire quelques mots du rapport entre la science et la notion de vérité.
Comme l’a écrit le père Ch. Lahr, pour définir ce qu’est « une science » il faut d’abord caractériser l’essence de « la science », comme activité et disposition de l’esprit.
Pour saint Thomas la science est « Cognitio certa necessarii per causas » : « la connaissance certaine du nécessaire par ses causes » (in P. Roger Verneaux Cours de philosophie thomiste, Paris, Beauchesne, 1964).

Couverture du Manuel de Philosophie du P. Ch. Lahr.
À la question « qu’est-ce que la science ? », on peut donc répondre avec le P. Lahr : c’est « un système de propositions rigoureusement démontrées, constantes, générales, reliées entre elles par des rapports de subordination ». (Manuel de philosophie, op. cit., p. 348).
À présent, à la question « qu’est-ce qu’une science ? », sous-entendu « particulière », nous pouvons redire avec le même : « une science est un ensemble de connaissances certaines, générales, méthodiques, se rapportant à un objet déterminé », (op. cit., p. 351).
Ces définitions ont l’intérêt de montrer qu’il n’y a science véritable que lorsqu’il y a une connaissance des causes d’un phénomène procurant la certitude de l’objet, sinon peut-être en tout ce qu’il est, mais du moins dans certaines de ses qualités et propriétés dont on ne pourra douter.
Ces définitions apportent-elles un éclairage sur le problème du rapport des théories scientifiques à la notion philosophique de « vérité » ? Que faut-il entendre par vérité ?
La vérité a été définie par Aristote et les réalistes comme la conformité de l’intelligence – qui constate et juge – avec ce qui est (vérité dite logique). On emploie aussi le mot de « vérité » pour qualifier l’être lui-même, être qui s’impose à nous ontologiquement. Or, les trois critères présentés ici, inséparables de toute activité scientifique, font chacun état de la mise en adéquation de l’esprit avec l’être dans ses manifestations. Autrement dit, ils expriment la vérité dans son sens logique et dans son sens ontologique.
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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