Souvenir d'un passage aux Eyzies-de-Tayac

Par Pierre Florent HautvilliersRevue n°10Préhistoire, Témoignage
Souvenir d'un passage aux Eyzies-de-Tayac

Résumé : L'auteur avait publié dans Le Cep n°3, deux lettres inédites du négociant-archéologue allemand Otto Hauser. De passage aux Eyzies, il a pu interroger les souvenirs des habitants et confirmer l'ambiance très peu "scientifique" qui avait cours chez les fouilleurs des années 1930.

Dans le numéro 3 du CEP, j'ai publié, sans commentaire, deux lettres de Otto Hauser, de mai et juin 1931, faisant état de trafics d'objets préhistoriques. De passage sur les lieux incriminés, en 1998 et 1999 aux Eyzies-de-Tayac, j'ai voulu vérifier ces affirmations.

A cette époque, les trafics et la vente des objets préhistoriques que l'on découvrait étaient devenus un vrai sport local de la part d'un certain nombre de chercheurs préhistoriens, souvent source d'enrichissement personnel, voire même de fortunes. Peyrony, à qui l'on doit le musée national de préhistoire des Eyzies, n'était pas exclu, et de loin, de ces trafics. Il y avait certainement des chercheurs honnêtes, mais les "maîtres" ne donnaient pas l'exemple.

Pour bien confirmer que mon enquête n'a pas été effectuée à la légère, j'ai même retrouvé le nom de celui qui a chassé le fameux Peyrony avec son fusil de chasse : un paysan nommé Chadourne qui voyait ses terres fouillées sans vergogne et pillées des trouvailles par ce personnage.

Cette pratique continue-t-elle de nos jours ? Je ne peux l'affirmer, mais j'ai rencontré une personne qui m'a confié qu'il y a "quelque temps", un chercheur du CNRS vendait des objets préhistoriques... mais "trouvés en dehors de ses heures de travail" !

Peyrony avait de plus, paraît-il, un caractère exécrable : il usait de son autoritarisme pour imposer ses vues en préhistoire, jusqu'à interdire au propriétaire de "l'Hôtel de la Gare", à côté duquel on avait trouvé le célèbre Cro-Magnon, de changer le nom de son hôtel en "Hôtel Cro-Magnon" comme il le désirait. Ce qui fut fait aussitôt la mort de Peyrony.

Le propriétaire de cet hôtel, dont le père avait été l'ami de Otto Hauser, était devenu l'ennemi juré de Peyrony ; les rapports entre ces deux personnages étaient parfois si fortement houleux qu'une fois, le propriétaire excédé attrapa ce dernier par le col de sa veste et le fit passer par la fenêtre... du rez-de-chaussée, pour le jeter dehors !

Ce même propriétaire, M. Laysalles, avait trouvé un squelette lors de ses fouilles personnelles. Hauser lui en proposa 1.000.000 de francs-or pour le lui racheter et l'emmener en Allemagne, mais lui très cocardier à l'époque, ne désirait pas le vendre à un étranger et était donc désireux par patriotisme de le céder à la France, même pour une somme réduite de moitié... Le squelette fut donc cédé à l'Administration, et il reçut pour unique compensation... un certificat de reconnaissance de l'état français !

Quant au squelette, il n'a jamais été exposé, nul ne sait ce qu'il est advenu ; probablement traîne-t-il encore dans sa caisse d'origine dans les réserves du musée.

Ce même hôtelier reçut dans son restaurant, en 1956, les préhistoriens venus examiner l'authenticité des découvertes récentes dans les grottes de Rouffignac (mammouths gravés que l'on peut visiter de nos jours). L'ambiance entre ces scientifiques préhistoriens était charmante : une foire d'empoigne invraisemblable entre les partisans de l'authenticité et les partisans d'un faux.

Ce genre d'ambiance, au cours des repas entre préhistoriens, n'était pas exceptionnelle, elle était coutumière. En effet, leur repas annuel se tenait habituellement dans l'hôtel-restaurant concurrent du Cro-Magnon : l'Hôtel des Glycines. Lorsque le fils de M. Laysalles (Hôtel Cro-Magnon) reprit la gestion de l'hôtel paternel en 1960, les préhistoriens décidèrent d'y tenir leur réunion annuelle une fois sur deux, par souci d'équité (le propriétaire précédent ne tenait guère en estime cette profession et le faisait savoir).

La même ambiance tumultueuse régnait toujours, ce qui décida le nouveau propriétaire à prier les préhistoriens de ne plus remettre les pieds dans son établissement pour leurs réunions suivantes.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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