Une invention du diable

Par LouisRevue n°9À la manière de Péguy
Une invention du diable

Résumé : Pastiche littéraire.

Lorsque l'Autre a créé le monde, dit le Diable, je ne perdais pas mon temps. Je créais l'envers. L'envers de la création. Et voilà bien une chose sur laquelle il n'avait pas compté, que l'envers soit créé. C'est-à-dire le verso, l'opposé, le contraire. C'était mon métier de prendre le contre-pied, et c'est mon métier de faire contrepoids.

Je suis celui qui a créé l'envers de toutes choses.

Que j'aime le plus. Et quand je dis que je l'aime, ce n'est pas une parole en l'air, ce n'est pas un jeu de mots, un trait d'esprit. C'est véritablement vrai, véritablement véridique. Quand j'aime, dit le Diable, j'aime parfaitement, j'aime absolument. Et voilà encore une chose qu'il n'a pas réussi à m'enlever, c'est que mon amour pour l'Egoïsme et mon amour pour le Doute, et mon amour pour le Désespoir, mes trois fils aimés, soient aussi forts que son amour pour l'Amour.

Il a créé le cœur de l'homme, mais, moi, j'ai créé l'envers du cœur de l'homme qui est l'Argent. C'est moi qui l'ai créé et c'est presque ma plus belle invention, non pas ma plus belle invention, mais ma presque plus belle invention. Je n'ai pas de plus belle invention. Elles se valent toutes. Et il sait combien j'en ai créé, partout, à côté, derrière, autour de tout ce qu'il a créé.

Une des inventions que j'aime le mieux, dit le Diable, est d'avoir créé l'envers de la parole de l'homme. C'est une invention qui n'a l'air de rien, un semblant d'invention, mais c'est peut-être mon invention la plus habile, la plus adroite, le plus maligne. Je ne parle pas du mensonge, qui est l'envers normal, l'envers courant, l'envers ordinaire de la parole. Je parle de l'envers apparent qui est presque un endroit.

Je suis arrivé à faire que l'envers ne ressemble plus à un envers, mais ressemble à un endroit. De sorte que lorsque l'homme parle il ne sait plus très bien où est l'envers et où est l'endroit, et qu'il confond l'envers et l'endroit. De sorte que lorsqu'il veut dire oui, il dit peut-être et lorsqu'il veut dire peut-être, il dit pourquoi pas, et lorsqu'il veut dire pourquoi pas, il dit non. Et ainsi le oui devient peut-être, puis pourquoi pas, puis non, sans avoir l'air, ce qui est prodigieux d'invention.

Quand (l'esprit de) l'homme veut dire : "Les honnêtes gens sont rares", malgré lui, c'est plus fort que lui, il (l'homme) dit : "on ne trouve plus d'honnêtes gens". Et quand il veut dire : "C'est triste pour le pays", il dit : "c'est une misère pour le pays".

Et quand la bouche veut répéter, c'est-à-dire à une oreille, elle ne dit pas : "on ne trouve plus d'honnêtes gens" et "c'est une misère pour le pays", elle dit — et c'est extraordinaire ce que je suis arrivé à faire là —, elle dit sans rire, avec le plus grand sérieux, comme si c'était une bouche pince-sans-rire, elle dit : "il n'y a plus que des assassins et c'est la fin du pays".

Je me frotte les mains, dit le Diable. C'est cela que je veux. Et c'est à ce moment qu'interviennent mes trois fils que j'aime tant.

C'est ainsi que je travaille, dit le Diable, et c'est au fond la réussite de cette invention-là d'avoir créé des envers qui ressemblent à des endroits et qui par conséquent sans le paraître, sans en avoir l'air, agissent comme des endroits, c'est-à-dire comme des paroles vraies. C'est mon honneur d'avoir créé des envers qui ressemblent à des endroits et qui même sont plus ressemblants que des endroits puisque depuis des siècles et des siècles que je travaille, ils sont restés aussi neufs, aussi librement neufs.

Et même ils sont si neufs, si honorés en ce moment que je me demande si, un jour, à force d'être utilisés, ils ne vont pas prendre la place des endroits et si, les endroits devenant des envers, tout ce qui est vrai ne sera pas faux et tout ce qui est faux ne sera pas vrai.

Je suis un être malin, dit le Diable. Un bon politique.

Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)

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