Saint Augustin et le rire des infidèles

Par Anne-Edgar WILKERevue n°108Théologie
Saint Augustin et le rire des infidèles

Résumé : Depuis que les théologiens ont reconnu eux-mêmes à la « communauté scientifique » une autorité incontestée et incontestable, il est devenu difficile de défendre la vérité scientifique ou historique de l'Écriture, dès qu'il faut pour cela critiquer fût-ce un aspect minime des thèses scientifiques en vogue. L'« argument massue » avancé alors est le « rire des infidèles » : il importe avant tout, recommande saint Augustin, d'éviter les moqueries des savants, car elles rejailliraient sur toutes les vérités de notre foi. Sans nier la nécessité de la prudence et du sérieux en tout ce que l'on affirme, il importe de bien voir, ici dans le cas de l'évolutionnisme, comment un grand penseur comme saint Augustin raisonnait. Il est paradoxal, en effet, de voir constamment invoqué contre le sens littéral [3] de l'Écriture un homme qui a mis des années à écrire son De Genesi ad litteram, un énorme traité visant à bien comprendre et défendre efficacement le sens littéral de la Genèse.

Dans un passage célèbre de son traité De la Genèse au sens littéral, saint Augustin blâme vigoureusement les chrétiens qui font preuve de témérité dans l'interprétation scripturaire, et il leur montre les dommages causés par leur légèreté : lorsqu'on prête à tort à la Sainte Écriture une doctrine dont le raisonnement ou l'expérience prouvent la fausseté, on lui ôte toute crédibilité aux yeux des savants païens, et on l'expose au rire des infidèles.

« Il arrive souvent que même un non chrétien ait des connaissances, obtenues de manière très certaine par le raisonnement ou par l'expérience, sur la terre, sur le ciel, sur les autres éléments de ce monde, sur le mouvement et la révolution des astres, ou encore sur leur taille et les distances qui les séparent, sur les éclipses du soleil et de la lune, sur le cours des années et des saisons, sur la nature des animaux, des arbrisseaux, des pierres, et sur les autres choses de ce genre. Or il est extrêmement indécent et néfaste, et c'est un mal à éviter par-dessus tout, qu'un tel individu entende un chrétien délirer sur ces questions en prétendant parler selon les Écritures, et que, le voyant éloigné de la vérité de toute la distance qui sépare une extrémité du ciel de l'autre, comme on dit, il ait de la peine à contenir son rire. Ce qui est fâcheux, ce n'est pas tellement qu'un homme fasse l'objet de moqueries pour ses erreurs ; c'est plutôt que nos auteurs acquièrent la réputation, auprès de ceux qui ne sont pas des nôtres, d'avoir pensé de même, et qu'ils soient critiqués et rejetés comme des ignorants, au grand détriment de ceux dont le salut nous tient à cœur. En effet, lorsque ceux-ci auront surpris l'un des chrétiens se trompant sur un sujet qu'eux-mêmes connaissent parfaitement, et tirant son opinion frivole de nos Livres, comment ajouteront-ils foi à ces Livres sur la résurrection des morts, sur l'espérance de la vie éternelle, sur le Royaume des cieux, alors qu'ils les croiront erronés à propos de faits qu'ils ont dès à présent pu constater par l'expérience ou par des calculs incontestables ? On ne saurait assez dire l'embarras et la tristesse que causent aux frères prudents ces [chrétiens] téméraires et présomptueux, qui, réfutés et confondus à propos de leur opinion incorrecte et fausse par ceux qui ne respectent pas l'autorité de nos Livres, et voulant défendre ce qu'ils ont affirmé avec la témérité la plus insensée et la fausseté la plus manifeste, cherchent à citer ces saints Livres à l'appui de leur idée, ou en récitent de mémoire de nombreux extraits, croyant y trouver des témoignages en leur faveur, alors qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent, ni à quel sujet ils l'affirment [4]. »

Invoquant ces graves avertissements de saint Augustin, un lecteur de mon livre m'a déclaré qu'il lui semblait imprudent de rejeter la théorie de l'évolution en s'appuyant sur la Sainte Écriture ; mieux vaudrait, selon lui, rester ouvert à une exégèse évolutionniste du récit biblique, de peur que celui-ci ne soit tourné en dérision par les incroyants qui considèrent l'évolution comme un fait établi. Cette attitude, nous allons le voir, ne peut en aucun cas se réclamer de saint Augustin, et elle conduit précisément à l'inconvénient qu'elle prétend éviter : attirer sur la foi et la religion les moqueries des infidèles.

La pensée de saint Augustin

Les exhortations à la prudence reproduites ci-dessus sont formulées par saint Augustin dans un cas précis, quoique fréquent dans les premiers chapitres de la Genèse, qui font l'objet de son traité : le cas des textes difficiles à comprendre, et susceptibles de plusieurs interprétations. Pour le voir, il suffit de lire ce qui est dit quelques lignes auparavant :

« Dans les matières obscures et entièrement cachées à nos yeux, lorsque nousisons dans les écrits divins des propos qui peuvent, sans dommage pour la foi dont nous sommes imprégnés, donner lieu à de multiples interprétations, ne nous hâtons pas d'affirmer précipitamment l'une d'entre elles, de peur que, si celle-ci venait à être réfutée par un examen plus attentif de la vérité, nous ne succombions, luttant pour notre opinion et non pour celle des divines Écritures, de sorte que nous cherchions à prêter aux Écritures notre pensée, alors qu'il faudrait plutôt chercher à faire nôtre la pensée des Écritures [5]. »

Ce sont ces textes difficiles qui risquent d'être interprétés de manière erronée, voire préjudiciable à la crédibilité de la Sainte Écriture. Saint Augustin explique comment, pour sa part, il a veillé à éviter ce danger dans son traité sur la Genèse :

« Soucieux de faire preuve à cet égard de circonspection et de vigilance, j'ai, autant qu'il m'a été possible, dégagé et proposé de multiples interprétations des paroles du Livre de la Genèse qui ont été enveloppées d'obscurité pour nous exercer, me gardant d'affirmer témérairement quelque chose au détriment d'une autre explication peut-être meilleure, afin de laisser chacun, selon ses propres lumières, retenir ce qu'il pourra comprendre ; et lorsqu'il ne parvient pas à l'intelligence de l'Écriture, qu'il rende gloire à Dieu et se pénètre de crainte [6]. »

Mais il ne faudrait pas, sous prétexte que la Sainte Écriture est parfois obscure et qu'une erreur d'interprétation peut donner prise au rire des infidèles, en venir à remettre en question le sens de tous les passages scripturaires, et particulièrement de ceux que certains incroyants pourraient juger ridicules. Si l'on agissait ainsi, il ne resterait plus grand-chose de la foi catholique. Saint Augustin, quant à lui, se garde bien de tomber dans cet excès ; voici ce qu'il dit un peu plus loin :

« J'ai appris qu'il n'y a pas à hésiter lorsqu'il s'agit de faire, selon la foi, la réponse qui doit être faite à ceux qui cherchent chicane aux Livres de notre salut : à chaque fois qu'ils peuvent démontrer par des preuves véritables un fait concernant la nature des choses, nous devons montrer que celui-ci ne s'oppose pas à nos Écritures ; mais à chaque fois qu'ils tirent de leurs ouvrages une doctrine contraire à nos Écritures, c'est-à-dire à la foi catholique, nous devons montrer à notre tour par quelque moyen, ou bien croire sans hésitation, qu'il s'agit d'une complète erreur ; et nous devons adhérer à notre Médiateur, en qui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science, de manière à n'être ni séduits par le bavardage d'une fausse philosophie, ni effrayés par la superstition d'une fausse religion [7]. »

On le voit, saint Augustin juge tout à fait possible de parvenir à des certitudes concernant le sens de la Sainte Écriture, et absolument obligatoire de rejeter les doctrines qui lui sont contraires, même lorsqu'elles sont défendues par certains savants et servent de prétexte pour attaquer la religion [8]. Cet enseignement de l'évêque d'Hippone coïncide d'ailleurs exactement avec celui du Magistère de l'Église [10], et s'impose par conséquent à tout catholique. Dans le cas qui nous intéresse, saint Augustin affirme hautement qu'Adam fut créé sans parents, à partir de terre, et que ceux qui en doutent sont des incrédules [11]. Il estime donc que le récit de la création de l'homme est assez clair pour permettre cette conclusion ferme, et l'on ne peut se réclamer de lui si l'on refuse de souscrire à sa conclusion en invoquant les recommandations qu'il donne pour les cas obscurs. Au contraire, la fidélité à saint Augustin consiste à défendre sa position en dépit des contestations et des railleries des infidèles.

Le danger du concordisme

Ceux qui s'efforcent de concilier la théorie de l'évolution et la Sainte Écriture cherchent à contenter tout le monde, mais courent le risque de ne satisfaire personne. En effet, leurs hypothèses s'accordent mal avec la théorie de l'évolution, dont elles brisent la cohérence en introduisant une singularité à l'origine de l'espèce humaine [12]. Elles s'accordent plus mal encore avec la Sainte Écriture, car elles contredisent l'interprétation qui en est unanimement donnée par les Pères, interprétation que l'Église tient pour décisive et obligatoire [13]. Il y a donc lieu de se demander si leurs hypothèses parviennent réellement à convaincre les incroyants et à faire cesser leurs moqueries, ce qui est le but qu'elles affichent. Afin de nous en rendre compte, nous allons observer la façon dont le fameux biologiste évolutionniste et athée militant Richard Dawkins a réagi au message adressé par Jean-Paul II à l'Académie pontificale des sciences le 22 octobre 1996. D'une part, Richard Dawkins est un excellent représentant de ces savants irréligieux dont les concordistes voudraient éviter les railleries [14] ; d'autre part, le message de Jean-Paul II est sans doute l'affirmation la plus célèbre qui ait jamais été faite d'un accord possible entre la théorie de l'évolution et la doctrine catholique. Dans son message, le Pape polonais ménage autant qu'il le peut la théorie de l'évolution. Il se garde de toute allusion à la création du premier homme, et s'abstient même de renouveler explicitement la condamnation du polygénisme. Le seul point sur lequel il insiste est la spiritualité de l'âme humaine et sa création directe par Dieu. Voici le plaidoyer par lequel il espère faire accepter cela aux évolutionnistes :

« Avec l'homme, nous nous trouvons donc devant une différence d'ordre ontologique, devant un saut ontologique, pourrait-on dire. Mais poser une telle discontinuité ontologique, n'est-ce pas aller à l'encontre de cette continuité physique qui semble être comme le fil conducteur des recherches sur l'évolution, et cela dès le plan de la physique et de la chimie ? La considération de la méthode utilisée dans les divers ordres du savoir permet de mettre en accord deux points de vue qui sembleraient inconciliables. Les sciences de l'observation décrivent et mesurent avec toujours plus de précision les multiples manifestations de la vie et les inscrivent sur la ligne du temps. Le moment du passage au spirituel n'est pas objet d'une observation de ce type, qui permet néanmoins déceler, au niveau expérimental, une série de signes très précieux de la spécificité de l'être humain [15]. »

Et voici le commentaire de Richard Dawkins sur ce passage :

« En clair, Dieu est intervenu à un moment de l'évolution des hominidés pour injecter une âme humaine dans une lignée auparavant animale (Quand ? Il y a un million d'années ? Deux millions d'années ? Entre Homo erectus et Homo sapiens ? Entre Homo sapiens « archaïque » et Homo sapiens sapiens ?). Cette injection soudaine est nécessaire, bien sûr, sans quoi il n'y aurait aucune distinction sur laquelle fonder la morale catholique, qui est spéciste jusqu'à la moelle. [...] La morale catholique exige qu'il y ait un vaste gouffre entre Homo sapiens et le reste du règne animal. Un tel gouffre est foncièrement anti-évolutionniste [16]. »

Les efforts de Jean-Paul II ont donc été inutiles : il saute aux yeux que, d'un point de vue évolutionniste, sa tentative de conciliation est bancale et artificielle. Quant à expliquer précisément comment une origine animale de l'homme pourrait s'accorder avec la Sainte Écriture, le Pape s'en est bien gardé ; tout au plus trouve-t-on au début de son propos quelques indications évasives et ambiguës :

« Il convient de bien délimiter le sens propre de l'Écriture, en écartant des interprétations indues qui lui font dire ce qu'il n'est pas dans son intention de dire. Pour bien marquer le champ de leur objet propre, l'exégète et le théologien doivent se tenir informés des résultats auxquels conduisent les sciences de la nature [17]. »

Ce silence papal est assez malhonnête, et cette malhonnêteté n'a pas échappée à Richard Dawkins, qui conclut son article par ces mots :

« Sans doute, il n'est pas désagréable d'avoir le Pape pour allié dans la lutte contre le créationnisme fondamentaliste. Il est certainement amusant de voir l'herbe coupée sous le pied des créationnistes catholiques, comme Michael Behe [18]. Et pourtant, si l'on me donne le choix entre un fondamentalisme loyal d'une part, et la double-pensée [19] obscurantiste et hypocrite de l'Église catholique romaine de l'autre, je sais ce que je préfère [20]. »

Ainsi, les incroyants ne sont pas dupes : ils voient bien l'opposition entre la théorie de l'évolution et la Sainte Écriture, et les efforts de conciliation entrepris par les théologiens concordistes ne suscitent de leur part que sarcasmes et blasphèmes. En outre, ces sarcasmes ne visent pas que des théologiens, ce qui serait un petit inconvénient ; c'est l'Église elle-même qui en est victime, parce qu'on lui prête un discours insoutenable qui lui est en réalité étranger. À cet égard, l'attitude concordiste actuelle n'est pas moins dangereuse que celle des exégètes téméraires fustigés jadis par saint Augustin. Finalement, il ne reste qu'une seule issue : s'en tenir au sens véritable de la Sainte Écriture, que nous connaissons avec certitude grâce à l'accord unanime des Pères, comme nous l'enseigne la Tradition et le Magistère de l'Église ; et travailler à réfuter la théorie de l'évolution sur le terrain des sciences naturelles, afin de faire cesser le rire des infidèles.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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