Science, scientisme et religion

Par Wolfgang SmithRevue n°109Science, Philosophie, Théologie
Science, scientisme et religion

Résumé : Le message omniprésent chez Wolfgang Smith est que bien des problèmes d'apparence scientifique sont de facto philosophiques. Mais comme les physiciens en particulier n'en ont pas conscience, et que l'homme de la rue fait confiance à une « science » qui lui vaut un confort inconnu dans l'histoire de l'humanité, s'est peu à peu imposée une vision scientiste du monde à laquelle tous (ou presque, et même des théologiens) attribuent une qualité de certitude et de vérité qui n'est propre qu'aux mathématiques. Il fallait un grand scientifique doublé d'un métaphysicien pour rétablir une authentique vision globale du cosmos dans laquelle toutes les dimensions de l'homme retrouvent leur place, et notre existence ici-bas le sens que lui vaut la vérité intégrale qui est le Christ. W. Smith peut donc affirmer que la science, dans la mesure où elle est une recherche de la vérité, est nécessairement une entreprise chrétienne qui ne peut entrer en conflit objectif avec la foi.

Ayant mis en lumière l'ontologie tripartite du cosmos intégral de même que la transcendance radicale de l'eschaton [2] chrétien, nous avons fourni les bases qui permettent de considérer l'ultime question touchant le suprême desideratum qui obligatoirement concernera le domaine religieux. Je propose de réfléchir sur l'impact de la science et du scientisme sur ce domaine, et je le ferai d'un point de vue religieux et plus précisément catholique, conformément à l'enseignement du Christ et des apôtres.

Je commencerai en observant que la science authentique en soi — dissociée de l'auréole des croyances scientistes — n'est pas en conflit avec le christianisme et ne peut l'être, pour la simple raison que l'origine même de la vérité réside évidemment en Dieu, qui est la cause première et la fin ultime de tout ce qui existe. On peut affirmer que dans la mesure où la science est une recherche de la vérité, elle est intrinsèquement une entreprise chrétienne, ce que met lumineusement en évidence le logion du Christ : « Je suis la vérité ».

Par conséquent, la notion qu'existe un conflit inhérent ou une incompatibilité entre la science et la foi chrétienne vient d'un contresens. Cela procède, comme nous l'avons vu, d'une inaptitude à distinguer la science, telle que le mot la définit, et le scientisme.

Le scientisme comme contre-religion

Ce qu'il convient de comprendre, c'est que le scientisme en soi est une sorte de religion, qui peut être considérée comme une contre-religion par rapport au christianisme. Et le reconnaître s'avère la clé permettant de comprendre la crise qui se déroule à l'heure actuelle sous nos yeux.

On ne doit pas penser, toutefois, que le problème est une simple question d'idéologie au sens habituel où ce qu'on nomme « valeurs » se distingue des « faits ». Penser ainsi, c'est déjà avoir succombé à la contre-religion ! C'est oublier que la dichotomie courante entre « valeurs » et « faits » est elle-même une stratégie du néo-gnosticisme permettant à ses meneurs de propager à l'envi toutes sortes de mythes antichrétiens comme étant de prétendues « vérités » de la « science », cette dernière étant supposée « exempte de valeurs » et par conséquent « objective ».

Ceci nous amène à notre point capital : quelque temps après l'affrontement avec Galilée, et la nouvelle physique et les disciplines concomitantes ayant gagné un statut et une influence notable sur la société occidentale, le consensus apparut au sein de l'Église qu'il convenait de se désengager des problématiques cosmologiques. Il fallait remettre ces questions à la communauté scientifique afin qu'elle les considère comme bon lui semble, et de ne plus relever le défi des hommes de sciences, même s'ils contredisent ouvertement ou implicitement ce que jadis l'Église avait enseigné sur ces questions.

Quelle importance y a-t-il, semblaient dire ses porte-parole, à ce que nous croyions en ce qui concerne la position de la terre dans le cosmos ou la composition des entités corporelles, ou même sur la question de l'évolution, pourvu que nous demeurions orthodoxes en matière de religion ?

L'impact spirituel de la cosmologie

À cela, je répondrai d'abord apodictiquement que c'est en fait d'une importance primordiale ; le scientisme dans toutes ses modalités est non seulement délétère, mais résolument toxique pour la spiritualité. Nous ne devons pas oublier que la religion, tant qu'elle n'a pas dégénéré en convention ou en simple sentimentalité, exige la totalité de la personne. Sainteté et totalité sont en fait inséparables. Le « premier et le plus grand commandement » ne nous enjoint-il pas d'aimer « le Seigneur notre Dieu » non seulement « de tout notre cœur et de toute notre âme », mais aussi « de tout notre esprit » !

Ce que nous pensons concernant le monde — notre Weltanschauung — ne peut être exclu impunément de la sphère de la religion, ainsi que le dit saint Thomas dans la Summa contra Gentiles :

« Il est absolument faux de maintenir, en référence aux vérités de notre foi, que ce que nous croyons au sujet de la création est de peu de conséquence, aussi longtemps que nous avons une conception juste de Dieu, parce qu'une erreur concernant la nature de la création fait toujours naître une idée fausse concernant Dieu [3]. »

On pourrait ajouter que l'histoire de la civilisation occidentale depuis l'époque des Lumières confirme amplement le principe thomiste ; que ce soit avec le déisme de Voltaire et l'athéisme de Laplace ou la « science-fiction théologique » de Pierre Teilhard de Chardin [4], on contemple le spectacle d'erreurs scientistes engendrant des théologies suspectes et, en vérité, létales.

Manifestement, ce que nous croyons en matière scientifique affecte nos convictions théologiques, et a un impact certain sur notre vie spirituelle. En outre, même en faisant la part de « l'invincible ignorance », on ne peut nier que nous sommes en partie responsables de ce que nous tenons pour vrai « avec tout notre esprit » dans le domaine supposé « séculier » de la recherche — ces quatre mots seuls devraient suffire à disperser tous les doutes à cet égard ; et j'ajouterai que la religion, lorsqu'elle aborde « ce que nous croyons concernant la création », s'écarte du bon chemin dès qu'elle capitule devant l'autorité scientifique.

Il est évident que la déchristianisation de la société occidentale est largement responsable du fait que, depuis l'époque des Lumières, notre cosmologie a été abandonnée à la merci des scientifiques, des gourous néo-gnostiques en particulier !

Pour autant, la question ne se règle pas avec une cosmologie factice, car c'est une tendance inéluctable de la science d'absolutiser le cosmos, qui en vient ainsi à usurper la place de Dieu. Comme le dit très clairement Théodore Roszak, « la science est notre religion, parce que la plupart d'entre nous n'avons pas la capacité, avec une réelle conviction, de regarder en arrière » [5]. Et l'on pourrait dire que l'opinion d'Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz rejoint ce point de vue encore plus catégoriquement lorsqu'il écrit : « à moins que notre conception de l'univers physique ne s'accorde avec la réalité, notre vie spirituelle sera mutilée à la racine, avec des conséquences désastreuses sur tous les autres aspects de notre vie. » [6] Il serait souhaitable que ces réflexions soient connues et commentées dans nos séminaires par les étudiants comme par les professeurs !

La destruction de l'univers symbolique

La capitulation de l'Église devant la science en matière de cosmologie l'a rendue vulnérable à la vision du monde scientifique, et concernant les implications de cet état de fait, je citerai le philosophe Jean Borella :

« La vérité est que l'Église catholique a été confrontée au problème le plus redoutable qu'une religion puisse rencontrer : la disparition scientifique de l'univers des formes symboliques qui lui permettaient de se dire et de se manifester, c'est-à-dire qui lui permettaient d'exister [7]. »

Et il ajoute :

« Cette destruction est opérée par la physique galiléenne, [...] parce qu'elle réduit la structure des corps, la substance matérielle, à du pur géométrique, rendant du même coup scientifiquement impossible (ou dénué de signification) que ce monde puisse servir de medium à la manifestation de Dieu. La capacité théophanique du monde est récusée. »

Il convient de noter que Borella fait implicitement référence à ce que j'appelle la réduction du corporel au physique : « le problème le plus redoutable qu'une religion puisse rencontrer », ainsi qu'il l'appelle. Ce qu'il qualifie de « réduction à du pur géométrique » réfère en premier lieu à la bifurcation cartésienne et, ultimement, au projet einsteinien discuté au chapitre 3 [8]. C'est cette « réduction à du pur géométrique » qui oblitère « la capacité théophanique de notre monde ».

Il faut comprendre que les « formes symboliques » dont parle Borella ne sont pas, comme certains pourraient l'imaginer, des images subjectives ou des « idées » que jadis l'humanité aurait projetées sur le monde extérieur jusqu'au jour où la science est entrée en scène pour nous éclairer. C'est l'opposé de ce scénario sur commande qui est en fait le cas : les « formes symboliques » auxquelles Borella fait référence sont objectivement réelles et comportent en vérité le fondement de l'univers. Nous pouvons les concevoir comme « formes » au sens aristotélicien et scolastique, ou platonicien en tant qu'archétypes reflétés sur le plan de l'existence cosmique. Dans l'un et l'autre cas, elles constituent l'essence même de l'être corporel. Retirons ces formes symboliques et le cosmos cesse d'exister, car ce sont elles qui ancrent le cosmos en Dieu.

Le fait essentiel est que le déni scientifique du corporel entraîne une négation des formes substantielles et des essences — qui sont les constituants de l'ordre de l'être, en même temps que les qualités sensibles qui manifestent ces formes et ces essences. L'esprit conditionné par la science est devenu de facto incapable de reconnaître ce que Borella appelle « l'univers des formes symboliques » et c'est en ce sens que « la capacité théophanique de l'univers » a disparu.

Il est peu surprenant que la conséquence de cette rupture s'avère tragique à l'extrême. Dans ce déni des essences — qui en fait sont comparables à une lumière pénétrant notre monde depuis une sphère supérieure —, l'homme voué au scientisme a abandonné le fondement même de la vie spirituelle. Il a en fait oblitéré ce qui « permet à l'Église de se dire et de se manifester », et ce faisant « d'exister ».

Nécessité d'une restauration ontologique

La réfutation de la croyance scientiste est donc une condition sine qua non de la restauration de l'Église sur terre : il n'est pas étonnant que sa manifestation visible ressemble si peu à l'Église : ses porte-parole « progressistes » rétorqueront en discourant sur ce qu'ils aiment décrire comme un « retour au Moyen Âge », mais le fait reste qu'un retour partiel sous la forme d'une expulsion de l'hérésie scientiste est aujourd'hui, pour l'Église dans son ensemble, une question non seulement d'urgente nécessité, mais de survie.

L'enjeu ne peut être plus élevé ! Comme je l'ai noté en référence à la physique fondamentale [9], il semble aussi que dans le milieu ecclésiastique nous approchons rapidement d'un point critique, une « singularité » vers laquelle se dirige la trajectoire présente, comme une fin inéluctable. Ce qui se passera au-delà de ce point fatal est, je présume, une question dont seule l'Écriture possède la clé.

Il serait instructif, au point où nous en sommes, de rappeler ce que saint Paul nous révèle de « la capacité théophanique du monde » dans l'Épître aux Romains :

« Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance et sa divinité, se voient comme à l'œil nu depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. »

Et il ajoute :

« Ils sont donc inexcusables, puisque, ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié et ne lui ont point rendu grâce. Mais ils se sont égarés dans leurs pensées et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Se vantant d'être sages, ils sont devenus fous [10]. »

Est-il besoin de souligner la pertinence frappante de ces paroles concernant ceux dont nous avons parlé « qui se vantent d'être sages et sont devenus fous » : n'est-ce pas une représentation parfaite de notre situation dans le domaine scientifique ? Les « ouvrages » peuvent être manifestement identifiés comme étant les entités corporelles, objets que l'humanité perçoit dans son état éveillé. Et quant aux « perfections invisibles », ne s'agit-il pas de ce à quoi nous avons fait référence en tant qu'essences éternelles, idées ou archétypes ? Aussi longtemps que nous ne sommes pas « plongés dans les ténèbres », les « ouvrages » éveilleront en nous une perception intellectuelle, un « ressouvenir », dirait Platon, des choses éternelles qu'ils reflètent ou incarnent.

Paul fait allusion à un temps, ou un état, où l'homme connaissait Dieu — référence en premier lieu à la condition d'Adam avant la chute, lorsque la nature humaine n'avait pas encore été corrompue pas le péché originel [11]. Il faut prendre conscience toutefois que la chute d'Adam s'est répétée à une échelle moindre à travers les âges, dans une série ininterrompue de trahisons d'envergures variée.

Aujourd'hui encore, à ce stade tardif de l'histoire humaine, chacun de nous est pourvu d'une certaine connaissance de Dieu, à laquelle nous pouvons répondre librement. Et c'est précisément pourquoi nous aussi, nous sommes inexcusables, et à un certain degré au moins, responsables de notre vision du monde. Chacun perçoit le monde en fonction de son état spirituel. Les « cœurs purs » le perçoivent à juste titre comme une théophanie, et pour nous autres, dont le cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres, la capacité théophanique de l'univers est réduite en proportion de cet obscurcissement.

Non seulement notre état spirituel affecte la façon dont nous percevons le monde extérieur, mais il faut noter aussi qu'à l'inverse, la manière dont nous percevons le monde, notre vision du monde, se répercute invariablement sur notre état spirituel. Ce que l'univers est pour nous, notre regard sur le monde, a un effet profond sur notre vie spirituelle. Le point décisif sur lequel je veux insister est que la Weltanschauung scientiste nous reporte en principe à un état que l'on peut caractériser d'infra-humain.

Par bonheur, la nature humaine étant ce qu'elle est nous empêche normalement d'épouser sans réserve ce que les spécialistes du monde plat proclament être intégralement dépourvu de la capacité théophanique de l'univers est, pour nous humains, intolérable [12]. Que nous le sachions ou non, et quoi qu'en disent les experts du scientisme, nous avons un besoin quotidien de cette « capacité théophanique » comme les plantes ont besoin de lumière et les animaux de nourriture.

Le fait est que l'homme et le cosmos sont inséparablement liés. Rappelons que selon la sagesse traditionnelle de l'humanité l'anthropos constitue un microcosme : un « cosmos en miniature », ce qui implique que l'homme lui-même est tripartite — composé de corpus, anima et spiritus — tel que l'est l'univers total.

Il n'est pas surprenant que, notre conception du cosmos s'aplatissant, il en soit de même pour notre conception de l'homme. L'homme contemporain n'a pas une haute estime de soi ! Est-il étonnant alors que ses ambitions et ses idéaux suivent la même pente ? Comment un être conditionné à regarder le réel comme « infra-corporel » et qui croit à peine à la couleur rouge d'une rose, pourrait-il être ouvert à la « capacité théophanique » de l'univers — laquelle, rappelons-le, ne réside pas dans le plan corporel ni même dans le plan intermédiaire, mais précisément dans leur intégralité trichotomique — cette plénitude que la science galiléenne s'est évertuée à effacer par un processus systématique d'« atomisation ».

Il semble donc que « ce que nous croyons concernant la création » a de l'importance, et que ce fut une erreur fatale d'abandonner la cosmologie au bon vouloir des scientistes. Est-ce surprenant que « l'Église catholique ait été confrontée au plus formidable problème qu'une religion puisse rencontrer » ? La restauration de l'Église, qui, nous en sommes assurés, viendra lorsque les temps seront mûrs, exige que nous brisions les barrières de la croyance scientiste et revenions à l'orthodoxie ontologique. Et cette rectification constitue non seulement un desideratum, mais une nécessité absolue, ainsi qu'en témoigne, en vérité, la nature néo-gnostique de la déviation scientiste.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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