Vaudou : retour en force, en Afrique de l'Ouest, de la tradition animiste ?
Résumé : La religion vaudou, animiste, serait originaire du lac Togo. Puis elle s'est largement diffusée et même transportée en Amérique avec la traite négrière, pour y prendre d'ailleurs des traits dévoyés, qui amènent souvent à la confondre avec la sorcellerie. Mais les vaudoucis, on va le voir, ne sont pas les sorciers et n'opèrent pas de la même façon, ni pour les mêmes demandes. Après un utile rappel historique, l'auteur, qui a longtemps vécu en Afrique noire, attire ici notre attention sur un phénomène récent lié à la décolonisation. Avec l'émergence d'une élite formée dans les universités locales, surgit le besoin d'une autonomisation culturelle complète. On le voit déjà chez les dirigeants par le choix des prénoms, des patronymes ou des toponymes endogènes locaux. On le remarque aussi par les orientations prises en politique internationale. Le besoin d'une religion authentiquement africaine en conduit ainsi beaucoup à se tourner vers le vaudou, et les églises chrétiennes ont, elles aussi, à y faire face. Cet article apportera les données nécessaires pour apprécier, mesurer et comprendre un tel phénomène, bien distinct de l'exploitation folklorique et touristique qui en est faite.

Fig. 1. Festival des divinités noires à Aneho (Icilomé.com)
« Un nombre croissant de trentenaires togolais reprennent le chemin de la spiritualité vaudou. Une manière de renouer avec leurs ancêtres et avec leur identité. En effet, depuis plusieurs années, on constate que la jeunesse africaine s'intéresse progressivement à la tradition vaudou. Cela devient de plus en plus courant, alors que divers mouvements panafricains, par le biais des réseaux sociaux, prêchent contre les religions importées 1. »
Les médias se gargarisent de la pratique du vaudou à Haïti, bien connu par ses manifestations touristiques. Ils oublient (ou pire, ils ignorent) que les praticiens, comme les vaudoucis haïtiens actuels, sont les descendants et héritiers des transportés Éwé, Minah, Fons et Yorubas, peuples côtiers du fond du golfe de Guinée (d'où la dénomination de « Côte des Esclaves ») venus aux Amériques « à l'insu de leur plein gré », capturés et vendus comme esclaves par les roitelets locaux aux traiteurs — pour l'essentiel des marranes ibériques métissés et leurs descendants entre la fin du XVIe et le XIXe siècle...
Selon la tradition, le peuple éwé migre du nord du Bénin à la frontière avec le Nigéria à partir du XVIIe siècle. Dans le Sud, les populations venues de l'Est, à l'exemple des Éwés, s'installent en vagues successives à partir du XVe et jusqu'au XVIe siècle, au moment où les esclavagistes portugais débarquent sur la côte.
La tradition rapporte que la religion vaudou est née avec l'exode du peuple éwé depuis l'Afrique de l'Est, au XVIIe siècle, sur les bords du lac Togo (d'où le nom donné au pays) en zone côtière, à la limite du Dahomey rebaptisé Bénin, au nord d'Anecho, ville rebaptisée aujourd'hui Aneho, à l'extrémité de la lagune qui court depuis le Ghana... Or la côte, plate et généralement sableuse, présente tout au long une redoutable barre de deux vagues successives rendant toute relâche maritime impossible en l'absence d'appontement (wharf) ou de jetée portuaire...
D'où l'importance d'Aneho (au Togo), seule localité de la lagune capable d'accueillir des chaloupes venant des navires de haute mer, et de Ouidah au Bénin, fière de son passé commercial de la traite au point d'avoir érigé une statue à Félix de Souza, le plus grand traiteur métis marrane, d'origine brésilienne, qui s'y était installé à la fin du XVIIIe siècle. Une de ses descendantes est d'ailleurs devenue première dame du pays. Le premier président du Togo fut aussi un descendant de traiteurs marranes brésiliens 2.
L'interpénétration des cultures animistes éwé et yoruba va conduire à l'élaboration de la religion vaudou.


Fig. 2. Carte - Répartition des peuples côtiers adeptes originels du vaudou
À l'est du Bénin et au sud-ouest du Nigéria (en jaune sur la carte du sud Nigéria) est implantée l'ethnie yoruba qui a une très forte tradition animiste et divinatoire. Elle s'appuie sur les quatre éléments du cosmos — l'eau, la terre, l'air et le feu —, serait née de la rencontre des cultes traditionnels des dieux « yoruba » et des divinités « fon » et « éwé », lors de la création, puis de l'expansion du royaume fon d'Abomey aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est bâtie autour des forces « invisibles » et sur les procédés qui permettent de communiquer et de rester en harmonie avec elles. Aujourd'hui, elle trouve aussi sa source dans le culte des ancêtres.
Au Nord d'Anecho se trouve le bourg de Glidji. On y trouve un bois sacré, de nombreux « couvents » 3, plusieurs bâtiments de réunion...
Malgré les revendications politiques béninoises actuelles, Glidji — berceau religieux des Guin (Rwe occidentaux) — est considérée historiquement par les ethnologues comme « la Rome vaudou », une religion souvent méconnue dans sa réalité locale propre. À 20 km au nord-ouest de là se trouve Vogan, le plus grand marché aux fétiches de tout l'Ouest africain...
Tout ce qui s'y trouve, bien au-delà du vaudou, sert aux sortilèges magiques pratiqués par les sorciers. Sur des dizaines d'hectares d'étals divers, on trouve de tout : organes momifiés improbables, cadavres séchés, ossements d'animaux les plus divers, défenses et dents de carnivores, plantes pour décoctions médicinales ou hallucinogènes, certaines connues comme « zombifiantes » ou carrément annoncées comme mortelles, des ingrédients minéraux de la pharmacopée traditionnelle, des amulettes, des sortilèges, des grigris, des fétiches, etc.


Fig. 3. Stands du marché aux fétiches de Vogan (Togo tourisme)
Expositions spectaculaires, qui servent aussi aux braconniers et autres massacreurs pour écouler leurs prises. Lomé, capitale du Togo, n'est plus en reste un nouveau marché aux fétiches touristiques (?) s'y développe.

Fig. 4. Marché aux fétiches de Lomé (Icilomé).
L'exportation du vaudou via les esclaves a conduit à une pratique syncrétique — mâtinée d'un christianisme dévoyé issu des premières conversions effectuées par les missionnaires — bien connue à Haïti où elle nourrit une vision « touristique » et commerciale du vaudou, axée sur les fétiches et la sorcellerie, vision qui est, répétons-le, étrangère à la théologie vaudoucie initiale. On connaît ainsi :
Le vaudou proprement haïtien et ses essaimages sur le continent nord-américain ;
Le candomblé brésilien ;
La santeria cubaine ;
Le quimbois (Antilles française) ;
Le vaudou de Louisiane qui a laissé de grandes figures au XIXe siècle, telle la « reine vaudou » Marie Laveau 4.
Le vaudou, très vivant au Canada, revendique autour de 75% des quelque 130 000 membres de la communauté haïtienne de Montréal comme vaudouisants. Pour la même raison, on retrouve des adeptes du vaudou, issus de la traite, au Maghreb et en Égypte (les Gnaouas).
Les Gnaouas sont, dès la fin du XIXe siècle, identifiés comme une confrérie religieuse populaire dont les pratiques thérapeutiques seraient l'héritage de cultes mystiques subsahariens, notamment vaudou, transmis par des générations de subsahariens musulmans installés au Maroc. Des rituels s'apparentant aux Gnaouas du Maroc existent aussi en Tunisie et en Egypte (appelés Zār). Dans l'Est de l'Algérie principalement, ils sont appelés Stambali, Benga, Diwan ou Bori Haoussa. Ils se ressemblent sur certains points (attestant ainsi une origine commune) et divergent sur d'autres points, du fait des parcours spécifiques que ces groupes rencontrèrent dans les sociétés d'accueil au cours des siècles.
Le vaudou animiste initial de la Côte des Esclaves s'est donc très bien implanté dans le monde afro-américain et il est évident qu'il va se développer maintenant en Europe avec l'immigration africaine nouvelle : après l'islam le vaudou en est l'un des courants spirituels les plus forts...
On voit là l'interpénétration entre la culture vaudoucie et la sorcellerie proprement dite. Le vaudou n'est pas une pratique folklorique malgré des chants, des costumes rituels, parfois des masques, des danses, des cérémonies publiques processionnaires, et malgré des rituels de sorcellerie observés essentiellement dans les déviances vaudoucies américaines.
Le panthéon vaudou
(Nous n'évoquerons ici que les entités les plus marquantes)
Il est difficile de s'y retrouver dans la mesure où les appellations d'une même divinité varient selon les peuples qui s'y rattachent (Éwé, Fon, Aja et Yorubas essentiellement). À cela s'ajoutent, aux Amériques, des divinités ultérieures associées aux déviances syncrétiques, notamment chrétiennes.
Nous ne développerons pas ici les différentes perceptions d'une même divinité suivant les traditions locales initiales, qui font que certains caractères en apparaissent contradictoires d'une ethnie à l'autre. Par ailleurs, l'orthographe des noms peut varier d'un auteur à l'autre, ce qui ne simplifie pas un travail de synthèse, parfois finalement illusoire si l'on veut bien y réfléchir : on arrivera au mieux à une juxtaposition d'influences.
Á la tête du panthéon céleste se trouve initialement une divinité à la personnalité mal définie 5 : Mawu Lisa, considérée parfois comme un personnage androgyne, parfois comme deux individualités distinctes. On notera dans la théologie vaudoucie, comme dans la cosmogonie, plus d'une coïncidence avec la vision grecque antique de la création de l'Homme, telle qu'exposée par Platon dans le Banquet, avec la tradition égyptienne dans la dualité Osiris/Isis, avec ce qu'on retrouve dans les premiers mythes dits indo-européens, mais aussi et surtout avec la vision talmudique de la création !
Des éléments qui se retrouvent également dans le kémitisme 6, qui prend aujourd'hui une réelle importance dans le monde afro-américain aux États-Unis.
Pour les prêtres vaudous, le monde n'a pas été créé par une entité Mawu Lisa, mais par un dieu hermaphrodite, Nna Buluka, personnage androgyne qui se féconde lui-même, et dont Mawu et Lisa sont les enfants jumeaux. Le commandement du monde est confié à ces jumeaux :
Mawu, la femme, a pour domaine la nuit ; elle gouverne la lune. La nuit qui est son royaume est le temps du repos, de la fraîcheur, des rapprochements. Considérée comme plus âgée (bien que ce soient des jumeaux !), elle est plus clémente, plus sage, plus douce et appréciée des fidèles : c'est la déesse mère de l'humanité.
Lisa, l'homme, frère et époux de Mawu, a le jour pour royaume et gouverne le soleil. Vif, rude, il est associé à l'effort, car la journée est le temps du travail.
Au-delà, se presse tout un ensemble de divinités et d'animaux sacrés, dont l'incorporation au panthéon vaudou est parfois assez récente. La légende raconte ainsi qu'en 1717, à la suite d'une guerre fratricide opposant le royaume de Danxomé (Dahomey primitif qui lui doit son nom) et celui des Houéda, le roi de Ouidah, vaincu, se réfugia dans la forêt pour échapper aux assaillants qui le poursuivaient. Ce sont les pythons qui attaquèrent les adversaires du royaume, et il fut ainsi sauvé. Pour remercier les serpents protecteurs, le roi fit bâtir à Ouidah trois cases dans la forêt et fit d'eux un totem. Ainsi, le serpent est désormais une vraie divinité de leur culte vaudou.
Ajoutons que, depuis 1992, Ouidah a connu une expansion touristique mercantile sans précédent, liée à l'exploitation du thème de l'esclavage, où le « temple des serpents » entièrement rénové, sinon simplement construit, joue un rôle économique majeur. Si, à la différence d'Haïti, le Bénin avait permis de conserver intact le vaudou initial, force est de constater qu'il prend aujourd'hui, comme aux Amériques, un virage économique dangereux, car syncrétique mais destructeur.
Nous citerons ici, pour finir, Mamy Wata [de l'anglais water « eau »], la déesse des eaux du peuple éwé, souvent représentée comme une sirène et considérée par cette ethnie comme la déesse majeure du panthéon vaudou. Au Nigéria, ses adeptes portent des vêtements rouges et blancs, car ces couleurs représentent la nature double de Mami Wata : dans l'iconographie igbo, le rouge représente la mort, la destruction, la chaleur, la masculinité et le pouvoir, alors que le blanc symbolise également la mort, mais aussi la beauté, la création, la féminité, le renouveau, la spiritualité, la translucidité, l'eau et la santé... Durant le culte de Mami Wata, les adeptes dansent jusqu'à entrer en transe. La déesse les possède alors et leur parle.
Les bokors, prêtres haïtiens qui se revendiquent vaudous par leurs pratiques, sont souvent associés à la création de zombis à l'aide d'un breuvage ou d'une potion qui plonge dans un état de catalepsie donnant l'apparence de la mort, contenant généralement des poisons à des doses sub-mortelles (extraits de tétraodon et de stramoine notamment).
Les Iwas - « les Invisibles »
Paradoxalement, ce ne sont pas les dieux qui sont les entités les plus importantes dans les croyances vaudoucies, mais les lwas ou loas (phonétiquement « lois ») : les esprits. On les appelle aussi « les Mystères » ou « les Invisibles ». Ils servent d'intermédiaires entre Mawu et les humains. Ils sont priés mais aussi honorés et servis en fonction de leurs goûts et attributs, au moyen de rites, de rythmes sacrés, de chansons, de danses, d'offrandes et autres prestations spécifiques.
Les lwas ne sont pas des divinités en elles-mêmes, ce sont des incarnations des dieux se manifestant sous plusieurs formes, lesquelles ne sont pas sans rappeler le concept transcendant d'âme ! On comprend alors que le peuple, baignant localement dans la tradition vaudou de l'incarnation des dieux dans les lwas, se soit tout naturellement senti associable au christianisme qui fut très bien reçu — quoi qu'en disent les détracteurs actuels 7.
Les lwas ont des noms différents selon leur lien avec les fidèles :
lwa-rasin : c'est le lwa « racine », l'esprit familial hérité d'un parent ; d'où sa place dans le culte des ancêtres ;
lwa-achté : c'est un esprit acheté pour son efficacité, mais qu'il faut servir à l'aide d'offrandes coûteuses sous peine de malédiction ;
lwa-mèt-tèt : c'est le lwa des initiés, imposé sur leur tête lors de l'initiation, mais qu'il faut enlever avant la mort...
L'un des lwas les plus important est Legba (ou Papa Legba à Haïti) : le « transmetteur ». Si, dans le vaudou en Afrique, il n'y a pas le concept de paradis ni celui d'enfer, Legba a la fonction d'intermédiaire et de messager des dieux. C'est pourquoi, dans le vaudou syncrétiste haïtien, il sera assimilé à saint Pierre, qui détient les clefs du Paradis et de l'Enfer. D'une façon générale, les esclaves venus du Dahomey ont mêlé à la religion vaudou originelle les saints catholiques de leurs maîtres. Ainsi, Papa Legba possède des traits communs avec saint Pierre, Erzulie est représentée comme la Vierge Marie, etc.
Culte des ancêtres 8
Le schéma des constituants de la personne humaine se complique encore du fait qu'à chaque principe est associé un principe jumeau, principe extérieur à l'individu, mais pourtant intimement lié à lui. Il s'ensuit une succession de subdivisions complexes de l'âme, dont certains éléments sont associés à Mawu, la déesse suprême, et d'autres à différents lwas...
La présence virtuelle d'un défunt est donc assurée dans la famille et toute la communauté par le relais des lwas. On leur rend un culte avec sacrifices (chèvres), offrandes, rites divers, etc. Cette présence est officiellement matérialisée et célébrée de façon particulièrement spectaculaire en pays yoruba lors des cérémonies annuelles en l'honneur des morts. Des initiés vecteurs des lwa-rasin, les egungun, incarnent les ancêtres représentés avec des costumes somptueux et des masques qui servent à assurer aux ancêtres leur place parmi les vivants. Les Yorubas, notamment les vaudoucis, croient que les ancêtres ont la responsabilité d'obliger les vivants à respecter les normes éthiques des générations passées de leur clan, de leur ville ou de leur famille. Les Egungun sont présents dans des festivals, connus sous le nom d' Odun Egungun qui tournent aujourd'hui parfois au folklore mercantile.


Fig. 5. Costume egungun. Représentation évoluant au odum egungun (Wikipédia)
Ce fut cette manifestation spectaculaire de représentation vivante des morts, mal comprise et dévoyée par les émigrés haïtiens, qui donna naissance au fameux mythe des « morts vivants » dont la carrière cinématographique est loin d'être achevée, mais qui n'a aucune réalité dans le monde vaudou originel ! En particulier, les histoires de transes et de catalepsie, considérées comme habituelles à Haïti, ne concernent en Afrique que certaines cérémonies spécifiquement éwés du culte de Mamy Wata.
Divination : les héritiers du Fâ, une technique introduite au XVIIIe siècle 9
La divination est apparue tardivement dans le monde vaudouisant par le Fâ. Le Fâ (ou Ifa) est un art divinatoire de l'ancienne Égypte. Il est passé depuis par le Nil, puis par l'Afrique de l'Ouest, en pays yoruba à travers le Nigéria, jusque dans l'antique cité royale d'Ifé, alors en plein déclin, ce qui lui donnera une caution historique et un nouveau rayonnement...
À la fin du XVIIe siècle, le Fâ atteint le Danhomé (Dahomey) où il sera adopté et adapté par les Fons. C'est un prêtre yoruba, « Djissa-le-vendeur-de-pluie », qui initiera la cour d'Abomey à cette technique divinatoire. Le Fâ yoruba, renommé Ifâ, procède d'une technique analogue au Yi-King chinois 10. La pratique de la divination, appelée idafa, est opérée par un Babalawo (prêtre initié) dit « père des secrets ». Cette technique divinatoire a pour but de déterminer l'odu (formule prophétique) orientant la prédiction du babalawo sur le thème de la demande du requérant. Il utilise le jet de 16 noix de palme ou de kola, qui doivent avoir 3 « yeux » ou plus. Ces noix sélectionnées, « sacrées », sont appelées Ikin, Elles présentent deux faces très différentes clairement repérables, l'une concave et l'autre convexe. Le babalowo dispose d'un plateau sacré, l'opon, sur le fond duquel il étale une couche de poudre iyerosun (ce qui lui permettra de noter par des traits les caractéristiques des tirages successifs au fur et à mesure).
Il frappe le bord du plateau avec le marteau rituel iroke Ifá générant un rythme permettant d'invoquer la présence de l'esprit, qui va transmettre l'odu à partir duquel le babalawo va donner ses avis sur la situation demandée. Il utilise le transfert de 16 noix de palme ou de kola sélectionnées pour avoir 3 « yeux » ou plus. Ces noix sacrées sont appelées Ikin ou ikin Ifa.


Fig. 6. Opon (Brooklyn Museum) Iroke Ifa (Brooklyn M.) Opele (Botanica Nena)
Le babalowo place les seize noix dans sa main gauche, la paume ouverte vers le haut. Pour effectuer un tirage, le devin va saisir brusquement ces noix de sa main droite en ramassant d'un coup le plus possible. Il va ensuite compter les noix restantes dans sa main gauche car ce sont elles qui vont lui indiquer le nombre de traits qu'il doit tracer dans la poudre du plateau :
S'il lui reste une noix, il doit tracer deux traits.
S'il lui reste deux noix, il trace un trait.
S'il ne lui reste aucune noix ou bien s'il reste trois noix ou plus, le tirage n'est pas valide. Le devin ne trace alors aucun trait et doit recommencer.
Les tirages valides sont écrits sur quatre lignes, avec deux tirages écrits par ligne si bien qu'on se retrouve à la fin avec huit tirages tracés sur l'opon. Ces huit tirages forment une sorte de figure constituée de traits, facilement identifiable. Elle permet au babalowo de reconnaître rapidement l'odu (sorte d'oracle, formule prophétique permettant de faire des prédictions) désigné parmi les 256 odus possibles : 2^8 = 256.
Une seconde méthode consiste à utiliser une chaîne de divination, souvent dénommée abusivement « chapelet », constituée d'une succession de 8 ikin reliées par une chaînette ou un lien de cordelette : l'opele. Le babalawo va traîner un instant l'opele sur le plateau opon, puis il va le lâcher. Il note alors pour chaque ikin sa position repérée. Chacune des huit noix se retourne soit côté concave soit côté convexe, noté par un ou deux traits, indiquant la combinaison de l'odu correspondant. On retrouve bien l'ensemble des 2^8 = 256 configurations possibles définissant l'odu que le babalowo va interpréter.
Le christianisme : une donnée religieuse dans la stratégie coloniale
Sur toute la Côte des Esclaves, l'arrivée des missionnaires est consécutive et synchrone à la stratégie de colonisation. Elle date donc essentiellement du milieu du XIXe siècle dans le monde chrétien : catholicisme (colonisation française et allemande), anglicanisme ou protestantisme luthérien (colonisation britannique ou allemande). Le cas du Togo est un peu particulier en ce que, confisqué à l'Allemagne en 1919, il fut partagé entre les Alliés, les Anglais s'accaparant le tiers ouest du pays baptisé alors « Togoland », qui sera rattaché au Ghana. Dès le XVIe siècle, les premiers contacts entre les habitants de la Côte des Esclaves, de la Côte de l'Or et du Togo, et les missionnaires catholiques, se font par le truchement des comptoirs portugais installés sur la côte pour faire du commerce de métaux précieux (dont l'or) et d'ivoire et aussi pratiquer la traite négrière.
En 1857, l'ancien Vicariat des deux Guinées est scindé en deux entités : le Vicariat apostolique de Sierra Leone (confié à la toute nouvelle Société des Missions africaines de Lyon) et le Vicariat apostolique du Dahomey, qui s'étendait « de l'embouchure de la Volta jusqu'au Niger, de l'Atlantique jusqu'au Soudan » et comprenait donc le Togo actuel. Après de nouveaux changements de l'appareil ecclésiastique missionnaire, le Vicariat apostolique du Dahomey fut érigé en Préfecture apostolique en 1883.
Le 2 juillet 1884, la colonie allemande du Togo est fondée. Deux ans plus tard, en 1886, deux membres de la Société des Missions africaines, les pères Bauquis et Moran débutent leurs missions en terres togolaises. Ils s'installent à Agoué puis à Atakpamé. Le 7 août 1887, le père Moran y meurt, empoisonné par ceux qui s'opposent aux missionnaires catholiques.
En tant que colonie allemande, ce sont des missionnaires catholiques (mais aussi protestants) germanophones qui seront envoyés au Togo. De fait, jusqu'en 1914, les missionnaires catholiques seront soutenus par une hiérarchie allemande. On y verra « la Société des Missions du Nord de l'Allemagne » dont le siège est à Brême, luthérienne, la « Société évangélique des Missions de Bâle » et la « Mission Méthodiste de Wesley ». Du côté catholique, la Société du Verbe Divin de Steyl (néerlandaise) s'implante, puis la Société des Missions africaines de Lyon, déjà nommée, dont les missionnaires étaient majoritairement français.
Pour toutes les raisons précédemment signalées, le catholicisme comme le protestantisme furent assez bien reçus au Togo, qui peut s'enorgueillir d'avoir eu le premier prêtre noir d'Afrique de l'Ouest, ayant vécu dans le Togoland (britannique) : Anastasius Dogli (1888–1970). Ordonné prêtre à la cathédrale de Cape Coast, le 22 juillet 1922, par Mgr Hummel, il dit sa première messe le lendemain, à la cathédrale de Lomé. Sur sa tombe, à Baglo (Togo britannique), on lit cette inscription : 1888-1970 « Rt Rev A. O. Dogli, the first black west african Roman catholic priest. » (Très Révérend A. O. Dogli, le premier prêtre noir catholique romain de l'Afrique de l'Ouest). Henri Kwakumé (1892-1960) fut ordonné prêtre le 23 septembre 1928. Vicaire puis curé de paroisse, il fut également professeur de français, d'évé, d'anglais au Collège Saint-Joseph...
Le clergé et les missions furent assez présents au temps de la colonisation. Le Togo devient indépendant en 1960, tout comme le Dahomey. Le 4 avril 1962, Mgr Robert Dosseh fut nommé archevêque de Lomé, premier évêque sacré au Togo ! Mgr Barthélemy Adoukonou a été nommé en 2011 évêque titulaire de Zama Mineure à la Curie par Benoît XVI. C'est un fervent défenseur de la place de l'Afrique au sein de l'Église catholique. Il est le fondateur du Sillon Noir, un mouvement de réflexion sur l'inculturation qui s'appuie sur les « intellectuels communautaires ».
« En ma qualité de doyen des séminaristes d'Abomey et de Bohicon (Sud), j'avais organisé pendant les vacances 1958-1959 un "camp mission" à Cana (Sud), raconte-t-il. Deux à deux, nous allions dans des couvents pour annoncer Jésus-Christ et, inversement, entendre les prêtres des Vodun [les dieux vaudou] nous parler de leurs divinités, leurs histoires et modes de fonctionnement 11. »
En 1970, Mgr Adoukonou affirme sa volonté de collaborer à cette inculturation en découvrant la nécessité de récupérer tout ce qu'il y a de saint dans les cultures africaines, y compris dans le vaudou. Il défend l'idée selon laquelle la théologie africaine doit émaner de son anthropologie. Très proche de Benoît XVI, l'évêque titulaire de Zama Mineure a déclaré : « L'homme noir, comme tout autre, est capable de l'Évangile parce qu'il a en lui cette expression du dynamisme de la nature nommée culture dans le sens le plus profond. Avec ma nomination, un pas en avant a été fait dans la reconnaissance de la théologie africaine comme expression de la foi qui se fait culture. »
Le christianisme, et singulièrement le catholicisme, a été instrumentalisé par la colonisation sous la IIIe République. Les religions locales, dont le vaudou, étaient par nature très proches des chefs traditionnels et des rois locaux. Elles furent donc considérées comme néfastes pour le colonisateur qui — après l'exemple de la guerre contre Béhanzin — chercha par tous les moyens à faire disparaître les religions animistes comme foyers de résistances à la colonisation. Selon la doctrine de Jules Ferry, exposée à l'Assemblée Nationale le 28 juillet 1885 :
« Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation. »
Ce n'est donc pas le christianisme, mais bien le maçonnisme républicain et laïciste, qui est la cause essentielle du mépris affiché des colonisateurs pour les peuples et les cultures indigènes... En suivant ce point de vue, la colonisation a voulu remplacer les valeurs traditionnelles africaines par des valeurs occidentales, politiques comme religieuses, qui n'étaient pas les plus adaptées ; elle a instruit les élites africaines selon ce moule.
La génération africaine de la colonisation — qui a fait ses études en Europe — est en train de passer la main à une génération nouvelle d'universitaires africains qui réfléchissent à l'intérêt de retrouver leurs racines. Ce qui a été précédé par la doctrine de l'authenticité : l'embrigadement des foules dans une perspective nationaliste fondée sur l'héritage culturel et sociétal des divers composants tribaux du pays. L'idée venait du Zaïre de Mobutu, au début des années 70. Elle visait à faire émerger et à cimenter un nationalisme inexistant, hérité des frontières coloniales, comme c'était aussi le cas au Togo et au Bénin, où la manipulation des masses par la danse fut un puissant levier utilisé par des dictateurs, fascinés par l'embrigadement populaire pratiqué en Corée du nord... Kim Il Sun en était le modèle !
En Afrique de l'Ouest, le premier signe de la mise en œuvre de cette politique fut le retour aux prénoms « authentiques » préconisé, pour ne pas dire imposé, au Dahomey comme au Togo. Étienne Gnassingbé, alors nouveau président du Togo, fasciné par Mobutu, fut le premier à changer son nom en Gnassingbé Éyadéma, abandonnant ainsi son prénom chrétien... Un exemple qui fut aussitôt suivi par tous les dignitaires du pays... Au Dahomey, le gouvernement Kérékou va agir de même et changer le nom du pays de Dahomey en Bénin. Cependant, imbibé de marxisme-léninisme, Kérékou ne comprendra jamais la nécessité de prendre en compte les racines culturelles des populations. Thomas Sankara, dit « le che Guevara africain », en fit autant en Haute-Volta devenue Burkina Faso...
Parallèlement, la population commence à recevoir une éducation universitaire locale. Le Bénin n'est plus, comme le Dahomey, le « quartier latin de l'Afrique » ; il se revendique universitaire certes, mais africain. Le vaudou offre une architecture philosophique et théologique qui autorise un retour à ses valeurs religieuses et de respect des anciens. Ajoutons qu'aujourd'hui l'influence universitaire, encore importante, d'idéologues marxistes christianophobes et maçons européens n'arrange rien !
Mais rien n'tonne plus en matière d'idéologie ! Ainsi un certain Jean Rieucau, ancien géographe de Lyon II, accessoirement administrateur d'un site publicitaire de voyages dans le tiers monde, vient de publier un article ahurissant sur Ouidah et sur le vaudou au Bénin... Hélas, certains universitaires sans doute peu familiers de la question, mais impressionnés par la carrière du susdit ont pris ses divagations pour argent comptant. Le pire est que l'article est inscrit dans les « ressources », autrement dit dans la banque de données réunies et cautionnées par l'École Normale Supérieure de Lyon, accessible aux enseignants pour faire leurs cours 12 !!! On y lit :
« À Ouidah, sur le littoral béninois, la fréquentation touristique s'appuie sur la patrimonialisation du passé esclavagiste et de la traite transatlantique. S'y ajoutent la culture et la religion vaudou qui assoient le rayonnement spirituel de la ville sur la communauté vaudou, en Afrique de l'ouest et dans les communautés afro-descendantes établies outre-Atlantique (Brésil, Haïti, Cuba). [...] Le vaudou, religion traditionnelle, endogène, face au christianisme, religion se pensant comme universelle. [...] Ouidah accueille la première mission catholique du royaume du Dahomey en 1860 (Missions africaines de Lyon). Plus tard, au XIXe siècle, la ville devient le point de départ des missions catholiques vers l'intérieur des terres. Les missionnaires chrétiens combattent le culte vaudou de manière brutale. Par contre, "l'islam africain" tolère davantage les usages religieux traditionnels, propres aux civilisations subsahariennes. De ce fait, dans le sud du pays, la conversion de certaines populations à l'islam, antérieure à l'arrivée du christianisme, par les commerçants islamisés (Haoussa, Yorubas), s'est faite de manière plus apaisée. »
Voilà comment on refait l'Histoire ! Je ne savais pas que les missionnaires étaient « brutaux ». Ils étaient armés ??? Dommage que Rieucau n'ait pas souligné que l'esclavage au Bénin n'est pas du tout considéré comme répréhensible et qu'à Ouidah, ville qu'il apprécie tant, trône une statue récemment érigée du plus célèbre traiteur Félix de Souza... Quant au temple des serpents restauré, mais flambant neuf, je n'en ai jamais vu la moindre trace quand je passais par là fréquemment, mais c'était il y a quarante ans...
Pour en finir avec la sorcellerie vaudou
Le vaudou désigne donc l'ensemble des dieux ou des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance. Il est l'affirmation d'un monde surnaturel, mais il comprend aussi l'ensemble des procédures permettant d'entrer en relation avec celui-ci. Le culte est parfois angoissant en ce qu'il réalise des connections indiscutables avec des forces irrationnelles. Mais la sorcellerie et la magie noire sont totalement étrangères à ses pratiques, sauf dans ses versions dévoyées en Amérique. Rien de tout cela donc dans le vaudou pratiqué en Afrique noire, zone où en revanche la sorcellerie est effectivement toujours très présente et profondément anxiogène :
« Un individu aurait aspergé d'essence la chambre d'une femme avant d'y mettre le feu, en raison des soupçons de sorcellerie. La femme et sa fille sont mortes calcinées dans l'incendie. Les sapeurs-pompiers ont transporté à l'hôpital trois autres membres de la famille. Ils sont brûlés au premier degré 13. »
Les religieux vaudoucis africains sont toujours vêtus de blancs et les religieuses vont toujours seins nus : ils sont donc très facilement repérables. L'attitude des populations qu'ils cotoient montre que la méfiance, voire l'effroi, que suscitent les sorciers et jeteurs de sort divers, ne concernent en rien les serviteurs de la religion vaudoucie.

Fig. 8. Festival des divinités noires - Aneho (Source : Icilomé)
C'est donc vers le vaudou et les traditions animistes qu'il comporte que se tourne aujourd'hui la nouvelle intelligentsia africaine, la première forgée dans les universités africaines. Pour elle, ce « retour aux sources » traduit plus une réaction anticoloniale contre la civilisation occidentale, singulièrement contre la France et ses valeurs républicaines, que contre la religion chrétienne, de forme protestante ou catholique !
C'est aussi, de par « l'interpénétration sociétale » entre les chefferies traditionnelles et le clergé vaudou qu'elles nomment, que la société africaine tout entière se cherche en voulant s'affranchir des éléments supposés civilisationnels et religieux, ressentis profondément comme allogènes, hérités du colonialisme. Mais « L'homme noir est capable de l'Évangile parce qu'il a en lui cette expression du dynamisme de la nature nommée culture dans le sens le plus profond » (Mgr Adoukounou, cf. supra). On peut donc s'attendre à ce qu'il y revienne...
Annexe. Assortiment d'objets en vente sur le marché de Vogan
(photos Togo tourisme)


Fig. 9. Têtes de singes / Crâne d'hippopotame


Fig. 10. Têtes d'oiseaux / Dioodon (poisson porteur de la détrodotoxdine mortelle)

Fig. 11. Têtes de crocodile séchées
Cet article est publié par le Centre d'Études et de Prospective (CEP)
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