Qu'est-ce qu'une science ?

Par Philippe LauriaRevue n°108Science
Qu'est-ce qu'une science ?

Résumé : À l'encontre des conjectures de définition de la science comme savoir utile, prédictif ou d'expérimentation, depuis Descartes et le chancelier Francis Bacon, il importe de rappeler la définition aristotélicienne et scolastique avec ses trois caractères : certitude, connaissance par les causes et méthode adaptée à l'objet. L'auteur montre par là que les sciences sont inséparables de leur socle métaphysique formé des vérités premières constitutives de l'être et de la raison.

Est-il important de définir ce qu'est « une science » ? Pour l'épistémologue T. S. Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques [1962]), vouloir définir la science masquerait des préoccupations non scientifiques. Pour lui, une science serait « tout domaine où le progrès est net ». K. Popper, de son côté, croyait pouvoir séparer la métaphysique de la science par le critère de la « réfutation » : la métaphysique ne serait pas scientifique car non réfutable par l'expérimentation.

Kuhn et Popper sont suivis par la grande majorité des scientifiques, qui n'craignent pas d'affirmer, à l'instar de H. Reeves, que la science n'a pas de rapport avec la vérité (laquelle relèverait de la sagesse ou des croyances). Ces points de vue, ramenant l'idée de science à l'efficience ou à la capacité prédictive, sont si approximatifs et contraires à la définition traditionnelle de la science (dominée par le réalisme philosophique) qu'il vaut la peine de rappeler cette définition d'une actualité intemporelle, écartée pour des raisons plus idéologiques que réellement scientifiques [1].

Contre cette interprétation utilitaire, nous voulons opposer la définition thomiste classique, la seule qui permette de déterminer si tel champ du savoir (physique, philosophie, économie...) mérite le titre de science.

Si l'étymologie indique que science signifie simplement « savoir » [2], les manuels de philosophie réaliste précisent qu'il s'agit d'un savoir caractérisé par trois critères :

  1. La certitude ;
  2. La connaissance par les causes ;
  3. L'application d'une méthode adaptée à l'objet.

1° Une connaissance certaine

En tant que savoir, la science partage le caractère de la certitude avec la connaissance vulgaire (commune). Je sais que tout objet tombe (pesanteur) : c'est une connaissance certaine, mais pas encore scientifique. Pour le devenir, ce savoir devra rendre compte du fait général par une loi (rapport constant entre deux phénomènes). Autre exemple : savoir que la quinine coupe la fièvre est utile ; mais posséder la science, c'est savoir pourquoi (principe actif) et pouvoir généraliser cette guérison.

Malgré cette différence, savoir commun et savoir scientifique partagent un double caractère : la certitude (état du sujet) et l'évidence (qualité de l'objet) [3].

Dans une démonstration mathématique, l'esprit vérifie l'exactitude des termes déduits à chaque étape. Ce fait premier de l'évidence donnée à la certitude du sujet est indémontrable, car il est au principe du jugement. Vouloir démontrer l'évidence (comme l'existence du monde extérieur) par des propositions moins évidentes serait vain. C'est en ce sens que Pascal écrivait : « C'est une perfection plutôt qu'un défaut de ne pouvoir tout démontrer. »

Ainsi, avec Aristote et Saint Thomas, il faut affirmer que « le critérium universel et dernier [...] n'est autre que l'évidence [4]. »

On avance parfois que la mécanique quantique (Planck, Bohr, Heisenberg) ou la relativité (Einstein) auraient ébranlé nos certitudes (ubiquité, indéterminisme). En réalité, ces théories seraient impossibles sans le recours aux vérités premières métaphysiques qui accompagnent tout raisonnement : identité, non-contradiction, causalité. Du reste, ces auteurs n'ont cessé de faire référence à des constantes (vitesse de la lumière, « mur de Planck »), réaffirmant l'absolu dans le relatif.

ENCADRÉ : Vérités premières (métaphysiques) des sciences

I. Identité : toute chose est identique à elle-même. Corollaires :

II. Raison suffisante : tout a sa raison d'être. Appliqué au réel, cela donne :

Principes directeurs :

2º Une connaissance par les causes

Second trait essentiel : la science cherche à comprendre un fait par ses raisons (causes ou finalité). On objectera, avec les modernes (Hume, Kant, Positivistes), que la « cause » est une illusion ou un noumène insaisissable. Pour eux, la science se borne à constater des antécédents et des conséquents. Stuart Mill alla jusqu'à dire que même les axiomes géométriques ne sont que des généralisations d'expériences.

Pour répondre, distinguons deux sens de la causalité :

La causalité n'est pas une simple association mentale (habitude). Le coq chante le matin, mais personne ne pense qu'il fait lever le soleil (répétition sans causalité). À l'inverse, on a établi que la Lune cause les marées malgré l'absence de lien apparent, grâce à la loi de gravité. De plus, nous avons l'expérience intime de la cause comme force : notre propre volonté d'agir. Comme l'a montré Maine de Biran, nous expérimentons le lien entre la cause (volonté) et l'effet (acte).

Si la causalité n'était qu'illusion, il y aurait des phénomènes sans cause, et la science ne serait que subjective et provisoire (thèse de Popper/Kuhn). Or Bacon lui-même déclarait : « La science véritable est la science par les causes. »

3º Une connaissance méthodique

La méthode est l'ordre mis dans les actes pour atteindre une fin.

Il faut insister : la philosophie et la théologie sont aussi des sciences. La philosophie est la science des causes premières ou ultimes. Elle est « la science la plus élevée et la plus parfaite » (H. Collin). La théologie, science de Dieu, procède à partir des vérités révélées, garanties par une certitude rationnelle.

Conclusion

À la question « qu'est-ce que la science ? », saint Thomas répond : « Cognitio certa necessarii per causas » (la connaissance certaine du nécessaire par ses causes). À la question « qu'est-ce qu'une science ? » (particulière), le P. Lahr répond : « un ensemble de connaissances certaines, générales, méthodiques, se rapportant à un objet déterminé ».

Il n'y a science véritable que lorsqu'il y a connaissance des causes procurant la certitude. Ces critères expriment la vérité dans son double sens : logique (conformité de l'esprit au réel) et ontologique (l'être lui-même).

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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